Reza Uteem: «Bérenger ne veut plus se présenter comme PM pour un MMM seul»

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Reza Uteem, leader adjoint du MMM.

Reza Uteem, leader adjoint du MMM.

Et c’est parti pour encore 5 ans dans l’opposition. Vous avez eu le temps de faire l’autopsie de cette énième défaite du MMM dans une élection ?
Oui. Nous en avons beaucoup discuté. Notre analyse démontre que la communauté majoritaire a voté avec discipline. Il y a eu un vote bloc sans le coupé-transé que nous attendions. Cette division de votes aurait fait élire certains candidats travaillistes. Or, des circonscriptions 4 à 14, seuls trois candidats travaillistes se sont fait élire. Le reste des sièges est allé au MSM.

Ensuite nous avons sous-estimé la portée du money politics. Il est établi que certains politiciens ont pris avantage des faiblesses de nos concitoyens. Ce qui est une perversion de notre démocratie.
Cet argument commence à devenir récurrent. 2005, 2010, 2014, 2019. On se demande du coup si c’est un argument ou une excuse.

Écoutez, nous l’avons vécu. Quand après une réunion ou un congrès durant la campagne, une famille vous invite chez elle et vous dit : «Nous sommes bien d’accord avec tout ce que vous venez de dire mais votre adversaire propose ‘x’ somme d’argent. Qu’allez-vous faire ?» Que voulez-vous que je vous dise ? Je l’ai personnellement vécu. Le MMM ne veut pas et ne peut pas se battre contre ça.

Quoi qu’il en soit, le MMM essuie défaite sur défaite. Votre leader est vieux. Vous avez 9 députés et n’êtes ainsi que le 3e parti de l’Assemblée nationale devant le PMSD qui, pour vous j’en suis sûr, n’est pas une référence.
Je ne suis pas trop sûr qu’on puisse dire que nous sommes 3e. Le MMM est le seul parti qui s’est présenté seul aux élections. On est les seuls à connaître notre force, et nos faiblesses réelles. Au MSM, papa-piti ont régné pendant des décennies, et il n’a jamais eu le courage de se présenter seul.

Le Parti travailliste de Ramgoolam après avoir martelé qu’il irait seul aux élections, s’est allié au PMSD; le zoli mamzel qui aura au final mal choisi son prétendant. Si chacun était vraiment seul, on aurait alors pu dire que le MMM n’est que 3e.

Mais c’est cela la politique non ? La capacité à analyser, anticiper la stratégie de l’adversaire, pour au final, arriver au pouvoir. Ce que le MMM n’a pas su faire.
Peut-être qu’effectivement le MMM a péché par naïveté. Nous avons pensé qu’il y aurait eu un revival quand nous avons vu l’engouement des jeunes et des anciens militants. Nous avons cru qu’il y aurait eu un sursaut patriotique et le rejet d’une politique de gaspillage, népotisme, et de corruption.

Si le PTr et le MSM s’étaient livrés à une bataille plus serrée, nous aurions pu contracter une alliance post-électorale en imposant notre idéologie.

Vous avez surtout utilisé les résultats de 2010 comme référence, avouez-le. Le MMM seul face au PTr et le MSM réunis avait récolté 43 % des voix. Cette fois le PTr et le MSM sont chacun de leur côté, vous vous êtes vus au pouvoir.
Non. Absolument pas. Nous avons beaucoup discuté dans les différentes instances du MMM sur la stratégie à adopter…

(On l’interrompt). Le MSM était une option à ce moment-là ?
Bien sûr. Une alliance avec le MSM était une option. Le consensus pour aller seul s’est dégagé non pas parce que nous pensions que nous étions trop forts, au contraire, nous savions que cela allait être difficile. On est allé seul puisque les deux alliés possibles – Ramgoolam et le clan Jugnauth – sont trop idéologiquement éloignés du MMM. Si le PTr et le MSM s’étaient livrés à une bataille plus serrée, nous aurions pu contracter une alliance post-électorale en imposant notre idéologie. Nous avons aussi cru qu’à Curepipe, Quatre-Bornes, Rivière-Noire, et la circonscription no 1, nous aurions réalisé un meilleur score.

Collendavelloo, Ramano, Ganoo, Obeegadoo, dans une moindre mesure, Tania Diolle, sont décidément plus clairvoyants que Paul Bérenger.
Je ne qualifierai pas cela de clairvoyance. Chaque politicien a ses ambitions et ses compromis possibles pour assouvir ses ambitions personnelles. Ils ont fait leur choix. Par contre, cela me dépasse complètement qu’un politicien puisse annoncer une alliance avec le PTr dans la matinée, et s’allier au MSM dans l’après-midi.

Vous oubliez l’épisode «manz gato» avec SAJ avant de faire alliance avec le PTr ? Dilo swiv kanal, vous ne pouvez pas vous plaindre.
Le dénominateur commun de l’histoire c’est bien Ganoo, non ?

