Alain Muneean: Abaim «libéré» après dix ans de bataille juridique contre la «mauvaise foi»

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Membre fondateur de l’Association pour le bien être des aveugles de L’Île Maurice (Abaim).

Membre fondateur de l’Association pour le bien être des aveugles de L’Île Maurice (Abaim).

Avec le retrait de la plainte de Claudio Veeraragoo, diriez-vous que cela a coûté dix ans pour faire reconnaître des chansons qui appartiennent à tous les Mauriciens?
Dix ans de cela, cette affaire a surtout freiné toute initiative de mieux faire connaître le patrimoine intangible. En mars 2009, l’album ReKreasyon avait donné le kick off des célébrations de l’Indépendance. La plainte a été déposée pratiquement un an après.

Comment est-elle reçue par Abaim?
Ce fut un choc. L’album était l’aboutissement de recherches menées depuis 1988. On a démarré avec Kanar, La-boutik an tol, etc. Ensuite, il y a eu Ti marmit, qui émane du monde de l’enfance et des ateliers du Saturday care.

Quand nous avons présenté le fruit de nos recherches, ce n’était pas pour les mettre dans un musée. Le livret qui accompagne le CD contient une analyse de chacune de ces chansons: les circonstances dans lesquelles nous les avons retrouvées, les différents sens qu’elles peuvent avoir ou leur donner. L’une de ces chansons, le Sega Bello nous a permis de retracer une maladie qui s’appelle puerperal psychosis (NdlR: maladie mentale qui touche certaines femmes après l’accouchement, maladie pouvant mener à l’infanticide).

SegaBello popularisé par Alain Permal a aussi fait l’objet d’une plainte en cour des héritiers soutenus par Claudio Veeraragoo.
Me linn tonbe. Ils n’ont pu prouver qu’Alain Permal était bien l’auteur de cette chanson. Nous avons fait énormément de recherches, y compris à La Réunion (NdlR: Abaim a déclaré en cour que cette chanson a pour origine. Mon mari pêcheur, enregistrée en 1931 par Georges Fourcade). Ces recherches ont démontré comment ces chansons ont aidé des gens à survivre dans leur malheur

La vie est tellement dure que des gens survivent grâce à des chansons?
Se pou kapav manz ar lavi la. La réalité est tellement hard que des gens ont besoin de raisons de vivre. C’est pour cela que la culture est si importante. Quand on analyse la chanson Kabo dan lamer, on s’aperçoit que la vie est si dure que ces gens en sont arrivés à faire l’apologie de l’arack.

Vous faites référence à l’une des quatre chansons mises en cause dans la plainte de Claudio Veeraragoo.

Oui, à Manz nou larak. (Il récite les paroles) Kat semenn pase mo dir ou/Nou finn bien travail toulezour/Azordi samdi nou bien sou/Pa bizin get nou kouma mirak/ Nou kontan pou manz nou larak. Ensuite, ça dit (il récite) Nou plezir kreol li dan larak.

Phrase aujourd’hui politiquement incorrecte.
Quand nous l’avons recueillie, nous nous sommes dit: «li seki li été me nou pa pou kapav sant sa koumsa». Nous sommes une organisation sociale et culturelle et nous travaillons avec des enfants. Nous avons retravaillé le texte. C’est devenu (juridique) Mwa parfwa mo zet dan larak/ Sime la li ranpli avek lak. Nous l’avons rendu acceptable. La version de Claudio Veeraragoo dit: «Tou plezir kreol li dan larak». Ce qui change le sens de la chanson. Dimounn ki pe sant sa la, li pa kreol. Lerla li pe pinpoint enn kominote. À l’origine, il n’y a pas le refrain Atrape ti kabo.

D’où sortent les poissons?
Sa sante piknik sa. Tout le monde l’a entendu et/ou déjà chanté. Get sa kalite repros nou gagne la. C’était totalement à côté de la plaque. Il y a de grosses injustices commises envers le patrimoine intangible. C’est pratiquement une tentative de déposséder les auteurs de ces chansons. Il n’y a aucun problème à recueillir une œuvre et à la transformer. Mais de là à dire que vous en êtes l’auteur compositeur interprète et en faire un procès...

Que disait la plainte?
Abaim a déclaré toutes ces chansons comme appartenant au domaine public. La plainte demandait à la Mauritius Society of Authors (MASA) d’enlever ces chansons du domaine public. En plus, est-ce que Claudio Veeraragoo a bien déposé ces chansons à la MASA ? Nous n’avons pas seulement dû défendre ce qui devait l’être mais aussi dé-montrer qu’il y avait mauvaise foi de la partie adverse. Et pour cela nous avons fait venir Fanny Précourt, ethnomusicologue de La Réunion.

