Catherine Prosper: victime malgré elle mais survivante par choix

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Catherine Prosper activiste du genre.

Catherine Prosper activiste du genre.

Elle est une des fortes têtes de la manifestation organisée samedi en marge de la Journée mondiale contre la violence envers les femmes. Cette grande sensible a choisi d’évoquer son passé de femme battue pour donner l’exemple car le système judiciaire mauricien minimise la violence domestique.

Catherine Prosper est une jeune femme éduquée et articulée, qui détient un Bachelor of Arts with Honors en histoire et sciences politiques de l’université de Maurice (UoM). De par la façon dont cette Portlouisienne de 27 ans raconte son histoire et analyse avec recul les épisodes douloureux de sa vie – elle a eu le courage de quitter son «bourreau» en février –, on pourrait croire qu’elle relate la vie d’une autre femme tant elle paraît détachée. Cette distance résulte du travail qu’elle doit faire sur elle-même au quotidien pour ne pas basculer dans le piège de l’auto-persécution.

Benjamine de trois enfants, elle est, depuis toute petite, sensible envers les animaux, les plantes, les arbres et «toute forme de vie». Une caractéristique qui ne lui attire pas que des amis. «On ricanait de ma sensibilité. De ce fait, en grandissant, je favorisais la qualité des relations plutôt que la quantité, d’où de rares amis proches.» À l’issue de sa Forme VI, elle prend de l’emploi comme secrétaire administrative et, bien que ses collègues et son patron soient très gentils envers elle, elle ne se voit pas passer toute sa vie derrière un bureau. D’où sa demande d’admission à l’UoM et l’obtention du BA susmentionné.

Alors qu’elle est étudiante en deuxième année, elle se rend à une soirée où elle est abordée par un homme plus âgé. Il veut à tout prix faire sa connaissance. Son ressenti instinctif de lui est négatif. Elle ne fait que donner son deuxième prénom et garde ses distances. Il insiste et elle campe sur ses positions. «Il m’a alors pris brusquement le bras et m’a tirée vers lui. Ce simple geste aurait dû m’alerter. J’étais un peu choquée, mais j’ai insisté sur le fait que les présentations étaient déjà faites et que l’on s’en tiendrait à ça.»

À partir de là, il la bombarde de demandes d’ami sur les réseaux sociaux qu’elle finit par accepter car elle n’aime pas porter un jugement définitif sur une première impression. Autant ses messages sont sans équivoque, il se montre charmeur et l’appelle «bébé» ou «princesse». «Je lui ai dit d’arrêter de m’appeler ainsi et que je m’appelais Catherine.» Au fur et à mesure, les échanges entre eux deviennent plus réguliers. «J’avais pris l’habitude de communiquer avec lui. C’est incroyable comment, à travers des paroles subtiles et bien distillées, une personne arrive à gagner la confiance d’une autre alors que le cerveau de cette dernière l’avait au départ rejeté ?» Elle le tient à distance pendant au moins deux mois jusqu’à ce qu’il lui propose de pratiquer les arts martiaux. Comme elle est férue de sport et qu’elle a toujours rêvé de s’essayer à cette discipline, elle accepte.

Ils se côtoient régulièrement. Il lui parle de sa séparation avec sa femme. Il avoue qu’il s’est montré violent envers celle-ci et dit le regretter amèrement. Il évoque la solitude qui lui pèse. «Je me suis apitoyée sur son sort et je crois que c’est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse de lui.» Ils sortent alors ensemble et  lorsqu’il évoque sa femme dont il est séparé, son discours change. Il parle d’elle comme d’une profiteuse, d’une femme vénale qui l’a quitté pour un homme ayant une meilleure situation que lui. Il va jusqu’à dire qu’elle a mérité d’être battue. «J’ai exprimé de la colère. Son attitude a subitement changé et il n’était plus l’homme calme et doux comme quand je l’avais connu.»

Les proches de Catherine Prosper n’apprécient pas cet homme qui, en public, projette une image d’homme sérieux. Elle ne tient pas compte de leurs commentaires. Elle passe de plus en plus de temps chez lui. Il arrive qu’ils se disputent et, quand cela arrive, son petit ami se montre méprisant envers elle. «Il va me sortir : ‘enn ferfout to pa kapav fer ! To krwar mo kontan toi ?’ C’était des remarques qui rabaissent. La seconde d’ensuite, il redevient l’homme calme et aimant que j’ai connu. Pour s’excuser, il dit qu’il a eu une enfance malheureuse, que sa mère était une femme battue et qu’il n’arrive pas à comprendre ses réactions.» Catherine Prosper retombe alors dans le panneau et se dit qu’en redoublant «d’efforts et d’amour, toujours plus d’amour», elle arrivera à le changer.

