Le syndrome de la nation la plus intelligente de la région

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«Décrivez-moi l’Afrique en un seul mot.» Les enfants répondront généralement «savane», «lion» ou «éléphant». Et vous ? Si vous avez songé en premier lieu à «pauvreté», «corruption», «dictature», «famine», «voleurs», vous souffrez peut-être d’une hyper exposition à l’occidentalisation de votre point de vue. Ce n’est peut-être pas aussi grave que le syndrome appelé Mauricien-qui-vous-regarde-de-haut, mais un refus d’élargir et d’autonomiser votre opinion pourrait vous rapprocher de ce complexe. Une cause endogène de celui-ci est, bien-sûr, la surestimation de la réussite mauricienne : aujourd’hui, alors que la marée se retire, on se rend compte que beaucoup ne faisaient que vivre à crédit. Les flatteries de Mo Ibrahim, qui nous gratifient tous les ans du titre de Meilleure nation d’Afrique constituent, par exemple, une cause exogène de ce syndrome. Celui-ci a une forme bénigne, répandue, acceptée et presque normale, comme s’il s’agissait d’une simple évolution génétique logique : le complexe de supériorité vis-à-vis de Madagascar. Soyons honnêtes et jouons à : «Décrivez-moi Madagascar-en-un-seul-mot».

Pourtant, cette île que d’autres lecteurs que vous – certainement pas vous! – auront sans doute associé à des mots comme «pauvre», «abominable», «tourisme de prostitution», «coup d’état», «corruption», «brousse», «maladie», «sorcellerie», «peste», a annoncé avoir découvert le – pas un, mais LE remède contre le Covid-19.

Le président malgache, Andry Nirina Rajoelina, a, en effet, affirmé que l’Institut malgache des recherches appliquées (IMRA) a découvert la solution contre le Covid-19. Certes, pour une telle annonce, on attendait les présidents Donald Trump ou Emmanuel Macron ou un scientifique de renom travaillant pour un grand institut de recherche mais c’est Andry Rajoelina, qui a volé la vedette. «Voler» ici semble – sauf pour ceux qui souffrent du syndrome susmentionné – un mot grossièrement inapproprié. Car le président malgache s’est, dès le départ, démarqué de ses homologues occidentaux et mauriciens. Il a fait des recherches une priorité, en s’impliquant personnellement et en participant à l’évolution des travaux effectués par l’IMRA. Le médicament en question est une solution buvable nommée Covid Organics. Celle-ci est à base d’une plante, l’artemisia. Les essais cliniques effectués sur des patients à Madagascar, ont été concluants. Et Andry Rajoelina ne s’est pas privé pour en ingurgiter quelques gorgées.

Résultat: une hyper manifestation du syndrome susmentionné et dont les symptômes se sont manifestés partout sur les réseaux sociaux : soit des railleries et persiflages. Pourtant, ce n’est pas un scientifique égaré, un chercheur en quête d’attention ou un chimiste fou, mais le chef de l’Etat d’un pays dont la faune et la flore sont pour 60 % endémiques, qui insiste avoir trouvé la solution-miracle ! Confiant et sûr dans ce qui a été réalisé, Andry Rajoelina a même autorisé le déconfinement et le retour des enfants à l’école à partir du 22 avril. Aucun homme d’Etat n’aurait pris un tel pari s’il n’était pas convaincu d’avoir en sa possession, une arme efficace contre le Covid-19.

C’est vrai que l’Organisation mondiale de la santé ne recommande pas, pour l’heure, de traitement à base d’artemisia (officiellement par absence de preuves cliniques et scientifiques). Mais la défaillance de crédibilité de Rajoelina à Maurice face à, par exemple, des chercheurs danois ou allemands, qui, en passant, axent aussi leurs recherches sur cette plante, n’a pas de base scientifique. Elle est géographique et basée sur des préjugés dont celui qui veut que Madagascar soit une nation inférieure à la nôtre. Lundi 20 avril, il a fallu qu’une question lui soit posée pour que le ministre mauricien de la Santé commente la découverte. «Madagascar est un pays ami et nous allons suivre l’évolution médicale de leur découverte et les approcher si besoin est», a répliqué Kailesh Jagutpal. Le lendemain, mardi, silence radio sur la découverte du pays ami – alors que le point de presse du gouvernement mauricien était animé par nul autre que le ministre des Affaires étrangères, Nando Bodha. Un affront!

Mais en vérité, les Malgaches sont tellement humbles, attachants et amicaux, qu’ils ne nous en tiendront sans doute pas rigueur. Il n’est pas trop tard pour féliciter sincèrement le président malgache, tout en lui souhaitant bonne chance pour la suite des tests cliniques menés actuellement dans son pays. Certainement pas dans l’intention d’avoir la bonne posture si jamais l’artemisia s’avère la solution miracle – car une vraie amitié est désintéressée – mais pour authentiquement souhaiter le meilleur à un ami véritable; un ami qui n’a pas bétonné ses terres, un ami dont 27 % du Produit Intérieur Brut provient de l’agriculture, qui nourrit 80 % de ses habitants; un ami qui, au lieu d’importer des tonnes de médicaments des multinationales pharmaceutiques, se fie encore et toujours aux vieux remèdes à base de plantes pour lutter contre les grippes saisonnières ou le paludisme; un ami qui fournit de la vanille et du cacao aux plus luxueux chocolatiers européens; un ami, hélas raillé, ridiculisé et moqué par certains Mauriciens.

Car n’est-ce pas cela – le retour à la terre et à l’agriculture – le principal enseignement du Covid-19 ? Ce minuscule virus ne prouve-t-il pas que la planète peut, en un claquement de doigts, remettre les compteurs à zéro et faire s’écrouler tout un système, composé de riches et de pauvres, de grands et de petits, de pays industrialisés et du tiers-monde ?

Et si Madagascar, cinquième pays le plus pauvre au monde, devenait vraiment la pharmacie de planète ? C’est vrai, je m’emballe un peu vite, mais l’ancien secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien, Jean Claude de l’Estrac, ami de la Grande Île, comme moi, et certains autres, n’ont jamais douté de la capacité de Madagascar à être au moins le grenier de l’Océan Indien comme le fut à une époque, l’ex-Rhodésie, maintenant le Zimbabwe. Il est fort probable que Madagascar devienne vraiment ce grenier, ce qui nous éviterait de nous affronter pour quelques kilos de pommes de terre et d’oignons!

Si à l’aube d’une crise économique et alimentaire sans précédent, on en doute encore, c’est à se demander si nous avons retenu les leçons du nouveau coronavirus. Nous, citoyens de la plus belle, plus forte, plus prospère, plus majestueuse, plus intelligente nation d’Afrique. (Pardon, il m’arrive aussi de présenter des symptômes du syndrome susmentionné).

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