Chandradev Ramgutty: «Pour pouvoir évoluer en Afrique, il faut faire preuve de beaucoup de discipline»

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Chandradev Ramgutty, expert-comptable agréé de l’ACCA.

Chandradev Ramgutty, expert-comptable agréé de l’ACCA.

L’expert-comptable et Group Financial Manager Chandradev Ramgutty fait partie de ces Mauriciens qui n’ont pas hésité à parier leur carrière sur le continent africain. Il évoque les qualités qu’il faut pour évoluer sur le continent et fait des comparaisons qui permettent de considérer l’Afrique autrement.

Hier, la Zambie et la Gambie. Aujourd’hui, le Burundi. Qu’est-ce qui vous attire sur le continent au point d’y avoir passé plusieurs années?
Je vis sur le continent africain depuis quatre ans. Je suis présentement directeur financier d’une entreprise africaine. Je souhaitais vivement évoluer dans des contextes d’affaires et sociaux différents de ceux de Maurice, par intérêt professionnel et personnel. Cela a pu se faire grâce à mes deux passeports : ma qualification ACCA et le statut de Fellow ACCA pour l’un et mon passeport de la république de Maurice pour l’autre.

Le premier offre des perspectives de carrière internationale, car l’ACCA est une formation de qualité et de haut niveau en comptabilité et en finances. C’est une formation pertinente pour l’exercice de la profession de comptable. L’empreinte ACCA est reconnue dans plus de 175 pays. Le second donne accès à de très nombreuses nations africaines grâce àla présence de Maurice au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, et du Marché commun des États d’Afrique australe et orientale, le Comesa.

J’ai découvert dans les pays africains où j’ai évolué des personnes très sympathiques et respectueuses; des personnes qui travaillent dur et qui sont dotées d’un bel esprit d’équipe. C’est une situation qui nous permet d’évoluer efficacement dans notre en-vironnement professionnel. Cela a été une belle découverte culturelle pour moi, en plus de la beauté des paysages.

Que faut-il à un professionnel mauricien pour aiguiser son intérêt, pour partager ses compétences aux pays du continent africain ?
Pour pouvoir évoluer dans un contexte africain, il faut beaucoup de discipline. Il faut être prêt à travailler dur et avoir une qualification solide et reconnue internationalement. Avoir ce qu’on appelle communément une «can do attitude» et être dévoué au travail bien fait en étant prêt à affronter des contraintes, sont des facteurs indispensables. D’ailleurs, s’aider les uns les autres et mettre l’équipe en priorité font partie des facteurs de l’équation indispensables pour s’intégrer dans un tel environnement.

Le professionnel mauricien a plusieurs atouts. Ce qui devrait motiver son intérêt pour partager ses compétences sur le continent. Les qualifications académiques et universitaires ainsi que les opérations professionnelles internationales aux-quelles nous avons accès à Maurice dans le secteur de la comptabilité-finance ont de la valeur. J’ai moi-même une qualification et un statut de Fellow ACCA acquis à Maurice, 25 ans d’expérience professionnelle, dont plusieurs années en tant que contrôleur financier ou responsable administratif et financier au sein d’entreprises qui ont une empreinte internationale. Cette expérience m’a aussi apporté une expertise dans les domaines de la gouvernance d’entreprise – la corporate governance –, du droit du travail, des lois fiscales, entre autres.

Nous, Mauriciens, avons ainsi la chance d’avoir des compétences qui sont exportables. à cela s’ajoutent notre bilinguisme anglais-français et notre familiarité avec le monde des affaires dans le contexte de ces deux langues. C’est un avantage certain, car à part quelques cas lusophones, la grande majorité des pays africains sont anglophones ou francophones en ce qui concerne le contexte professionnel. J’encourage donc les Mauriciens à faire l’expérience du travail sur le continent africain.