Heureusement que nous avons été soutenus par Marclaine Antoine. La kot li ete li ape extra kontan. Il y a eu Fanfan, Michel Legris, Menwar. Cela ne nous a pas empêchés à continuer à travailler pendant ces dix dernières années.

Vous avez dit que ce procès a poussé Abaim à faire davantage de recherches.
En cour, ce n’est pas seulement la bonne foi qui compte. Il faut produire des preuves. Nous avons fait référence au livre de Baissac (NdlR: Charles Baissac, Le Folklore de l’Ile Maurice publié en 1888) qui a recueilli des chansons de Palindor et Mama Telesie . À l’époque , Baissac écrit que beaucoup de chansons sont déjà perdues. Parmi elles, il y a une chanson qui s’appelle Ayo Lisa. Mais la difficulté, c’est qu’elle dit, (il chante): «Ayo Lisa, to kit mwa to pran mari sinwa».

Quand on porte un regard du 21e siècle sur ce patrimoine du 19e siècle, n’y a-t-il pas des risques de dénaturer le contenu de ces chansons?
Nous sommes guidés par la Convention de l’Unesco sur le patrimoine intangible de 2003, mise en pratique à partir de 2006. Cette convention explique que l’héritage intangible est perpétuellement recréé. Les générations successives ont la responsabilité de clarifier les choses. Certaines chansons véhiculent des choses contraires aux droits humains. D’autres encore peuvent inciter à la haine raciale. L’Unesco dit clairement que tout en préservant le patrimoine, il faut être vigilant sur ces aspects.

Dans nos analyses, nous signalons qu’il y a des paroles désobligeantes à l’égard de certaines sections de la population. C’est pour cela que l’album de 2009 s’intitulait ReKreasyon. Nous sommes totalement à l’aise avec les contenus du patrimoine qui favorisent ce qu’on appelle aujourd’hui le «nation building». Notre logique c’est de mettre en lumière ce qui rassemble les gens, sans rejeter ce qui ne cadre pas avec notre époque.

En dix ans, la protection du patrimoine intangible a-t-elle évolué?
Au niveau de la langue créole, il y a eu la création du Creole Speaking Union, d’un creole Unit au Mauritius Institute of Education.

Nous avons fait un gros travail de collecte au Morne, avec le soutien de l’Unesco. Malheureusement, la sortie de l’album a coïncidé avec le changement de gouvernement. Tenez-vous bien, ce n’est que l’année dernière que les enfants qui y ont participé ont pu obtenir une copie.

Qu’est-ce qui avait bloqué?
L’album Made in OMorn a été lancé le 1er février 2015. Le Morne Heritage Trust Fund a décidé d’arrêter notre collaboration au moment où il ne restait plus qu’à diffuser l’album. Abaim a donné tous les droits sur cet album, au Morne Heritage Trust, mais toutes les copies sont restées chez eux. Heureusement que le ministère considère que notre travail est très valable. Il nous a demandé d’être présents pour les commémorations du 1er-Février.

Vos relations se sont améliorées avec Le Morne Heritage Trust Fund?
Nous ne sommes plus en contact. Pourtant nous avons un projet communautaire bien enraciné au Morne. Nous y avons aussi une école de ra-vanne. On aurait dû dépasser les clivages politiques. Tout le monde sait qu’Abaim n’a aucune affiliation politique. Si un gouvernement fait appel à nous et que nous jugeons que les conditions sont réunies, nous travaillerons avec lui.

«Bhai Aboo» et «cheri je t’aime», interrogations sur leur paternité

«Nous avons dû démontrer qu’il y avait mauvaise foi de la partie adverse», souligne Alain Muneean. D’où des recherches concernant deux titres popularisés par Claudio Veeraragoo: Bhai Aboo et Chéri je t’aime. Alain Muneean nous montre une vidéo en noir et blanc de «Humein to loot liya milke husne valoon we», extrait de la bande originale d’un film indien de 1958. «L’air est le même que celui de Bhai Aboo. Ce chanteur a déclaré à la Sacem qu’il en est l’auteur».

Les projets de l’année 2020

En mars, retour de la comédie musicale «Tizan ek so 8 frer» d’Abaim. Dans la foulée, le groupe se lance dans une autre comédie musicale, «Tizan gato kanet». «Au départ, c’était une pièce de 15 minutes. La nounn gagn lezel». Abaim c’est aussi une entreprise sociale qui fabrique des ravannes. Le ministère de l’Education a donné l’autorisation au groupe de réaménager l’espace qu’il occupe à Beau-Bassin, pour qu’à terme, ce soit un «lieu que les touristes peuvent visiter». Abaim est aussi membre de l’Association des pratiquants de sega typik. L’année dernière, avec l’ingénieur du son belge Philippe de Magnée, ils ont enregistré un album. Cet album regroupe les descendants de Ti Frer, Anabella, la fille de Fanfan, José, le fils de Michel Legris, entre autres.

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