Firoz Ghanty: chapeau, l’artiste

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Ismet Ganti, le frère de l’artiste et l’épouse de ce dernier, Dominique Bellier évoquant avec émotion la mémoire de Firoz Ghanty.

Ismet Ganti, le frère de l’artiste et l’épouse de ce dernier, Dominique Bellier évoquant avec émotion la mémoire de Firoz Ghanty.

Firoz Ghanty aimait son pays. L’amour et l’attachement à la terre natale étaient tellement forts qu’il n’envisageait pas de continuer à créer en France, où il a passé plus d’une décennie. «Il avait une part manquante lorsqu’il créait en France. C’était une évidence qu’il devait rentrer à Maurice» raconte Dominique Bellier.

Mais cet amour n’a pas toujours été réciproque. Ses coups de gueule contre le système étaient fréquents, et cela ne date pas d’hier. «Je me souviens d’assises de la Culture, auquel Firoz avait participé assez bruyamment» se remémore Ismet Ganti. Lors de l’une d’entre elles, en compagnie de son frère et d’autres artistes, il avait organisé des assises parallèles. Mais le temps a donné raison au maestro. «Les assises de la culture n’avaient rien donné. On avait raison dès le départ» poursuit Ismet Ganti. Mais attention, il serait faux de croire que Firoz Ghanty haussait la voix pour rien. À chaque fois qu’il le faisait, c’était pour une raison précise. «Il avait le verbe cru et direct. Dans la vie courante, il était civil et empathique avec les gens, qui avaient affaire à lui. Mais par ses prises de position, il a pu impressionner» explique Dominique Bellier. Comme lorsque son grant pour une exposition en solo avait été refusée. Il n’était pas un personnage, qui faisait peur, mais qui dénonçait les injustices et dans ce cas précis, c’était les rouages rouillés de l’administration. «Puis, s’il faisait peur, on lui aurait donné des choses pour qu’il reste tranquille…» précise Ismet Ganti.

Une discussion sur Firoz Ghanty passe inévitablement par une de ses expositions sur les nus et ce, malgré le fait que cela remonte à un temps où l’art contemporain était encore à ses balbutiements à Maurice. D’ailleurs, Firoz Ghanty figure parmi les pionniers. «Ses oeuvres pouvaient surprendre. Choquer. Scandaliser», avance Dominique Bellier. Cette expo, qui s’est tenue dans les années 70 ou 80, montraient des choses assez crues. «Il citait souvent un journaliste, qui avait parlé de dessins gynécologiques» confie Dominique Bellier. À cette époque, Firoz Ghanty s’inspirait du courant Pop-art et d’autres courants encore inexistants localement. «Il a modifié la pratique artistique et le paysage de l’art. Le public n’était pas habitué. Il s’interrogeait » rajoute Dominique Bellier.

Mais si l’artiste a choqué localement, il était souvent sollicité ailleurs. Outre ses expositions au Japon ou encore, en Egypte, il était souvent invité à animer des ateliers dans des lycées et autres institutions éducatives à l’étranger. Et ici? «Les étudiants venaient régulièrement le voir pour qu’il explique son travail. Il les aidait. Il adorait ça. Mais pour qu’une institution le sollicite… » La phrase restera incomplète. Pourquoi? Certainement parce qu’à Maurice, il y a la rigidité des institutions qu’Ismet Ganti qualifie de «frileuses» alors que Dominique Bellier pense que la priorité est donnée aux personnes plus normatives.

Mais malgré tout, Firoz Ghany y croyait. Il croyait et s’est constamment battu pour que les choses bougent. Mais comme tout humain, il lui est arrivé de douter, surtout ces dernières années. Il avait de grands désirs pour le pays. «Mais lorsqu’il regardait la société dans laquelle il vivait, il se demandait si ses combats ont servi à quelque chose» dévoile Dominique Bellier. Mais elle, et d’autres proches, s’empressaient de lui prouver le contraire. Les exemples sont nombreux. Certes, la société est profondément capitaliste, contrairement aux idéaux de Firoz Ghanty. Mais avant 1982, le ministère des Arts et de la culture n’existait pas. «Ce qu’on avait commencé à faire, cela avait porté ses fruits. La National Art Gallery, même si elle n’a jamais fonctionné, a été créée», explique Ismet Ganti. Et lui, il est optimiste. Les choses vont changer demain car les combats, directs et indirects, portent leurs fruits.

Le poète

Firoz Ghanty le poète. Cette phrase est parsemée dans beaucoup de textes et discours consacrés à l’artiste. Mais il n’a jamais été publié. «Mais il a essayé», précise sa compagne. Elle n’en dira pas plus. Elle préfère parler du temps où ils vivaient à Paris et où une fois par mois, une soirée poésie était organisée autour de ses écrits. «La poésie faisait partie de sa vie. Il écrivait sur la vie, la société, l’amour. Il écrivait de très beaux poèmes d’amour. Les amis me disaient toujours que j’avais de la chance. C’est vrai…» Encore une phrase qui finira dans le silence…  

Le fait qu’il n’ait pas de recueil publié ne l’a pas arrêté. Firoz Ghanty exprimait sa poésie sur ses toiles. «Derrière chaque expo, il y avait un discours, une manière d’envisager les choses. Il y avait des textes qui accompagnaient les tableaux. La littérature était très présente dans ses oeuvres», rappelle Dominique Bellier.

Ses inspirations 

D’où est-ce qu’un tel artiste puise ses inspirations? La question ne se posait pas. Tout simplement. L’art était un composant indissociable à la vie de Firoz Ghanty. Il avait des convictions sur l’art et son rôle dans la société, qui allait au-delà de la conception que d’autres artistes peuvent avoir. Sa vie et son art étaient indissociables. «Si l’inspiration existe, nous l’avons eu le jour de notre naissance», lâche Ismet Ganti dans un petit rire. Non, ni lui ni son frère ne croyaient dans le concept mythique de l’inspiration. L’art, pour eux, est un travail permanent de réflexion, d’analyse et d’observation dont le but est de trouver des problématiques et travailler dessus. Depuis son départ de ce monde, ils ont été plusieurs à dire ce que Firoz Ghanty a laissé comme marques dans le paysage culturel. «Mais le privilège de l’artiste est tel qu’il laisse un héritage», rappelle Dominique Bellier. D’ailleurs, des oeuvres centenaires continuent à susciter des réflexions et des débats chez les artistes contemporains. Les classiques sont revisités selon les époques. Donc non, malgré sa mort, Firoz Ghanty sera toujours présent. Ce qui nous porte vers le mot de la fin de la compagne et du frère de l’artiste. «Il n’y a pas de fin… »

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