Soodesh Callichurn: «Nous ferons du porte-à-porte s’il le faut pour trouver ces jeunes sans emploi et les former»

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Soodesh Callichurn, ministre du Travail.

Soodesh Callichurn, ministre du Travail.

Fidèle au poste, le ministre du Travail nous fait part de l’évolution des dossiers brûlants qui doivent aboutir d’ici janvier. Il annonce aussi un contrôle plus strict des travailleurs étrangers et le focus qui sera sur la formation des jeunes chômeurs.

Compensation salariale, augmentation du salaire minimum, «Portable Retirement Gratuity Fund». Vous avez du pain sur la planche... 
En effet, nous avons une fin d’année très chargée avec ces trois dossiers que nous gérons et qui devraient aboutir en même temps. Tout cela vient après la «Workers’ Rights Act» et les amendements à l’«Employment Relations Act» qui visent à mieux protéger la dignité et les droits des travailleurs. Fidèle à ses engagements, le gouvernement a initié les consultations tripartites sur la compensation salariale dont j’ai présidé la première réunion. La directrice de ‘Statistics Mauritius’ a aussi présidé une réunion technique de même que le ministre des Finances pour déterminer le taux de la compensation salariale.

Il est à noter que comme annoncé par le gouvernement et prévu par le National Wage Consultative Council, le salaire minimum sera revu dès janvier 2020. J’attends le rapport du conseil cette semaine. En tout cas, j’ai bon espoir qu’on arrivera à un consensus entre partenaires. Quant au «Portable Retirement Gratuity Fund» (PRGF), la loi sera en vigueur le 1er janvier 2020 et nous sommes en train de finaliser les règlements.

Salaire minimum Rs 10 200 ; comment est-on arrivé à ce chiffre ?
C’est la proposition du président du conseil à partir de toutes les données recueillies sur le terrain. Le montant a été communiqué à tous les partenaires, dont les syndicalistes et Business Mauritius (BM). Les syndicats sont plus ou moins satisfaits et BM doit encore consulter ses membres. Le conseil viendra avec son rapport final et je communiquerai les détails au Conseil des ministres. En fait, nous avons jusqu’au 20 juin pour revoir ce montant mais comme nous avons pris l’engagement de venir avec le montant revu du salaire minimum en janvier, nous le ferons. Le chiffre avancé est de Rs 9 700 et en termes de support aux entreprises le gouvernement ajoute Rs 500.

Toutes ces avancées sociales auront un impact sur la trésorerie des entreprises, y a-t-il des risques de licenciements ?
Les employeurs ont toujours dit qu’ils encourent des coûts additionnels mais nous voulons qu’il y ait avant tout une justice sociale dans le pays. Il faut partager le gâteau national. Nous avons effectué nos analyses et il n’y a aucune raison pour que les entreprises ne payent pas. Il y a eu dans le passé des entreprises qui ont fermé, laissant les travailleurs sans rien alors que certains ont plusieurs années de service et se retrouvent à zéro.

Il y a souvent une mauvaise perception que le salaire minimum est la cause principale de la fermeture des entreprises mais ce n’est pas vrai. «L’impact study» du salaire minimum sur l’économie démontre le contraire. Ce que les faits révèlent c’est que les entreprises qui ont fermé leurs portes ont accumulé des pertes conséquentes ces dernières années et cela bien avant l’application du salaire minimum. Il y a eu des abus des fonds publics dans certains cas. Il faudra un forensic enquiry pour déterminer les vraies causes de ces fermetures.

Il faut aussi savoir que l’impact sur la trésorerie de ces avancées sociales dont vous parlez est totalement prévisible. Pour la compensation salariale les employeurs savent, depuis l’avènement de la Cost of Living Allowance Act de 1975, qu’ils ont à payer une compensation salariale tous les ans pour corriger la perte du pouvoir d’achat des employés par rapport au taux d’inflation.

Pour le salaire minimum, la loi prévoit déjà une révision en 2020 et ensuite tous les cinq ans. Quant au PRGF, les modalités de paiement permettent aux employeurs de faire une petite contribution mensuelle au lieu d’avoir à trouver une somme beaucoup plus importante pour payer le lump sum dû à la retraite, d’autant plus que nous avons une population active vieillissante.

