Recentrer le débat: Protéger l’emploi ou protéger les emplois?

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La crise du Covid-19 se démarque de toutes les autres crises que le monde a connues jusqu’ici par son ampleur et sa forte pénétration dans tous les coins et recoins de la planète. Pratiquement aucun pays n’a été épargné et la note pour contrer le désastre psycho-socio-économique qu’elle a engendré s’annonce très salée non seulement pour les pays pauvres, mais aussi pour les pays émergents et les puissances économiques du monde. Les décideurs politiques dans le monde entier ont dû revoir leurs priorités socio-économiques et s’attellent depuis trois mois à lutter contre la crise sanitaire tout en essayant de contenir les effets économiques désastreux engendrés par une quasi-immobilisation de l’activité économique à l’échelle globale. Les priorités du jour semblent se focaliser sur le maintien des économies à flot, le maintien de la cohésion sociale, la protection des entreprises contre les risques de faillite et de liquidation et la préparation d’un programme économique tourné vers l’ère post-Covid. Ces priorités, quand elles ont été énoncées publiquement soit à travers des communications officielles, ou à travers des projets de lois, ont suscité des débats passionnants aussi bien que passionnés qui ont parfois débouché sur des prises de position contradictoires frisant quelques fois la démagogie de bas étage ou démontrant une incapacité à mesurer l’ampleur du défi qui guette beaucoup de pays dans le monde. L’objectif de cet article est de décortiquer l’une des conditions souvent énoncées par certains observateurs économiques locaux qui avancent que l’état devrait exiger auprès des entreprises qu’il choisit d’aider qu’elles s’engagent à ne licencier aucun de leurs employés. Il explique d’abord les dangers d’une telle imposition unilatérale sans contrepartie et énumère, dans un contexte exceptionnel, deux mesures temporaires qui permettraient d’éviter à ce que les entreprises viables hors Covid ne soient forcées de réduire leurs personnels.

Nous savons tous que le quasi-arrêt de l’activité économique de ces deux derniers mois et l’incertitude d’une reprise économique avant plusieurs mois ont, d’une part, laminé le bilan d’une partie importante des entreprises à Maurice et menacent, d’autre part, la fermeture pure et simple de plusieurs d’entre elles. Le recours à l’aide de l’état sous forme d’emprunts assortis de conditions de remboursement allégées ou sous forme d’une prise de participation au capital constitue peut-être l’une des options à même de permettre à ces entreprises de se maintenir à flot dans le court terme et de se restructurer pour assurer leur viabilité à moyen et long terme. Bien qu’il soit tout à fait normal que le recours à l’aide de l’état soit accompagné de certaines conditionnalités (injection de capital par les actionnaires, report de paiements de dividendes, gouvernance accrue, entre autres), il serait dangereux, à mon avis, que l’une de ces conditions exige que les entreprises demandeuses d’aide s’engagent coûte que coûte à préserver les emplois de toutes celles et ceux qui sont à l’heure actuelle leurs employés. L’heure est à une refonte de la stratégie de l’entreprise dans un contexte fondamentalement remodelé par le Covid-19 où la survie même d’une entreprise dépendrait non seulement de sa capacité à se réinventer et à faire face à une concurrence accrue à l’échelle nationale aussi bien qu’internationale, mais aussi et surtout de sa capacité de revoir son fonctionnement en tenant compte de la nouvelle donne économique.

L’entreprise qui survivra à l’ère post-Covid est celle qui, à défaut de s’être munie d’une trésorerie suffisante pour amortir les effets de chocs inattendus d’une extrême violence, saura surmonter les contrecoups d’une baisse importante de son chiffre d’affaires, réduire ses dépenses de fonctionnement sans pour autant entamer ses prestations et la qualité de ses services, revoir sa mission et ses objectifs et démontrer une flexibilité d’adaptation au ‘new normal’ qui devrait caractériser l’environnement socio-économique à Maurice aussi bien qu’à l’échelle internationale, en attendant le salut d’un vaccin ou d’un remède miracle.

