Hôpitaux: demeures pour enfants abandonnés et négligés

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Les hôpitaux sont loin d’être un endroit convivial pour les enfants.

Les hôpitaux sont loin d’être un endroit convivial pour les enfants.

Nos hôpitaux seraient-ils devenus des abris pour enfants enlevés à leurs parents depuis quelques mois ? Après l’intervention au Parlement du député Reza Uteem, constat de visu sur les lieux.

«Prendre un enfant comme il vient, et consoler ses chagrins…» Les paroles de la chanson d’Yves Duteil prennent tout leur sens entre les murs de l’hôpital de Rose-Belle. Cette petite, à peine âgée d’un an, en manque d’affection, se jette dans les bras d’une jeune maman. Elle n’est pas la seule à se retrouver dans cette situation. Son frère et sa sœur, un peu plus âgés, cherchent aussi un peu d’affection auprès des personnes de passage dans cette salle d’hôpital. «Cela nous fend le cœur de voir la détresse et la peine dans les yeux de ces enfants», souligne cette jeune mère. Le personnel soignant s’est montré plus réticent à parler. Selon nos recoupements, il y aurait 14 enfants, âgés entre un et huit ans.

Pas plus tard que mercredi, six enfants, dont un bébé de 22 mois, ont été retirés de la garde de leur mère, qui les forçait à mendier. Alors que cinq d’entre eux, âgés de quatre à 11 ans, ont pu trouver refuge dans un abri du ministère de l’Egalité du genre et du bien-être de la famille, le bébé s’est retrouvé à la crèche de l’hôpital Victoria à Candos. Il est environ midi et les patients ont fini de déjeuner. Aux bruits des trolleys dans les couloirs, se mêlent des ricanements et des voix d’enfants près de la salle 12. Alors que certains sont allongés avec des perfusions dans le bras, main, d’autres gambadent entre les lits et essaient d’attirer l’attention des infirmières et des mamans présentes. D’autres encore dessinent à une petite table au milieu de la salle.

On ne tarde pas à comprendre que ces enfants ne sont pas malades, mais qu’ils sont là seulement parce qu’ils n’ont pas d’autre endroit où aller. Ils sont cinq en tout, en sus d’un petit garçon de neuf mois. «Ti éna plis. Ena inn alé, lot vini kumsa. Zot pa malad sa bann zanfan la, zot pas kapav res dormi enn zourné. Bizin trouv enn fason pou fer zot pas letan. Enan désiné, ena zoue, nou pas kapav empes zot marsé osi», déclare une infirmière.

En parlant aux personnes sur place, les enfants nous entourent. Selon les infirmières, c’est leur façon d’attirer l’attention, surtout qu’ils ne comprennent pas pourquoi ils sont là. Les yeux remplis de douceur, une petite fille d’environ cinq ans s’agrippe à nous et nous demande de jouer avec elle. La douceur dans sa voix nous transperce le cœur, alors que le bébé debout dans un lit, transformé en berceau, rit en mangeant un biscuit que lui donne affectueusement une infirmière. «Toute la journée c’est comme ça. À chaque fois qu’une personne vient pour offrir des dons ou qu’une nouvelle maman arrive dans la salle avec son enfant, ces enfants tentent d’avoir un peu de cette affection qu’ils n’ont jamais eue. Leker fermal kan travay isi.»

À l’hôpital Jeetoo à Port-Louis, c’est la même triste réalité. Dans la salle 3.5, ils sont six, âgés de quelques mois à cinq ans. Et dans la salle 3.6, ils sont 11, âgés de cinq à dix ans. Selon le personnel «il y aussi des bébés à la nursery que la Child Development Unit a amenés. Nous ne connaissons pas le nombre exact.» Les infirmières, qui jouent aux bonnes fées disent devoir jongler tous les jours entre leurs tâches de personnel soignant et la surveillance de ces enfants, qui ne sont pas malades. «Ils n’ont personne avec eux. Nou mem zot mama la. Nou mem bisin okip zot, donn zot manzé, zoué ar zot et mem réconfort zot. Paski ena zanfan ladan ki ena bann sékel. Physiquement zot kapav bien me psychologiquement zot ti leker fermal.» Pour les infirmières, travailler dans ces salles requiert beaucoup de patience et elles ne peuvent rester insensibles ou encore ne pas prendre en considération ces enfants. «Kan nou vinn là nou pa zis infirmières, nou vinn mama, miss ek carer tou.»

