Côte-d’Or Smart City: 2 000 arpents de cannes bientôt sous le béton

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Est-ce raisonnable de convertir un terrain agricole lorsqu’on parle de sécurité alimentaire ?

Est-ce raisonnable de convertir un terrain agricole lorsqu’on parle de sécurité alimentaire ?

Pourquoi utiliser ces terres sous culture de cannes pour un projet immobilier ? Ces 2 179 arpents produisent environ 6 000 tonnes de sucre et rapportent Rs 120 millions par an aux planteurs, usiniers et autres laboureurs. C’est un revenu assuré, nous dit Kreepalloo Sunghoon, président de l’Association des petits planteurs. «C’est avec de telles petites réductions que cette industrie disparaîtra. Et il ne faut pas oublier les revenus obtenus des autres sousproduits de la canne.»

L’économiste Pierre Dinan, de son côté, nous rappelle que ces revenus sont en précieuses devises étrangères. «En ces temps de disette de devises étrangères, ce ne serait pas économiquement logique de se passer de ces rentrées de devises», soutient-il. «Que le sucre soit exporté ou fourni au marché local, des devises sont économisées car il ne faut pas oublier que l’on importe 40 000 tonnes de sucre pour le marché local», explique-t-il.

Dans l’express du 31 juillet, André Bonieux, Chief Executive Officer (CEO) d’Alteo, déclarait que, vu la baisse du sucre produit localement, il faudrait peut-être fermer une raffinerie. Donc, fournir moins d’emplois. Il sou- ligne surtout que l’on importe du sucre du Brésil pour alimenter le marché local.

Depuis la création de l’Economic Development Board, les ex-dirigeants Charles Cartier et François Guibert ainsi que les officiels du ministère des Affaires étrangères ne juraient que par l’exportation du sucre vers de nouveaux marchés, tels que l’Inde, la Russie, la Finlande et une hausse des exportations vers la Chine. Tout cela, en contrepartie de la détaxe sur les produits importés de ces pays en marge des négociations pour des traités de libre-échange ou d’autres accords.

En octobre de l’année dernière, le Mauritius Sugar Syndicate se demandait où trouver les 50 000 tonnes de sucre que l’on veut exporter vers la Chine dans le cadre du traité de libre-échange avec ce pays. «Nous essayons de conquérir de nouveaux marchés pour le sucre mais, en même temps, on réduit la surface cultivée. Je ne comprends plus la politique du gouvernement», nous dit Kreepalloo Sunghoon. Il ajoute :«Et là, c’est le gouvernement lui-même qui retire la canne pour faire de l’immobilier à Côte-d’Or.» Il souligne qu’au moins 800 personnes travaillent dans ces champs. «Si l’on cultive, par exemple, de la pomme de terre qui pousse bien dans cette région, on aura besoin d’encore plus de main-d’œuvre.»

Kreepalloo Sunghoon est d’autant plus sceptique que cette région est idéale pour l’agriculture car elle ne manque pas d’eau. «De plus, l’immobilier est en berne actuellement. On parle aussi de construire des bâtiments administratifs gouvernementaux à Côte-d’Or, alors que des bureaux sont vides et on travaille encore plus à domicile. Et qu’exportera-t-on à la place ?» se demande-t-il. Pour rappel, sur son site, Landscope parle de «booster l’activité économique» avec le projet de Smart City.

«C’est ça l’intérêt national ?»

Ce qui est sûr, c’est que le projet pharaonique de construction rapportera énormément à certains. À commencer par les promoteurs, surtout si les terrains appartenant à Landscope sont accordés à des prix qui ne reflètent pas ceux du marché. Du travail sera créé, dit le gouvernement. Mais comme nous le rappelle Pierre Dinan, la construction et la vente immobilière sont une one-time business, bien qu’il reconnaisse que des emplois seront créés dans la Smart City après son éventuel achèvement.

Mais combien ? Combien d’emplois seront créés durant la construction ? «Je ne sais pas si ces emplois iront à des travailleurs mauriciens et si le contrat ira aux firmes locales», nous dit Bashir Jahangeer, ingénieur et ancien député. «Si c’est le cas, j’espère que le contracteur accordera la priorité aux travailleurs mauriciens et sous-traitants locaux», ajoute-t-il, tout en rejoignant Pierre Dinan pour dire que ce seront des emplois précaires.