Votre parcours africain vous a conduit dans au moins trois pays, la Zambie, la Gambie et le Burundi. Votre présence dans ces pays relève-t-elle d’un choix délibéré ou bien est-ce le résultat de circonstances au-delà de votre contrôle ?
Comme je l’ai indiqué, cela a été un choix de carrière et de vie. En 2014, pour ma première expatriation, j’ai voulu avoir une expérience internationale dans un contexte différent. Cela a été difficile, pour des raisons familiales. Je suis finalement retourné au pays. En 2015, une entreprise mauricienne spécialisée en travaux d’ingénierie m’a recruté pour un projet en Zambie. Peu après mon retour à Maurice après cette affectation, j’ai obtenu le poste de Group Financial Managerau Burundi, poste que j’occupe toujours.

Quels sont les changements qui s’opèrent sur le continent africain dont nous à Maurice n’avons aucune idée de leur ampleur et de leur pertinence ?
Maurice fait partie de la région Afrique. Notre pays a des liens économiques avec plusieurs pays africains, dont les relations sont bâties au sein de la SADC et du Comesa. Plusieurs entreprises mauriciennes ont aussi des activités directement dans des pays africains, ou y réalisent des opérations – notamment financières et industrielles – avec des partenaires africains. Notre pays est donc assez bien au courant de l’évolution du continent. Et comme c’est le cas pour Maurice, certaines parties de cet immense continent ne sont pas épargnées par les épisodes de catastrophes naturelles de plus en plus fréquents, malheureusement. Mais j’ai personnellement observé, dans le contexte professionnel et social des pays où j’ai vécu, des tendances qui apparaissent à peine à Maurice maintenant.

Pouvez-vous citer des exemples concrets?
Je citerai volontiers le «mobile money» qui est un système de transfert d’argent par le biais du téléphone mobile. Ce système est déjà très présent dans plusieurs pays d’Afrique. C’est un développement directement lié à l’explosion du secteur de la téléphonie mobile. Un tel service n’est apparu que plus récemment à Maurice. Autre exemple : les procédures pour la sécurité publique. Sans doute à cause du contexte dans certains de ces pays, les contrôles de sécurité sont habituels à l’entrée des endroits publics et à l’entrée du parking et des terminaux des aéroports pour tout le monde, voyageurs comme visiteurs. Il faudrait peut-être songer à introduire un tel service dans notre pays. Même si nous avons été épargnés du pire, il vaut sans doute mieux prévenir que guérir. J’observe aussi autour de moi une plus forte tendance à faire passer les câbles de services sous terre. C’est une initiative qui devrait inspirer notre pays, surtout qu’il est exposé aux cyclones.

Avec les merveilles que des technologies sont en mesure de réaliser, certains pays du continent Afrique sont-ils en mesure de s’en servir pour brûler certaines étapes initialement incontournables de leur évolution pour se mettre au niveau des pays qui sont à un stade avancé de leur développement économique ?
C’est en effet le concept du «leap-frogging». Des pays africains ont fait de grands progrès dans l’utilisation des dernières technologies. Il ne faut pas oublier non plus que ce continent attire des experts en technologie et des entreprises spécialisées dans ce domaine. Ils y trouvent des marchés à fort potentiel de croissance, avec une masse de population très intéressante et avide de téléphonie et de services digitaux, ainsi que des besoins importants en opération et gestion «smart» de transport et de logistique dans des pays immenses et producteurs de matières premières. Il y a aussi, parfois, une réelle volonté politique de s’appuyer sur les technologies porteuses de développement pour des secteurs de services mais aussi pour des secteurs traditionnels comme l’agriculture ou encore les mines. Dans plusieurs pays africains, le niveau du secteur bancaire et son utilisation des technologies n’ont rien à envier à ceux de Maurice.