Sérieusement, Ganoo bénéficiait du soutien de Bérenger pour négocier avec le PTr en 2014.
Oui je vous l’accorde. Quelle leçon devons-nous retenir au final ? C’est qu’en 2019, la population a fait fi des questions de moralité politique. C’est tout un symbole quand l’électorat refuse de sanctionner ce genre de comportement.

Vous êtes dégoûté ?
Souvent oui. Je me remets souvent en question. Je me demande si ça vaut la peine de continuer. Personne ne fait de la politique pour se retrouver dans l’opposition. Entre deux élections, on tente de convaincre les électeurs de voter pour notre projet de société. Le moment venu, ils choisissent de ne pas voter pour la propreté et développent d’autres réflexes; j’avoue, c’est décourageant.

Encore plus décourageant quand on se rend compte que le MMM n’a, post-2019, pas dit que la «reconquête du pouvoir a déjà commencé», l’éternel discours du vaincu. Le MMM est enfin réaliste et se rend compte qu’il sera difficile pour lui de se retrouver au pouvoir à nouveau ?
Il y a un changement – pas forcément positif – de mentalité. Ajoutez-y l’ampleur grandissante du money politics et de l’affairisme. Je me rends compte que la politique se transforme de plus en plus en business au détriment de la noblesse qu’elle a, un temps, représenté. L’électorat est de plus en plus imprévisible, oui, je vous avoue que la reconquête du pouvoir est difficile à viser.

La véritable illisibilité c’est notre incapacité aujourd’hui à savoir qui sera leader du MMM ou du PTr en 2024. N’est-ce pas cela qui complique la stratégie de reconquête du pouvoir ?
Le MMM est un parti de valeurs. Etre au MMM ne veut pas dire être Bérengiste. Plusieurs hommes et femmes ont marqué l’histoire de ce parti. Voilà pourquoi je pense que même après Bérenger, le MMM sera toujours là.

Ce n’est pas très convaincant ça si on considère le ventre mou du PTr post SSR, celui du PMSD post Sir Gaëtan Duval. Seul le MSM a su procéder à un transfert de leadership sans encombres.
Le MMM est le seul parti qui depuis l’Indépendance a toujours eu des députés à l’Assemblée nationale. Cela veut tout dire. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de jeunes à l’Assemblée et c’est de bon augure.

Bref, est-ce que Bérenger sera là en 2024 ?
Écoutez, nous sommes réalistes et nous concédons la gravité de la situation. Nous avons analysé la défaite et avons réfléchi aux options. Paul Bérenger a dit aux instances du parti, que le MMM n’ira plus jamais seul avec Paul Bérenger comme candidat au poste de Premier ministre. On ne peut pas être plus clair.

Dès 2020 nous pouvons donc déjà dire que le MMM n’ira pas seul aux élections de 2024 ?
La politique n’est pas statique. Les choses bougent. 2024, c’est loin. Il se peut qu’il y ait d’autres échéances avant. N’oubliez pas les pétitions électorales dont on ne connaît pas l’issue.

A vous entendre, lors de la campagne, le MMM a fait une croix sur Ramgoolam. Donc ce qui va se passer à l’intérieur du PTr va déterminer la décision ou même la destinée du MMM ?
Nous avons toujours contracté des alliances préélectorales sur la base d’un programme et non sur la base d’individus. Si nous contractons une alliance en temps et lieu, nous le ferons avec un parti qui acceptera notre programme.

Même si ce parti est dirigé par Navin Ramgoolam ?
Nous trancherons en interne. Mais forcément, il y aura des réticences à l’intérieur du MMM. Le courant anti-Ramgoolam et anti-Jugnauth est très prononcé parmi les membres du MMM.

Vous faites partie de ces courants, vous ?
Je me garderai de vous dévoiler mon opinion personnelle sur de tels sujets. J’en discute en interne dans les instances du parti. Mon leader sait ce que j’en pense. Quand la question se posera, je m’exprimerai à nouveau.

Comment trouvez-vous Arvin Boolell comme leader de l’opposition ?
(Il grimace en haussant le ton) Décevant.

Décevant ?
Malheureusement, j’ai tendance à le comparer à Paul Bérenger comme leader de l’opposition. Paul était beaucoup plus percutant et apportait plus de résultats. Le MMM, par exemple, avait exprimé des réserves sur la nomination du speaker. Arvin Boolell n’a pas soutenu notre position. Il a fallu que le speaker le suspende pour deux séances pour que soudain il réalise que le speaker n’est pas fit for the job.

Cela dit, il est tôt pour juger de l’efficacité d’Arvin Boolell. Et puis, nous n’avons pas encore eu droit à une séance parlementaire du mardi où tous les députés de l’opposition peuvent poser des questions. Là, Boolell est au centre de chaque séance parlementaire. Ses sujets sont intéressants, mais les résultats n’y sont pas pour le moment.

