Shemida Ramdewar-Emrith: Pourquoi les légumes sont-ils dans les choux ?

Avec le soutien de
Shemida Ramdewar-Emrith, femme planteur et encanteur.

Shemida Ramdewar-Emrith, femme planteur et encanteur.

Le cyclone Calvinia a été une calamité pour les légumes. Leur prix ne cesse de prendre l’ascenseur. Pourquoi le consommateur paie-t-il toujours plus face aux intempéries ? Quels ont été les légumes les plus abîmés ? Shemida Ramdewar-Emrith, femme planteur et encanteur, s’explique.

Pourquoi les maraîchers font toujours grimper les prix des légumes après la pluie ?

Après les intempéries, beaucoup de plantes sont affectées. De plus, quand il pleut beaucoup, même les légumes déjà en stock ne se conservent pas longtemps. L’excès d’eau fait qu’ils se périment plus vite. Parfois, la plante de base ou les fleurs sont brisées par le vent et ne produisent pas de fruits après. L’accumulation d’eau est très néfaste à la production agricole.

Lesquels sont les plus affectés par le cyclone ?

Ce sont surtout les légumes filants tels que les herbes aromatiques comme le thym, la coriandre, le «voëme», la calebasse, la pipengaille, les haricots verts entre autres.

Donc sale temps pour les légumes : lesquels sont les plus chers actuellement ?

Sur le marché, le lalo est très cher. Son prix dépend de sa qualité. Le prix varie autour de Rs 50 à Rs 70 la livre. Puis, la pomme d’amour est passée à Rs 50 la livre, au marché. Le prix d’un autre légume en forte hausse et qui est plus rare sur les étals c’est celui de la calebasse. Avant, si cela coûtait Rs 40 l’unité, désormais c’est Rs 50 le demi-kilo. Au final, une calebasse vous reviendra à Rs 100 ou plus.

D’aucuns disent que certains marchands n’hésitent pas à «fer lor» en basculant le prix au demi-kilo au lieu de l’unité, notamment pour le brocoli. Votre avis ?

Pour le brocoli, ça se vend généralement à l’unité au marché. Peut-être que cette tactique se base sur celle des supermarchés, qui fixent les prix au grammage. D’ailleurs, ce légume-là est importé. Il n’y en a que très peu produits localement. Comme je suis encanteur, en gros, nous vendons les légumes à la livre. Ce sont les marchands qui les commercialisent à l’unité. Comparé à notre prix, eux peuvent le vendre au double du prix initial.

Comment fixez-vous vos prix justement?

Le système est basé sur l’offre et la demande. Si un légume est en abondance mais qu’il n’y a pas de grande demande, le prix baisse automatiquement. Ce sont les détaillants qui viennent acheter les légumes avec nous. Par rapport à leurs prix, nous allons fixer les nôtres. Pour les déterminer, les marchands observent si les légumes se vendent vite et bien. Dans ce cas, ils peuvent maintenir les tarifs. Si ces derniers sont trop chers et que la vente stagne, la prochaine fois, ils essaieront d’obtenir un prix plus bas à l’encan.

Qu’en est-il des profits ?

Les planteurs et encanteurs peuvent toujours en faire. Car, si avant les intempéries, on emmenait 100 calebasses, après le mauvais temps, même si on en apporte moins, le prix est plus élevé. Le planteur sortira gagnant. Mais le problème est que la récolte elle-même est trop faible chez la majorité des planteurs.

Ne devriez-vous pas plutôt écouler votre stock plus vite et à moins cher ?

Cela dépend. Si les légumes sont en grande quantité, là on peut vite écouler les stocks. Au cas inverse, ils ne pourront le vendre moins cher. Actuellement, la majorité des légumes sont en forte demande d’autant qu’il y aura des jeûnes et autres célébrations bientôt. Comparée aux périodes précédentes, la production locale a considérablement baissé.

Souvent, les marchands préfèrent s’en débarrasser plutôt que d’engranger des pertes...