Comme vous le voyez, les employeurs ont le temps nécessaire pour prendre des dispositions afin de faire face à ces dépenses. Nous sommes un gouvernement compétent et responsable et nous ne prendrons aucune décision qui pourrait mettre en péril l’économie du pays. Nous avons une approche globale du développement et ce que nous faisons, c’est réconcilier le social avec le développement économique du pays.

En attendant, qu’est-ce qui empêche les employeurs de mettre la clé sous le paillasson et ne rien payer en compensation aux employés ?
Auparavant, le ministère n’avait pas l’arsenal nécessaire pour établir le bilan financier d’une entreprise. Avant il y avait le Termination of Contracts of Service Board qui analysait la santé financière d’une entreprise avant la fermeture. Mais après l’arrêt de ce conseil, il y a eu beaucoup d’abus, avec des entreprises qui disent fermer pour des raisons économiques mais sans pouvoir expliquer. Le Redundancy Board prend en considération plusieurs facteurs et s’assure que si l’entreprise est financièrement stable et profitable, le conseil recommande qu’il n’y ait pas lieu de fermeture. C’est le board qui décide. Pour l’instant nous n’avons eu aucun cas, et ce n’est plus aussi facile maintenant de seulement fermer son entreprise et de licencier.

Compensation salariale, le secteur privé sera toujours pénalisé disent certains. Qu’en pensez-vous ? 
C’est une mauvaise appréciation. Comme vous le savez, la compensation s’applique aussi bien aux employés du secteur public qu’à ceux du secteur privé.

La priorité est la protection des droits des travailleurs, comment rallier les employeurs à cette cause ?
Il ne faut pas opposer les intérêts des travailleurs à ceux des employeurs, ils sont en fait complémentaires. Le temps où un employé était considéré comme un facteur de production et que la formation était vue comme un coût est révolu. Il nous faut un nouveau contrat social et un nouvel équilibre au sein de l’entreprise. Les droits des travailleurs qui sont au cœur du développement doivent être reconnus et protégés et les richesses produites doivent être mieux partagées. Le droit à la négociation collective doit aussi être encouragé. Aujourd’hui, la productivité et la compétitivité des entreprises reposent plus sur le travail décent que sur le cheap labour et le management traditionnel. Le respect des normes est devenu un critère très important pour l’accès de nos produits et services sur le plan international.

Justement, le Workers’ Rights Bill ayant rendu difficiles les licenciements, cela ne freinera-t-il pas les recrutements ? 
Depuis 2008, le licenciement est devenu chose facile, le hire and fire a par ailleurs provoqué une insécurité surtout chez les jeunes qui ont tourné le dos au secteur privé. Ils sont recrutés puis licenciés et la même entreprise les recrute à nouveau après un mois ; il y a eu des abus. Si une entreprise a besoin de 100 personnes pour sa productivité, je ne vois pas pourquoi elle va licencier. Le licenciement peut avoir plusieurs raisons : mauvaise conduite ou raisons économiques, entre autres. Je n’ai jamais adhéré à cette logique qui veut que le recrutement repose sur le licenciement ; on ne recrute pas dans le même poste quand il y a des licenciements économiques. Il faut faire une distinction entre la protection des employés contre le licenciement abusif et les recrutements car ils ne font pas partie de la même équation.

Quid de la création d’emplois dans le secteur public face à ces nouvelles charges sociales ? 
Quand nous avons introduit le salaire minimum, les employeurs avaient dit la même chose; qu’il y aura des pertes d’emplois mais au contraire les chiffres démontrent qu’il y a eu création d’emplois. Le gouvernement a promis la création de 10 000 emplois dans le secteur public mais il y a aussi des secteurs qui émergent avec l’intelligence artificielle, le secteur des TCI, entre autres. Le gouvernement identifie aussi d’autres secteurs porteurs d’emplois. Le but c’est avant tout la formation des jeunes. Nous avons des jeunes qui ont quitté les bancs de l’école pour une raison ou une autre et se retrouvent sans qualifications académiques. Il faut aller vers ces jeunes et les former dans différentes filières où nous avons un manque de main-d’œuvre : BPO, tourisme, construction, entre autres. Il faut largement attirer tous ces jeunes et les canaliser vers les entreprises qui cherchent des compétences précises, surtout que maintenant il y a la sécurité d’emploi.