«Reza Uteem : Boolell est décevant», ce serait un joli titre pour cette interview, vous ne trouvez pas ? Vous vous rendez compte du malaise politique que vous installez ?
(Il rit avec un peu d’embarras)
Vous m’avez demandé mon opinion personnelle et je me suis expliqué sur le benchmark imposé par Bérenger et j’ai précisé «pour le moment». Xavier-Luc Duval, Alan Ganoo, n’ont jamais pu arriver à la cheville de Bérenger. C’est difficile pour n’importe qui. Laissons du temps à Boolell.

Venons-en aux affaires du pays. Que retenez-vous du rapport de l’Audit ?
La dette publique ! Nous sommes passés au-dessus des 65 % du PIB alors que la Public Debt Managament Act – une loi – exige que nous ne franchissions pas ce cap. Cette même loi exige qu’en 2021, la dette descende à 60 %.

Il est établi que nous n’atteindrons pas cet objectif. Le FMI va nous laisser encore un peu de temps…
(Il nous interrompt en parlant plus fort). Non non non ! Le Premier ministre, dans son discours budgétaire l’année dernière, disait toujours que nous atteindrons cet objectif bien avant. Que le gouvernement de Pravind Jugnauth ne raconte pas de bobards aujourd’hui pour tenter de se cacher derrière le Covid-19 pour ses manquements. Notre gouvernement est comme une personne qui ne travaille pas et qui contracte des emprunts. Le problème ce n’est pas les emprunts. Le problème c’est que vous ne travaillez pas. Vous n’êtes pas en train de créer la richesse.

La croissance promise en 2014 n’a jamais été atteinte. Écrivez le mot «jamais» en gras. Ils ont menti. Ils étaient plus occupés avec leurs combines plutôt que de travailler.

Le «travail» c’est un mot qui revient souvent dans les discours de Pravind Jugnauth. Hier son ministre des Finances a présenté un plan de soutien aux entreprises affectées par le covid-19…
Il n’a rien prévu pour les travailleurs qui se retrouveront au chômage technique. Rien non plus pour préserver l’emploi et empêcher le licenciement économique. On aurait au moins pu augmenter de nombre de congés maladie payables et accorder un moratoire pour le remboursement des dettes des licenciés.

Pravind Jugnauth a tout de même travaillé pour augmenter la pension de vieillesse, fixer un salaire minimum, appliquer le concept de «negative income tax». Allez demander à ceux qui en bénéficient, et ils vous diront que Pravind Jugnauth «travaille» dur !
Allez demander aux PME, allez demander aux licenciés des usines, allez demander aux professionnels de l’offshore, allez demander aux petits planteurs. Je suis heureux que nos aînés touchent Rs 9 000. Je suis heureux que ceux au bas de l’échelle touchent un salaire minimum. Mais on distribue ce qu’on n’a pas. À part l’industrie «kokin», je ne vois rien qui rapporte.

Le rapport de l’Audit concède que les procédures d’appels d’offres sont bafouées. Plus de 40 corps parapublics n’ont pas soumis leurs comptes au bureau de l’Audit. Qui siège sur ces conseils d’administration ? Les copains, les copines, et les membres de lakwizinn. Sérieusement où va-t-on ?

Mais malgré cela, Pravind Jugnauth a obtenu un nouveau mandat !
Un premier mandat vous voulez dire. Pravind Jugnauth est un populiste qui a su identifier le clientélisme électoral. Il a vu qu’une grande partie de la population réfléchit sur ce qu’elle a à gagner personnellement. Il a vu 275 000 pensionnés, et il leur a donné une pension à Rs 9 000.

C’est un excellent politicien en comparaison avec Paul Bérenger.
À court terme oui. Mais à un moment, il n’y aura plus d’argent à partager. Je suis extrêmement pessimiste pour l’économie mauricienne. Le gouvernement dépense, sans semer pour récolter.

Peu importe il est Premier ministre.
Élu avec 37 % des voix. Ça c’est le titre de cette interview (il rit aux éclats). Il n’est pas le Premier ministre de la majorité des Mauriciens. Va-t-il progresser à partir de là ? Le temps nous le dira. Mais l’enjeu économique sera déterminant.

Votre bon ami Abdoolah Hossen a dit dans ces mêmes colonnes que Pravind Jugnauth est parti pour remporter deux autres mandats.
Il n’y a qu’une seule certitude. Le peuple peut vous rejeter aussi facilement qu’il vous a accepté. Pravind Jugnauth doit être moins arrogant car la roue peut tourner et vite. La population est intraitable. SSR et SAJ ont tous connu des défaites à 60-0. Mon conseil à Pravind Jugnauth, c’est qu’il s’occupe sérieusement de l’économie. Et deuxièmement qu’il n’exclue aucune section de la population.

Il n’a aucun conseil à recevoir de vous. Il a été élu Premier ministre. «Linpost» est entré par la grande porte. Je suis sûr que c’est la réponse qu’il m’aurait donnée.

L’arrogance est le talon d’achille de Pravind Jugnauth ?
Son incapacité à lutter contre la corruption plutôt.

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