Andreas Habermeyer: «Le gouvernement investit dans les productions internationales car cela lui rapporte gros»

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Motion Pictures Forum Mauritius (MPFM) est une plateforme récemment constituée et qui regroupe les acteurs privés de l’industrie locale du film. Présidée par Andreas Habermeyer, producteur et Managing director d’Identical Pictures, les objectifs de la MPFM sont d’identifier les obstacles empêchant la croissance de cette industrie, tout en défendant les intérêts de ses membres. 

Plusieurs artistes locaux se sont érigés contre le Film Rebate, arguant que le gouvernement aurait dû allouer cet argent aux productions locales plutôt qu’à celles internationales. Votre avis sur la question ?
Les récents avis exprimés indiquent une incompréhension de la signification sociale, politique et monétaire des industries du film et de la télévision dans la vie économique et créative de Maurice. Si le gouvernement mauricien alloue de l’argent aux productions internationales, ce n’est pas pour leur faire de la charité ou leur offrir un cadeau. Il investit dans ces productions internationales car cela lui rapporte gros. Si un film est tourné à Maurice, mettons au coût de 10 millions de dollars américains, à travers un effet multiplicateur, le gouvernement percevra 30 millions de dollars USD. Les producteurs internationaux et locaux ne font pas bande à part. Ils peuvent travailler main dans la main. C’était d’ailleurs l’idée de la Mauritian Film Incentive.  La pandémie du nouveau coronavirus et le confinement subséquent ont permis de produire du contenu local et il faut l’encourager fortement car il n’était pas possible pour les productions internationales de venir à Maurice à ce moment-là. Mais maintenant qu’il y a eu la levée du confinement, il ne faut pas leur interdire l’accès à l’île. Ce que les critiques du Film Rebate ne comprennent pas, c’est que les objectifs de l’Economic Development Board (EDB) qui l’a mis en place, sont principalement de créer toute une palette d’emplois dans plusieurs secteurs liés à l’industrie cinématographique et télévisuelle à Maurice, de faire la promotion de la culture mauricienne au niveau mondial, de rehausser les compétences et la créativité des réalisateurs locaux. Ce plan reposait principalement sur deux axes : attirer l’investissement international et les productions étrangères à Maurice d’un côté, et de l’autre, agir comme une voie accélérée pour que les producteurs locaux réalisent leur propre film.

Quel serait l’impact de l’arrêt du Film Rebate ?
Mettre un terme au Film Rebate ou le limiter sérieusement en refusant les productions internationales en ces temps difficiles et incertains aura un impact immédiat sur les emplois dans l’industrie cinématographique et télévisuelle à Maurice, en sus d’avoir des effets désastreux sur la réputation positive de l’industrie du film mauricien au niveau international. Cette perte d’emplois dans un secteur en pleine croissance à Maurice, privera des Mauriciens et leurs familles de revenus. De plus, cela empêchera les réalisateurs locaux de bénéficier d’opportunités pour améliorer leurs compétences au contact d’experts en films internationaux, qui seraient de passage. Maurice a une industrie du film encore embryonnaire, avec peu de producteurs mauriciens qui percent localement ou internationalement. Cela prend des années pour qu’une telle industrie se développe. Recadrer l’industrie du film local pour qu’elle ne soit qu’au service de producteurs locaux, tout en bloquant les productions internationales voulant être tournées à Maurice, c’est comme suggérer que Maurice ne mise plus que sur le tourisme local et empêche les touristes étrangers de débarquer dans l’île. Appliquer cette mesure insensée ne permettra jamais la création d’une industrie viable à forte capacité de croissance. Le plus important est que l’EDB, la Mauritius Film Development Corporation (MFDC) et plusieurs producteurs locaux ont travaillé dur pour promouvoir Maurice comme une destination de réalisation saine et sûre, un lieu qui a attiré plusieurs productions internationales et plusieurs autres productions étrangères ont prévu d’être réalisées à Maurice dans un avenir proche. Tout chambouler causerait du tort à la réputation de Maurice au niveau international et les productions internationales percevront alors l’île de la même façon qu’elles perçoivent certains pays africains, à savoir comme désorganisés et sans espoir.