Les autres «avantages» de ce projet sont énumérés sur le site de Landscope : «Pedestrian-friendly, 1. Reduce car dependence to facilitate access to employment, retail and community facilities. 2. Efficiency of public transport system where available and provide safe, direct access to the system for residents.» En fait, ces «avantages» font plus penser à la brochure immobilière d’un promoteur vantant les «facilités» offertes qui visent les seuls éventuels habitants, nous dit une écologiste. Et même si ces «avantages» sont listés séparément, ils tournent autour d’un seul élément : faciliter l’accès et le déplacement à l’intérieur de la Smart City. «Ces avantages ne profiteront pas à tous les habitants du pays, ajoute-t-elle, mais à une poignée de gens aisées… C’est ça l’intérêt national ?»

Est-ce bien raisonnable de convertir un terrain agricole alors que l’on parle de sécurité alimentaire, se demande Pierre Dinan. «Avec le Covid-19 et le confinement, on s’est pourtant rendu compte de la nécessité de produire des denrées alimentaires au maximum, justement, pour ne pas trop dépendre de l’étranger en cas de fermeture des frontières. Souvenez-vous que beaucoup de pays producteurs de denrées avaient bloqué leurs exportations à la suite d’une baisse de leur production pendant le Covid-19.» Sans parler de la baisse du trafic international. L’économiste rappelle aussi que trop de pauvres sont sans logement alors que Gilles l’Entêté de la Natitonal Housing Development Company parle de manque de terrains pour construire des maisons. «On aurait mieux fait de construire des logements sociaux avec ces ressources.»

Du côté de Landscope, cela n’a l’air de poser aucun problème que l’on retire la canne pour l’immobilier. Dans une déclaration à l’express concernant l’autre projet sur les terres de Landscope, celui du Technology Park, Naila Hanoomanjee affirmait en substance que «180 arpents, ce n’est rien car nous avons 2 000 arpents de cannes». Ce qu’elle n’a pas dit, c’est que ces 2 000 arpents de cannes allaient aussi disparaître. Dans une interview à l’express le 22 juillet, la Chief Executive Officer trouvait même que le projet de Smart City prenait du retard à cause de la canne qui se trouve sur ces terrains : «Le plus gros obstacle qui empêche le nouveau visage de Côte-d’Or d’émerger, de se manifester et de prendre forme, c’est le fait que le site où justement ces ambitieux projets verront le jour est toujours sous culture de canne à sucre.»

Quid de l’environnement dans tout ça ? On ne sait pas si un Environment Impact Assessment Certicate sera requis mais ce qui est certain, c’est que ce sera encore un coup porté à notre environnement. «Le beau paysage avec coucher de soleil sera privatisé», dit un écologiste. Le plus inquiétant, nous dit-il, c’est que le gouvernement lui-même participe de plus en plus dans des projets de bétonnage du sol.

Selon une étude effectuée en 2015 par D. S. Hammond et al. Intitulée «Threats to environmentally sensitive areas from peri-urban expansion in Mauritius», qui prévenait contre l’étalement urbain, Maurice avait en 2010 un taux de surfaces dures de 9 % comparé au taux moyen mondial de 0,5 %. «Il faut savoir que plus on bétonne et asphalte, plus l’eau de pluie n’est pas absorbée par le sol et nos nappes phréatiques, entre autres, en sont privées», dit-il, en ajoutant que le bétonnage, même les drains, évacuent l’eau trop vite vers les rivières et l’océan tout en causant des inondations en aval dans des régions vulnérables.

Une autre inquiétude concerne une remarque du site de Landscope affirmant que la Smart City «will be beneficial for the Smart City Company, the Smart City Developer/s, the Smart City Management Company, purchasers of residential unit, non-citizen investors, etc.». Donc, des étrangers pourraient y acheter des villas et autres bureaux. Ce qui fait dire à Joanna Bérenger que «nous devons nous occuper de nos compatriotes d’abord, surtout les sans-logis, et ne pas nous occuper de loger des étrangers», tout en soulignant qu’elle n’a rien contre les étrangers. Elle rappelle qu’actuellement beaucoup de villas sont vides et critique le projet de construire des espaces bureaux pour le secteur public. Comme Kreepalloo Sunghoon, elle se demande s’il n’y en a pas assez à l’heure où de plus en plus de Mauriciens font du télétravail. Et elle s’interroge : «Dans quel intérêt est ce projet réellement ? Il n’y a aucune garantie de rentabilité pour l’État et le contribuable.»