Ces jours-ci, l’Australie est en train d’envoyer des messages clairs au monde de ce que le phénomène du réchauffement climatique est capable de faire. Avez-vous le sentiment que dans les pays que vous avez visités ou travaillé, les effets du réchauffement climatique sont pris en compte dans leur stratégie de développement ?
Il y a une prise de conscience sans doute, mais les fonds et une certaine expertise manquent parfois pour passer à l’action. Des premiers pas ont été faits dans quelques pays que je connais. Certains ont introduit des règlements dictant la conformité aux normes environnementales. J’ai assisté notamment l’an dernier à une convention dans un pays voisin du Burundi, le Rwanda. Ça m’intéressait d’autant plus que l’ACCA accorde beaucoup d’importance au rôle de l’expert-comptable dans le cadre des stratégies de développement durable, qui impliquent des coûts et qui font maintenant partie des éléments clés en gouvernance d’entreprise.

J’ai constaté que le Rwanda est en train de réaliser des projets dans le domaine du développement durable et du rétablissement d’environnements abîmés –comme il le fait dans plusieurs autres domaines. C’est un parcours impressionnant. Il faut saluer à ce sujet, pour le Rwanda comme dans le cas d’autres pays africains, l’apport d’organismes internationaux et d’ONG qui fournissent ou qui financent des projets liés à la protection de l’environnement et au développement durable.

On dit souvent que l’Afrique fait l’objet de convoitise de différentes puissances économiques étrangères. Quelles sont les formes que prend le déploiement de ce phénomène dans le quotidien de ces pays riches en diverses ressources naturelles ?
Ces puissances économiques étrangères financent des projets et marquent leur présence avec l’apport d’expertise. La situation n’est pas idéale pour ces pays riches en ressources et elle doit être améliorée, évidemment. Mais ces pays bénéficient des retombées de cette présence grâce aux revenus, aux échanges d’expertise et à la formation. Cela permet aussi à des Africains de s’expatrier vers des nations plus développées. Il faut noter à ce propos la présence de plus en plus forte de la Chine depuis quelques années.

Certains pays qui ont hâte d’accélérer le processus de leur développement font face à un sérieux problème de traitement d’ordures tant locales qu’importées. Comment ce phénomène est-il pris en compte dans les pays que vous avez visités ?
Ces pays sont conscients de ce problème. Il y a beaucoup à faire dans le secteur du traitement d’ordures. La situation varie beaucoup d’un pays à l’autre. Pour ce problème, comme pour tant d’autres, on ne peut parler de l’Afrique en tant qu’entité, unique. L’Afrique est en effet un continent immense, du Nord au Sud et de l’Ouest à l’Est, avec des pays qui sont eux-mêmes tellement plus grands que Maurice et avec des populations culturellement variées. Je peux citer, pour l’exemple, Kigali, la capitale du Rwanda. Là encore, ce pays doit être salué. Kigali est beaucoup plus propre que Port-Louis. Elle est dotée de beaucoup d’espaces verts. Nous devrions nous en inspirer.

Les pays du continent africain sont-ils en mesure de tirer profit de l’exploitation de leurs ressources naturelles d’une part et, d’autre part, de leur capacité à engranger le maximum de bénéfices dans le cadre d’une stratégie qui considère les déchets comme une matière première ?
Je ne suis pas un scientifique et je ne peux donc me prononcer à ce sujet. Mais sur le principe général, je pense que toute stratégie qui permet de réduire les déchets et atténuer les risques de destruction de l’environnement naturel et des écosystèmes, tout en limitant l’émission de gaz à effet de serre ne peut qu’être bénéfique. C’est très difficile à réaliser, mais c’est la voie à adopter pour préserver notre planète, et donc nous-mêmes, les humains. Les experts-comptables, dont je fais partie, ont une responsabilité dans de telles stratégies, car les coûts sont souvent un élément déterminant pour faire le choix le mieux indiqué. L’ACCA met d’ailleurs l’accent sur cette participation de l’expert-comptable – qu’il soit engagé en tant que conseiller et analyste dans la réflexion des entreprises et des organismes gouvernementaux au sujet du développement durable.

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