Maurice Vigier de Latour: «L’Afrique du Sud est un marché clé pour nos fabricants»

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 Maurice Vigier de Latour, président de la Mauritius-US Business Association.

Maurice Vigier de Latour, président de la Mauritius-US Business Association.

Avec un déficit commercial qui se chiffre en milliards de roupies, les exportations mauriciennes sont en eaux troubles. Face à cela et à la conjoncture internationale, des mesures drastiques s’imposent, en particulier pour le textile et les produits de la mer.

Depuis quelques années, le secteur de l’exportation, plus particulièrement le textile, est dans la tourmente. Quelles sont les perspectives 2020 ?
La balance commerciale affiche effectivement un déficit de plus de Rs 10 milliards au 30 septembre 2019. Depuis le début de 2019, nous assistons malheureusement à la fermeture de plusieurs usines et à la mise en receivership d’entreprises liées à l’activité textile. La stratégie de délocalisation de la production vers des pays plus compétitifs tels que Madagascar, l’Inde ou le Bangladesh s’amplifie. À cela s’ajoutent des exportations qui ont chuté de 4,5 % en 2019 par rapport à l’année précédente. L’exportation à court terme (4 à 5 semaines) de produits à forte valeur ajoutée utilisant systématiquement le transport aérien doit devenir une stratégie prioritaire pour notre industrie textile. La valeur totale des exportations des Export Oriented Enterprises pour 2019 sera d’environ Rs 45 milliards, le textile représentant 54 % de ce total.

Parlons des tensions entre les États-Unis et la Chine. Comment cela affecte-il l’industrie textile ?
La Chine est toujours le premier fournisseur de vêtements aux États-Unis avec 35 % de part de marché. Les importations américaines ont toutefois baissé d’environ 7 %. Et ce, avant que les nouvelles taxes implantées le 15 septembre 2019 prennent effet. Cette baisse de 7 % ne semble pas énorme. Toutefois, en valeur, cela équivaut à $ 1,8 milliard, qui est largement supérieur au total des exportations textiles de toute l’Afrique vers les États-Unis. Le conflit commercial entre ces deux pays s’est beaucoup assoupli au cours des derniers mois. La phase 1 de ces accords commerciaux doit être signée le 15 janvier. Tout indique que l’augmentation des tarifs douaniers sur les importations de vêtements sera réduite à 7,5 %. Il semblerait aussi que le déclin des exportations chinoises continue à s’aggraver en raison du double impact de l’augmentation des tarifs et des coûts de production.

Quelles sont les répercussions de ce conflit pour Maurice et les autres pays ?
Les opportunités résultant de ce déclin sont énormes pour Maurice et les pays de l’African Growth Opportunity Act (AGOA). Il est clair que Maurice ne pourra pas satisfaire les exigences des gros importateurs américains en raison de nos coûts de production trop élevés. Je pense toutefois que Madagascar, le Kenya et l’Éthiopie seront les mieux placés pour profiter du recul de la Chine. Mais les groupes industriels Mauriciens déjà implantés dans la Grande île sont certainement bien positionnés pour profiter pleinement de cette nouvelle donne. Les pays asiatiquestels que le Vietnam, le Bangladesh, le Cambodge ou l’Inde demeurent cependant les candidats prioritaires pour récupérer les commandes chinoises.

Le conflit entre les États-Unis et l’Iran pourraitil avoir des répercussions sur le commerce mondial ? Quid de Maurice ?
Il me semble improbable que les nouvelles tensions entre les États-Unis et l’Iran aient un impact significatif sur le commerce international en général et celui de l’île Maurice en particulier. Il est toutefois possible que le prix du pétrole augmente avec tous les effets négatifs que nous connaissons sur la croissance économique mondiale.

La balance commerciale reste déficitaire, Maurice importe bien plus qu’elle n’exporte. Comment renverser la vapeur ?
La solution la plus réaliste à court terme est d’augmenter la compétitivité des produits mauriciens à l’export. Un des obstacles majeurs est la distance qui sépare Maurice de ces marchés traditionnels, soit l’Union européenne et les États-Unis.

En effet, la plupart de nos produits d’exportation, particulièrement les produits textiles, ne peuvent plus se permettre de passer entre cinq et huit semaines dans un container avant d’arriver dans les entrepôts des clients. La seule solution serait l’exportation par avion qui nous positionne à 48 heures des capitales européennes et à 72 heures de la côte est ou ouest des États-Unis.

Le coût du fret aérien, quoique compétitif par rapport à l’Asie, reste quand même très élevé. Le Speed To Market Scheme (STMS), connu aussi comme le Trade Promotion and Marketing Scheme, qui permet de subventionner le fret aérien à hauteur de 40 %, est une excellente initiative prise par le gouvernement en 2018, sous l’impulsion des opérateurs privés regroupés autour de la MEXA.