Or dans l’absence d’une visibilité sur la durée et l’étendue de cette crise, exiger d’une entreprise qui employait, à titre d’exemple, 200 personnes avant la crise du Covid-19, qu’elle devrait maintenir tout son personnel en poste, même si son chiffre d’affaire se retrouvait réduit à 30% de son niveau habituel, lui ôterait toute possibilité de refonte et la condamnerait à une mise en administration annoncée avant la lettre. Le vrai débat devrait porter sur les initiatives à prendre pour préserver l’emploi plutôt que de préserver les emplois coûte que coûte. La préservation de l’emploi repose sur la capacité des entreprises locales à réussir leur repositionnement dans un contexte très difficile, doublé d’un manque de visibilité sur l’échéance de cette crise. Leur imposer une condition contraignante qui, certes a une portée sociale et humaine, mais qui n’a que peu ou pas de justification micro-économique, risquerait de précipiter leur fermeture, et anéantir l’objectif même de préserver les emplois.

L’état, qui utilise les fonds publics, pour aider les entreprises en difficulté, devrait aussi s’assurer qu’il puisse récupérer les montants prêtés ou investis à l’échéance prescrite, d’où l’importance de résister à la tentation d’imposer des conditions trop strictes qui conduiraient à l’échec de l’effort de restructuration tant important pour la survie de nombreuses entreprises mauriciennes à l’heure actuelle. Il est entendu qu’une entreprise demandeuse de l’aide de l’état devrait pouvoir justifier les raisons d’une réduction de son personnel, mais elle ne devrait en aucun cas être dépourvue d’un pouvoir de décision en ce sens. Il va de soi aussi que l’entreprise en question devrait revoir le train de vie et les conditions d’emploi de ses cadres supérieurs. Dans la perspective d’une réduction du personnel, les cadres supérieurs aussi devraient faire l’objet d’un tel ajustement. Au bout du compte, la restructuration réussie des entreprises mauriciennes, dans un contexte éminemment complexe, constitue le socle qui devrait assurer, à terme, l’emploi d’un plus grand nombre de Mauriciens.

Recentrons donc le débat pour préserver l’emploi plutôt que de préserver les emplois coûte que coûte, au risque de voir le nombre de chômeurs augmenter à terme dans une île Maurice soumise aux tribulations d’une crise sanitaire débordant déjà sur une crise économique dont les tenants et aboutissants restent encore à définir.  Nous sommes sensibles à l’idée de protéger autant d’emplois que possible et sommes d’avis que Maurice ne peut se permettre de voir des dizaines de milliers de personnes qui ont beaucoup contribué à l’essor économique de notre pays devenir des victimes de cette implacable pandémie. Dès lors, deux possibilités s’imposent, à mon avis, pour éviter le drame du chômage et une atteinte à la cohésion sociale. Il s’agit d’abord à ce que l’état, dans un souci d’humanisme et de maintien de cohésion sociale, accorde une subvention gratuite à durée déterminée aux entreprises viables   le temps d’une amélioration de l’environnement post-Covid afin d’éviter à ce qu’elles ne soient forcées à réduire leur personnel pour assurer leurs propres survies.  Or une telle pratique requèrerait une somme importante dont le choix relève d’une décision de politique socio-économique. Deuxièmement, les employés des entreprises demandeuses de l’aide de l’état devraient consentir à des réductions de salaires conséquentes, dans certains cas, dans l’attente d’une ère post-Covid plus porteuse pour les affaires.

Finalement, il serait opportun d’adopter une approche dynamique à la problématique de l’emploi, plutôt qu’une approche statique, et saisir l’opportunité occasionnée par cette crise du Covid pour réfléchir aux nouvelles perspectives qui pourraient émerger pour notre île, promouvant ainsi de nouvelles activités porteuses de création d’emploi. Il serait judicieux d’œuvrer pour une restructuration de l’économie afin de créer des emplois dans des secteurs où, post-Covid, nous pourrions nous forger des avantages comparatifs. Nous devrions aussi revoir notre politique d’immigration afin d’attirer des entreprises régionales et les inciter à délocaliser une partie de leurs activités vers une île Maurice « Covid Safe ».  

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