Toutefois cette situation leur pèse énormément. «Nous ne disons pas que nous ne voulons pas nous occuper d’eux, mais ces enfants demandent beaucoup d’attention. Ils ne sont pas malades et ils sont agacés de devoir rester entre les quatre murs de l’hôpital tous les jours. Ce n’est pas un endroit pour eux. De plus nous sommes fatiguées. Ena fois nou pé bisin trap zanfan dan lamé fer seki nou bisin en mem temps.» Sans compter que, depuis quelques mois, le nombre d’enfants qui viennent ne cesse d’augmenter. «Avant nou ti pé kapav cope avec un dé. Aster sa kantité la li vraiman difisil pou trois infirmières par shift.»

Des voix s’élèvent

Reza Uteem n’a pas mâché ses mots au Parlement, mardi dernier. Il a lancé à l’assistance des faits qui lui ont été rapportés, à savoir des enfants qui ont été enlevés à leurs parents et qui auraient dû être logés dans des abris de la Child Development Unit (CDU) mais qui se retrouvent dans des hôpitaux par manque de place dans les shelters. «Inadmissible», martèle également l’ancienne ministre de l’Égalité du genre et de la famille Aurore Perraud. «Il faut être malade pour mettre des enfants innocents et en bonne santé dans des hôpitaux. Est-ce qu’on a un ministère qui s’occupe du bien-être de ces enfants», a demandé le député, qui s’interroge sur les raisons qui auraient poussé la CDU à prendre une telle décision. «S’il n’y a pas assez de shelters, la faute est au ministère, qui n’a pas su prévoir et n’a pas donné des licences pour l’ouverture d’autres abris. En attendant, on aurait pu convertir les centres sociaux et centres communautaires en shelters temporaires.»

L’autre question qui turlupine Reza Uteem est de savoir qui s’occupe de ces enfants. «Le personnel soignant prend soin des enfants s’ils sont malades, mais ce n’est pas le cas. Ils ne peuvent pas surveiller des enfants en bonne santé.» Selon lui, ces enfants auraient dû être remis à des proches. «Pourquoi le gouvernement ne vient-il pas de l’avant avec un programme de Foster parents ?»

Ce programme a déjà été évoqué dans un passé par trop lointain. C’est même l’ancienne ministre qui l’avait mis sur pied. Aurore Perraud s’en souvient encore. «J’avais lancé une campagne pour avoir des familles d’accueil. On avait même parlé d’augmentation des allocations pour ces familles.» Elle maintient également que la place des enfants n’est pas dans un hôpital. «Pour son développement psychologique et physique, ce n’est pas l’environnement idéal.» Toutefois, elle n’est pas sur la même longueur d’ondes que la ministre qui occupe le maroquin actuellement. «La ministre a dit qu’elle va look into the matter mais elle aurait dû être déjà au courant de ce fait. On lui a confié nos enfants. Et elle aurait dû trouver des mots pour rassurer tout le monde.»

La question que beaucoup se posent est si le fait de vivre dans un hôpital ne risque-t-il pas de perturber l’enfant ? Pour le psychologue Laurent Baucheron de Boissoudy, tout réside dans la communication. «Il faut expliquer à ces enfants pourquoi ils sont à l’hôpital. C’est la solution pour qu’ils ne soient pas marqués et perdent confiance en eux.» Selon lui, ces enfants doivent se sentir encadrés. «Il faut s’occuper d’eux. Leur donner des activités à faire comme la peinture, la musique, entre autres. Déjà qu’ils sont des enfants fragiles, issus de milieux à problèmes.» Nous avons aussi sollicité le ministère l’Égalité du genre et de la famille à ce sujet mais nous sommes restés sur notre faim.

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