Personnellement, je vois souvent au marché les maraîchers essayer d’avoir le minimum de ventes. Par exemple, si vous vous y rendez vers la fermeture, automatiquement les prix baissent. Les marchands peuvent même préférer vendre en lots. En fait, actuellement, les consommateurs devraient acheter les légumes en plus faible quantité et selon leurs besoins. S’ils font des grands stocks, ces derniers ne se conserveront pas longtemps.

Comment faites-vous face à la ruée vers les légumes surgelés, importés ou en barquette puisque les versions traditionnelles sont trop chères ?

Chacun a un certain budget pour les légumes. Automatiquement, avec la hausse, les gens au bas de l’échelle ne peuvent se le permettre. Ces derniers vont aller vers les versions congelées. D’autres, malgré les prix élevés, préfèrent les légumes frais, par habitude. Dans ce cas, ils vont en acheter moins, par exemple, une demi-livre au lieu d’une. De plus, les légumes en barquette constituent aussi de la concurrence. Mais nous devons nous adapter et chercher d’autres produits. Par exemple, dans les supermarchés, on voit souvent les brèdes «Tom-pouce», la laitue etc. D’autres légumes sont plus rares, notamment le «patole», «l’andive», la «pipengaille». On doit alors s’orienter davantage vers ceux-là dans ce cas-là.

Être femme planteur aujourd’hui, qu’est-ce que cela comporte comme risques ?

Dans ce milieu, on perçoit qu’il n’y a pas beaucoup de femmes car les hommes sont mis en avant. En vérité, elles gèrent les champs et ont d’autres responsabilités. Mais on ne le saura pas car c’est l’homme qu’on verra à la vente. Les risques comprennent le manque de main-d’œuvre et le changement climatique. On ne sait quand il pleuvra ou quand il y aura de la sécheresse. Dans mon cas, Keshwar Ramdewar, mon grand-père, était planteur et était un des pionniers de la vente à l’encan à Flacq. J’étais passionnée par l’agriculture et j’ai commencé par le «kitchen gardening», qui m’a valu des prix nationaux. Cela m’a motivée à embrasser ce métier. Mon grand-père a légué son entreprise à mon père qui avait trois filles. J’ai pris la barre. Je n’ai jamais été élevée comme si une fille est différente. Il m’a encouragée. Je viens d’avoir un bébé et dans le milieu agricole, j’ai de la flexibilité. Un travail de bureau ne me l’aurait pas permis.

Et encanteur dans un domaine essentiellement masculin ?

J’étais une des premières à débuter. Je suis restée moi-même. Au début, j’ai fait face à de la réticence des autres mais graduellement je me suis fait ma place et mes preuves. Je fais le travail comme un homme le ferait. Et maintenant, je veux apprendre davantage, comme la «climate smart agriculture». Par exemple, il faut voir comment on peut s’adapter aux changements, créer des champs dotés d’un bon système d’évacuation d’excédent d’eau ou encore pour capter l’eau des pluies. Ce métier est passionnant et rempli de potentiel pour les femmes. Il ne faut pas hésiter à se lancer.

Bio express

Âgée de 31 ans, Shemida Ramdewar-Emrith est directrice de la compagnie KR Agritrade Mauritius. Maman d’un petit garçon de sept mois, elle est planteur et encanteur aux marchés de Flacq et de Vacoas. L’entreprise, basée à Flacq, a été créée depuis deux ans mais la famille est dans le métier depuis 50 ans. Cette société est également distributrice de légumes pour les événements.

Publicité
Publicité
Soutenez lexpress.mu

Pendant cette période post-confinement et en attendant que les nuages économiques associés au Covid-19 se dissipent, profitez de l’express, Business Mag, Weekly, 5-Plus Dimanche, de tous vos magazines préférés et de plus de 50 titres de la presse Française, Afrique et Ocean indien sur KIOSK.LASENTINELLE.MU.

Bonne lecture,

Protégez vous, restez chez vous !

Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
Suivez le meilleur de
l'actualité à l'île Maurice

Inscrivez-vous à la newsletter pour le meilleur de l'info

OK
Pour prévenir tout abus, nous exigeons que vous confirmiez votre abonnement

Plus tardNe plus afficher

x