Au bout de sept mois, elle découvre qu’il la trompe. Lorsqu’elle le confronte, il l’empoigne, la plaque contre un mur, la gifle et déchire ses vêtements. Il hurle : «To pa ti bizin koné» et l’abreuve d’insultes et de gros mots. Elle rompt. Pendant les trois mois qui suivent, il la harcèle à coup de messages où il dit regretter son geste, se dit abandonné de tous et d’elle en particulier et parle même de suicide. Elle cède et reprend la relation. Elle passe de plus en plus de temps chez lui et, au final, elle emménage avec lui. Il se montre jaloux de ses copines et de ses copains et insidieusement, il fait le vide autour d’elle. «Il formulait toujours les choses en disant que c’était pour mon bien et qu’il fallait que je fasse des choses plus constructives

À chaque désaccord portant sur ses soupçons d’infidélité, il est sur la défensive et, quand elle insiste, elle prend des coups. Elle n’arrive plus à compter le nombre de fois où elle a été battue. «Au début, lorsque tu es victime, chaque coup te marque. À un moment, tu perds le compte. Et comme c’est quelqu’un qui pratique les arts martiaux, il savait très bien où taper sans que cela fasse d’ecchymoses. La seule fois où il n’a pas fait attention, il m’a fendu la lèvre supérieure. Après les coups, j’avais de terribles courbatures. Le pire est quand il rentrait et qu’il me voyait recroqueviller sur moi, il venait me masser pour me soulager. Imaginez comme c’est tordu : la personne qui vous fait du tort, vous soulage en vous massant.»

Catherine Prosper ne parle de son calvaire à personne, sauf à quelques copines. «Les gens qui me connaissaient avant savaient que j’étais une femme de caractère. Et pourtant, je me faisais battre. J’avais honte de l’avouer à mes proches.» Elle repart souvent chez ses parents après les coups mais il revient toujours à la charge, remettant alors le masque de l’homme repentant et aimant. En 2017, après une énième dispute au cours de laquelle elle est rouée de coups, Catherine Prosper porte plainte à la police. «Le cas a pris deux ans pour être entendu. Le système judiciaire est tel qu’un cas de larceny est entendu plus rapidement en cour qu’un cas de violence domestique. À croire qu’un bien matériel a plus de valeur que la vie d’une femme. La cour ne sanctionne au pénal qu’en cas de mort de la femme.»

En février dernier, après des coups répétés et des insultes qui la ramènent plus bas que terre, elle décide de partir pour de bon. Son petit ami se remet à la harceler. Sentant que son emprise sur elle se relâche, il parle de consulter un psychologue pour sauver leur couple. Elle accepte. La psychologue écoute leur version et leur conseille de se séparer car il est un danger pour elle. Elle leur fait comprendre qu’ils devraient se séparer. «Elle lui a dit qu’il est en train de me détruire. J’étais soulagée car la psychologue me donnait raison

Il lui demande de lui donner une dernière chance et dit avoir mis le doigt sur son problème de violence et qu’il va s’amender. Catherine Prosper craque à nouveau. «Pendant les deux semaines qui ont suivi, il était redevenu l’homme dont j’avais rêvé pendant quatre ans. Il était tendre, se montrait romantique et faisait des choses qu’il n’avait jamais faites avant, comme me tenir la main. Je me suis dit que nous aurions dû avoir consulté un psychologue plus tôt.»

Elle ne retire pas la plainte qu’elle a logée contre lui en cour pour autant. La veille de sa comparution, son petit ami lui fait comprendre que c’est une perte de temps de paraître en cour. Elle le reprend en disant que c’est la seule façon pour elle de se protéger. Il comparaît et, à son retour à la maison, il prend un ton ironique en citant les accusations qu’elle a portées contre lui et qui lui ont été répétées par le magistrat. Il dit avoir ri au nez du magistrat. «Il me piquait  là où cela me faisait le plus mal. Je lui ai demandé s’il allait rire si une de ses filles était battue. Il s’est mis à m’injurier. Je me suis levée pour partir. Son ton a immédiatement changé et il est devenu mielleux, m’appelant ‘chérie’ et me disant de ne pas m’emporter. Comme d’habitude, il soufflait le chaud et le froid. Pour la première fois, je me suis emportée et je suis devenue grossière avant de claquer la porte et de retourner chez mes parents.»

Depuis, elle a modifié toutes ses habitudes, évitant les lieux qu’ils fréquentaient, le bloquant sur son téléphone et sur les réseaux sociaux. «Il fallait que je me reconstruise. Cela a été très dur de prendre de nouvelles habitudes. Avec le temps, j’ai réalisé que je ne l’aimais pas et que je restais avec lui par pitié comme je l’aurais fait pour un animal abandonné que l’on essaie de sauver 100 000 fois et qui se retourne contre son sauveur comme un enragé. Je m’en voulais d’avoir été aussi stupide d’être restée et d’avoir accepté la violence. Je me demandais comment j’avais pu bargain ma valeur. Je me sentais avilie. En fait, je pleurais sur mon sort et pas sur lui. J’ai dû réapprendre à vivre.»

Le fait qu’elle ait dans le passé suivi des cours d’autonomisation lui fait réaliser qu’elle possède les outils pour s’en sortir. Elle doit alors se réinventer. Si cette consultante en communication, à son compte, a un conseil à donner aux femmes, c’est d’écouter leur première intuition. «Une thérapeute m’a dit que j’avais eu affaire à un pervers narcissique qui tire sa jouissance dans la souffrance d’autrui. Dès la première gifle, partez. Ne cherchez pas à devenir la psychologue, la mère, la bonne ou la médiatrice. Prenez vos jambes à votre cou car autrement, vous perdrez tout. J’ai eu du mal à accepter que, moi qui étais si forte, j’avais été une victime. J’ai accepté de raconter mon histoire publiquement pour donner l’exemple aux autres femmes car tant de choses ne fonctionnent pas dans le système judiciaire. Si je n’ai pas choisi d’être une victime, aujourd’hui j’ai fait le choix d’être une survivante…»

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