Auparavant, cette mesure s’appliquait uniquement aux pays de l’Union européenne, mais suite aux négociations avec la MEXA, le gouvernement a étendu cette mesure au fret aérien à destination des États-Unis. C’est encore une excellente décision qui nous permettra de saisir les nouvelles opportunités qui s’ouvrent sur le marché américain.

Toutefois, le seul point noir est la décision de limiter cette incitation à Rs 10 millions par compagnie et par an. Les grands groupes industriels tels que CIEL Textile, CMT et ESQUEL dépassent rapidement ce plafond de $ 275 000 et se retrouvent au milieu de l’année en situation de non-concurrence par rapport aux pays du circuit court tel que le Portugal, l’Italie, le Maroc, la Tunisie et la Turquie qui sont à quelques jours de camion des entrepôts de leurs clients. Il faut donc éliminer ce plafond afin de permettre à cette mesure de jouer pleinement son rôle.

Le textile n’est pas le seul secteur d’exportation à souffrir à Maurice…
En effet, le Sea Food Sector, qui est le second exportateur de produits manufacturés après le textile, connaît également de graves difficultés. Les exportations  ont chuté de 11 % par rapport à 2018 principalement en raison de l’augmentation répétitive des coûts salariaux et de la forte hausse des prix des matières premières.

Par ailleurs, une seule grosse entreprise multinationale domine ce secteur caractérisé par des infrastructures très performantes au niveau du port franc en termes de chambres froides et de quais de pêche en eau profonde. Nous bénéficions également des eaux territoriales extrêmement vastes. Malgré ces avantages, il n’y a pas eu la création d’un véritable cluster avec une multitude de petites et moyennes entreprises impliquées dans la transformation du poisson. Il faudrait remettre au point une stratégie pour redonner à ce secteur à haut potentiel de développement un nouveau souffle.

Il s’agit de mesures à long terme. Quid du court et moyen terme ?
La diversification des marchés fait partie des solutions immédiates. L’Europe restera pour longtemps notre marché privilégié en raison des accords de libre-échange qui ont permis la création et le développement de notre industrie d’exportation.

Il est dommage que le pays le plus puissant d’Europe, l’Allemagne, soit retombé au 10e rang avec tout juste Rs 1 milliard d’exportations prévu pour 2019. Une nouvelle campagne marketing s’orientant sur le Fast Fashion Business et le STMS s’impose.

Nous avons réalisé une performance remarquable sur le marché sud-africain avec plus de Rs 5 milliards de produits, principalement des produits textiles exportés en 2019. L’Afrique du Sud est un marché clé pour nos fabricants qui démarchent les grandes chaînes de magasins notamment : Woolworth, Markham, Foschini ou Pridemark. Ces enseignes sont également présentes dans de nombreux pays du continent africain, ce qui nous permet de concentrer nos efforts marketing et de minimiser nos risques financiers.

«L’Europe restera pour longtemps notre marché privilégié…»

Il y a encore du potentiel à exploiter pour un marché de l’Hémisphère Sud en contre saison avec l’Europe et les États-Unis qui sont à deux semaines de bateau et qui offre la franchise de douane dans le cadre de la SADC. Finalement, la Grande péninsule indienne pourrait logiquement devenir un marché important pour Maurice. L’obstacle majeur est la taxe douanière imposée à nos produits d’habillement à une hauteur moyenne de 30 %. Il faudrait arriver à négocier une entrée hors-taxe de nos produits.

La fin de l’AGOA approche dangereusement. Sommes-nous prêts ?
L’AGOA a été renouvelé en juin 2015 pour une période de dix ans, qui se terminera le 30 septembre 2025. Nous n’avons donc plus que cinq ans pour trouver les solutions qui nous permettront de continuer à exporter nos produits en franchise de douane vers le plus vaste marché au monde.

L’administration Obama avait déjà proposé la négociation du FTA’s (Free Trade Agreement) en vue de remplacer l’AGOA . L’Administration Trump a par contre insisté pour des FTA bilatéraux. Cependant, trois ans plus tard, cette administration n’a pas encore identifié son partenaire préféré pour la conclusion du premier FTA. L’île Maurice qui fut à l’avant-plan de la campagne pour l’Africa Bill a manifesté son intérêt, mais n’a pas réussi à retenir l’attention des Américains en raison surtout de l’étroitesse de son marché.

En prenant le risque de nous rapprocher davantage de l’échéance de 2025, les acheteurs américains commenceront à chercher des solutions alternatives hors des pays de l’AGOA. Afin d’éviter ce risque, le gouvernement mauricien en partenariat avec le secteur privé et à travers son ambassade à Washington doit commencer une sérieuse campagne de lobbying en accord avec les autres ambassades africaines afin de pousser l’administration Trump à commencer les négociations pour la signature du premier FTA. Parallèlement, nous devons rester très proches du congrès pour une extension éventuelle de l’AGOA.

L’Amérique est le deuxième marché d’exportation à quelques longueurs derrière le Royaume-Uni. Sans l’AGOA et sans franchise de douane, le marché américain pourrait rapidement disparaître de notre écran radar.

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