Le Portable Retirement Gratuity Fund, dans le concret, comment cela fonctionne ? 
Ça vient corriger une injustice qui pénalise les employés dont le lump sum à la retraite était calculé sur le temps de service avec le dernier employeur seulement, malgré le fait qu’ils aient pu travailler avec plusieurs employeurs. Avec le PRGF, l’ensemble de leurs carrières sera pris en compte pour le calcul du lump sum. 
Tous les employés – à l’exception de ceux qui sont dans un plan de pension privé enregistré auprès de la FSC –, les fonctionnaires et les employés des corps parapublics qui sont couverts pour la ‘Statutory Bodies Pension Funds Act’ et les travailleurs migrants sont éligibles au PRGF. 

En ce qui concerne le fonctionnement, l’employeur aura à payer à partir du 1er janvier 2020 une contribution mensuelle calculée sur la rémunération de l’employé. La MRA sera responsable de la collecte de la contribution et le ministère de la Sécurité sociale sera responsable de l’administration des fonds. 

Pour le calcul du lump sum, un benchmarking test sera effectué à chaque fin de contrat et il y aura des ajustements. C’est la contribution plus les intérêts pour la période pendant laquelle l’employé a travaillé, soit moins ou plus qu’une somme de 15 jours par année de service. En cas d’insuffisance, l’employeur aura à payer la balance et en cas de surplus, le montant sera versé dans un compte de l’employeur. Au final, un employé devrait recevoir la somme équivalente à 15 jours par année de service.

Il est aussi important de faire ressortir que les PME ayant un roulement (turnover) de moins de Rs 50 millions paieront un pourcentage de la contribution pendant une période de trois ans et le gouvernement subventionnera la balance à hauteur de Rs 600 millions.
 
Parlons des travailleurs étrangers. Certains employeurs se plaignent que leurs 
travailleurs disparaissent du jour au lendemain. Comment contrôler cela ?

Tous les travailleurs migrants ont un permis pour entrer sur le territoire. Ils signent un contrat de travail déjà dans leur pays. Toutefois, ce qui se passe c’est que certains connaissent déjà d’autres travailleurs qui sont ici et qui les convainquent de quitter leur emploi pour travailler au noir. Il y a eu plusieurs cas et le PIO surveille cela. Pour contourner cela, nous venons avec une ‘Migrant Foreign Workers Card’. Il s’agit d’une carte que devra être en possession du travailleur étranger tout le temps avec le nom de la compagnie qui l’emploie mentionné dessus. Ce projet arrive bientôt, les procédures ont été enclenchées.
 
Pensez-vous que le recrutement de travailleurs étrangers devrait être limité à certains secteurs ?
Je suis pour la limitation du nombre de travailleurs étrangers à Maurice. Auparavant, il suffisait aux employeurs de dire que leurs employés ne sont pas formés pour qu’ils recrutent des travailleurs étrangers mais maintenant nous formons les Mauriciens et les conditions de travail ont été améliorées pour favoriser leur recrutement. Avant qu’une entreprise ne recrute des travailleurs étrangers, il y a toute une procédure à suivre. Dans certains secteurs, dont la construction, nous payons ces jeunes pour les former mais il y a pas mal d’abandons, ceux qui arrêtent la formation en cours de route.
 
Y a-t-il suffisamment de communication sur ces formations proposées ?
Je préconise qu’on aille vers ces gens à être formés et pas le contraire. Nous aurons une équipe qui sillonnera le pays et travaillera avec les ONG, entre autres. Même s’il faut faire du porte-à-porte pour repérer ces jeunes, nous le ferons. À partir de là, nous aurons une base de données avec des jeunes formés pour qu’ils puissent trouver de l’emploi. 

De retour à votre ministère, quelle est votre stratégie et vision pour les cinq prochaines années ? 
Je veux redonner confiance aux Mauriciens dans le secteur privé. Il faut que toutes les lois élaborées pour protéger les droits des travailleurs soient respectées par les entreprises. Les jeunes sans emploi doivent trouver un emploi productif au plus vite et ainsi réduire le taux de chômage. Les entreprises aussi ont pas mal d’incitations à travers le Budget national pour faciliter le climat des affaires. Il y a un équilibre.

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