Il faut noter que, toujours selon le rapport Hammond et al, Maurice est le quatrième pays le plus surpeuplé du monde. D’où la question : avons-nous besoin d’importer des habitants surtout que, comme le souligne Pierre Dinan, «ce sont en grande majorité des retraités qui constitueront un poids de plus pour notre économie».

Le Sugar Investment Trust, qui gère normalement les terrains sous culture de cannes, fait aussi dans l’immobilier à la place de la canne. La Land Bank, qui va être mise sur pied au sein de Landscope à partir de terrains agricoles «abandonnés» n’augure rien de bon pour Joanna Bérenger, qui s’était inquiétée dans son discours au Parlement sur les pouvoirs accrus à accorder à Landscope pour disposer de ces terres. «Posera-t-on au moins une question à ce sujet au Parlement ?» se demande Kreepalloo Sunghoon. Peut-être, mais on ne sait pas si on aura une réponse…

À la découverte de la ville intelligente…

L’aménagement de la ville intelligente de Côte-d’Or est dans l’actualité depuis quelques jours. D’abord, l’ancien président de Landscope Maurititus Ltd, Gérard Sanspeur, a parlé d’offres non sollicitées pour ce projet et fait des allégations contre la direction de la compagnie d’État. Au Parlement mardi, le leader de l’opposition, Arvin Boolell, y a consacré sa «Private Notice Question», estimant que deux compagnies seraient favorisées pour ce projet. Un plan directeur est déjà prêt. Voici quelques indications.

Impression d’artiste d’une ruelle de la Smart City.

La superficie

Côte-d’Or Smart City s’étendra sur une superficie de 2 179 arpents dans la région de Côte-d’Or et Highlands. Le promoteur, Landscope Mauritius Ltd, veut que ce soit une ville avec un plan d’urbanisation moderne sans embouteillage et sans bâtiments encombrants.

Les bâtiments

Environ 2 millions de mètres carrés de ground floor area seront disponibles. 35 % seront réservés aux activités commerciales. Landscope Mauritius Ltd estime que le secteur commercial seulement créera 20 000 emplois.

Côte-d’Or City

Le développement de cette ville intelligente se fera en phases. La première comprendra la plus grande partie commerciale du projet avec des espaces culturels. Ce sera Côte-d’Or City, le cœur des activités commerciales et sociales.

Côte-d’Or Central

Ensuite, viendra Côte-d’Or Central. Cette partie de la ville, à l’est du Bagatelle Dam et au nord de l’autoroute, abritera des activités commerciales et lucratives non loin du complexe sportif de Côte-d’Or. Le promoteur a pris en considération l’actuel village de Côte-d’Or qui ne sera pas rasé.

Ouest Dagotière

La partie appelée Ouest Dagotière se situera au nord de la ville intelligente. Cette zone sera principalement résidentielle avec des espaces verts et des lieux de détente au bord de la rivière.

Côte-d’Or Sud

Côte-d’Or Sud sera proche du morcellement Aurea. Il offrira diverses activités et facilités aux résidents et à ceux qui travailleront dans la nouvelle ville. À côté, on trouvera la nouvelle académie de police.

Est d’Hermitage

Cette partie de la ville sera consacrée essentiellement à des bâtiments résidentiels en pleine nature. À long terme, un terrain de golf pourra y être aménagé.

Est Ébène

Le promoteur estime que cette partie sera appelée à connecter Côte-d’Or Smart City à la cybercité d’Ébène.

Un style de vie flexible

Pour que les résidents ou employés de la ville intelligente privilégient la marche, le concepteur du projet a travaillé sur deux aspects. D’abord, en termes de proximité avec les services disponibles dans le voisinage d’un individu, les arrêts d’autobus, cafés et autres commerces, les écoles maternelles, les espaces verts et le lieu du travail doivent être dans un rayon de moins de 400 mètres. Pour des services plus importants comme les écoles, centres de santé, cinémas, métro ou hôtels, la distance avec l’individu doit être de moins de 800 mètres.

Park and ride

Encourager le transport de masse pour le déplacement à l’intérieur de Côte-d’Or Smart City. Le métro léger desservira les régions les plus fréquentées pour minimiser l’utilisation d’autres véhicules. Ceux se déplaçant en voiture auront des facilités pour garer leur véhicule dans des endroits spécifiques pour ensuite se déplacer en métro ou autobus, si cela s’avère nécessaire. Il y aura environ 2 000 places de stationnement dans deux zones spécialisées ainsi qu’un service d’auto- bus pour ceux qui vont en ville. Il est aussi prévu que le métro relie la nouvelle ville à Ébène et Réduit.

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