Estimez-vous que le Film Rebate joue son rôle comme il faut ?
Oui, le Film Rebate actuel de l’EDB est efficace et tout dommage qu’on lui fera aussi bien localement parmi le secteur financier que mondialement, ramènera l’industrie cinématographique et audiovisuelle à Maurice des années en arrière. Durant les cinq dernières années, ce Film Rebate de l’EDB a créé plusieurs emplois au niveau local, a incité des productions internationales à investir plus de 220 millions de dollars dans le Trésor public mauricien, qui totalise 660 millions de dollars USD. La question à se poser est : est-ce que nous voulons être les témoins de pertes d’emplois et de la disparition des investissements étrangers à Maurice ? Ce faisant, nous perdrons toute l’industrie de soutien comme les équipes locales, qui soutiennent les tournages, les sociétés offrant la location d’équipements cinématographiques, les écoles de films, les services traiteurs de cette industrie, les compagnies de location de véhicules, les costumiers, les maquilleurs, tous ces métiers qui ont bénéficié de taxes à travers les productions internationales et même les divers studios de films, qui projettent de s’ouvrir dans l’île. A travers les bureaux de l’EDB et de la MFDC, l’île a la possibilité de remplir les besoins économiques de l’industrie du film, de même que son côté créatif. La MFDC a soutenu et nourri de nouveaux venus en leur fournissant des facilités d’équipements et en organisant annuellement divers festivals de films pour les jeunes. Maurice est d’ailleurs un des principaux pays d’Afrique à encourager autant les jeunes en leur offrant de nouvelles opportunités d’emplois dans le secteur, de l’espoir et des débouchés pour leurs créations. En tant qu’industrie, nous devrions collaborer avec les ministères des Finances et des Arts et de la culture, de même qu’avec l’EDB et la MFDC pour ouvrir une ligne de communication et fournir de l’assistance, de l’orientation et du soutien à ces jeunes pour qu’ils perfectionnent et rehaussent les systèmes en place. Et ceci en trouvant les façons de tous collaborer, en fournissant plus d’opportunités de travail à nos artistes locaux et à nos créatifs et les moyens de promouvoir la culture locale à travers l’île, régionalement et mondialement avec la technologie digitale disponible à grande échelle de nos jours.

Il sera maintenant difficile, malgré le Film Rebate et la levée du confinement, d’attirer dans l’immédiat des productions internationales à Maurice ?
Oui, alors que nous entrons dans l’ère post-Covid-19, il sera difficile d’inciter les gens, y compris les productions internationales à voyager de longues distances pour tourner à Maurice. De ce fait, concentrons-nous sur la valorisation du Film Rebate disponible pour les productions locales et travaillons ensemble pour que nos contenus locaux puissent atteindre des plateformes comme Netflix, Amazon, Apple et Disney. Car même si le Film Rebate de l’EDB est de 50 % ou plus sur un projet local, le producteur de ce projet doit encore équilibrer son budget. Et plus important encore, il doit trouver une audience pour ce film.  Dans un pays où le diffuseur local est incapable ou peu disposé à fournir un soutien financier ou matériel, nous devrions voir où se situent les audiences, à savoir sur les réseaux des télécommunications où se trouve vraiment l’avenir du digital. Au lieu de mettre nos bols de mendiants sous le nez du gouvernement, soyons plus proactifs et encourageons les partenariats public-privé, où nous pouvons assurer l’accès aux audiences locales et fabriquer le contenu qu’elles veulent voir. A titre indicatif, la production du dernier film de Netflix, qui allait se tourner à Maurice mais qui a été suspendu en raison du Covid-19, a versé aux équipes mauriciennes trois semaines supplémentaires de salaire pour soutenir l’industrie locale du film. Est-ce que nous voulons dire adieu à Netflix, qui est visionnée par 220 millions d’abonnés et qui est la meilleure pub dont Maurice pourrait bénéficier ? Combien d’abonnés de Netflix pourraient venir à Maurice passer leurs prochaines vacances ? ll est possible de faire en sorte qu’une partie du contenu local, s’il est bien fait, puisse se faire connaître dans le monde. Il le faudrait pour que notre île et sa culture puissent être connues non seulement pour ses belles plages et comme destination touristique mais aussi comme une solide et positive célébration multiculturelle de la diversité.

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