Dev Virahsawmy: «Bizin pa servi lang kreol kouma enn stepne»

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Dev Virahsawmy, politicien, pédagogue, linguiste et écrivain.

Dev Virahsawmy, politicien, pédagogue, linguiste et écrivain.

Aujourd’hui, dimanche 8 septembre, est célébrée la journée mondiale de l’alphabétisation. Connaître les alphabets signifie-t-il savoir lire et écrire ? Qu’en est-il du système éducatif à Maurice ? Le point avec «enn vié zwer»…

Que comprenez-vous par l’alphabétisation ? 
La tendance mondiale, surtout dans le monde de la francophonie, recommande de remplacer le terme «alphabétisation» par le terme «littératie». C’est une initiative des Québécois. La «littératie» veut dire savoir lire, écrire et compter, trois compétences qui vont ensemble. Ce terme est de plus en plus utilisé dans le monde francophone. L’Organisation des Nations-unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), recommande la «littératie» dans la langue maternelle. Et ici, presque 100 % des Mauriciens parlent le créole mauricien, la langue maternelle de 90 % de la population.

La langue maternelle n’est pas enseignée comme première langue dans nos écoles… 
Non. La question fondamentale est la suivante : quel est le premier objectif de l’école dans le monde ? C’est d’apprendre aux enfants de lire, écrire et compter. Ensuite, on leur apprend d’autres compétences. À Maurice, c’est différent. Le premier objectif n’est pas d’enseigner aux élèves comment lire, écrire et compter. On leur enseigne trois langues étrangères. La langue maternelle d’un enfant qui n’a que 5 ans est le créole mauricien mais on lui apprend d’abord l’anglais, le français et une langue asiatique ou l’arabe. Le résultat c’est que des milliers d’élèves ne savent ni lire, ni écrire, ni compter. Vous voulez une preuve ? 85 % de la population carcérale ne détient pas ces trois compétences. Ces gens-là font face à de graves difficultés pour trouver un travail. Par défaut, ils deviennent voleurs ou dealers. Déjà là, c’est la preuve de l’échec d’une politique sociale et économique, entre autres. Une politique totalement contraire à ce que l’on veut pour Maurice, c’est-à-dire que le pays devienne un «high income country». Il faut qu’il y ait une volonté pour mettre de l’ordre dans l’éducation formelle offerte aux enfants.

Avez-vous des chiffres pour soutenir vos dires ? 
Je le dis haut et fort – plus de 50 % des élèves qui prennent part au Primary School Achievement Certificate (PSAC), anciennement le Certificate of Primary Education, ne savent ni lire, ni écrire, ni compter. Prenons par exemple le questionnaire d’anglais. Il comporte trois parties : les questions à réponses multiples (QRM), le «close test» et la partie écriture/rédaction. Tous les pays qui ont recours aux QRM sont unanimes – 25 % des points sont acquis. Même un élève qui «pik poul» ou qui choisit les réponses selon un «pattern» peut obtenir 25 % des réponses correctes. Les pratiques saines recommandent de ne pas prendre en considération ces 25 % de points acquis. Elles sont observées partout ailleurs, sauf à Maurice. Par exemple, si la partie QRM comporte 32 points, il faut y «rule out» 8 points. Le «pass mark» à Maurice, et j’ai défié le Mauritius Examination Syndicate (MES) de me prouver le contraire, est de 18 points sur un total de 100. Bien sûr, le MES n’a jamais pu contredire car qu’il sait que j’ai raison. Maintenant, sur ces 18 points, si on enlève les 8 points, le «pass mark» est réduit à 10 points. Donc plusieurs enfants arrivent à réussir les examens finaux du primaire avec un total de 18 points par matière. Officiellement, 18 points. Mais en réalité, il faudrait plutôt parler de 10 points. Il se passe ensuite un tour de «passe-passe», que les pédagogues appellent la standardisation et le tout est ramené à 40 points, qu’est le «pass mark» officiel. 25 % des élèves échouent au PSAC, 25 % autres réussissent sans savoir lire, écrire et compter. Si le «cohort» au départ comprend 20 000 élèves, seule une élite de 6 000 élèves finira la course. Nous avons donc un système qui rejette 14 000 enfants tous les ans. Parmi eux, plusieurs perdront ces trois compétences faute de pratique. Car il faut bien le comprendre, nous ne sommes pas programmés pour maîtriser la littératie. Nous sommes programmés pour parler. L’évolution du langage a commencé il y a 500 000 ans, cela fait désormais partie de notre ADN. Alors que pour l’écriture, l’être humain l’a découvert il y a seulement 5 000 ans. Yer sa.

Ce que vous me dites, vous l’avez expliqué aux dirigeants politiques ? 
Merci de m’avoir posé cette question ! Oui j’en ai parlé à tous les dirigeants. Comme membre fondateur du Mouvement militant mauricien, il faut savoir que notre programme à l’époque prônait l’introduction du créole mauricien comme langue nationale. Mais très vite, Paul Bérenger a changé sa position. Il est le premier leader politique à avoir abandonné. Le deuxième leader à qui j’ai expliqué cette problématique est sir Anerood Jugnauth. Il était emballé et y croyait, mais une fois au pouvoir, il a lui aussi laissé tomber. Enfin, j’en ai parlé à Navin Ramgoolam, le troisième leader politique. Il a fait un petit geste, l’introduction du Kreol Morisien (KM) dans les écoles, comme langue optionnelle. Mais c’est loin d’être suffisant. Les trois plus grands partis politiques ont très vite abandonné ce projet.

Pourquoi ? 
Parce que les leaders doivent aller expliquer à l’électorat le pourquoi de cette réforme ! Un électorat qui n’y comprend pas grand-chose. Ce que l’on dit officiellement est que 90 % des Mauriciens savent lire et écrire. Dans ce cas, pourquoi garde-t-on les symboles sur les bulletins de vote ? Qu’on les enlève ! En public, les leaders politiques tiennent un discours, et en privé, ils en tiennent un autre.

La réforme pour laquelle vous vous battez, qu’implique-t-elle ? 
Elle implique un changement radical. Elle implique l’enseignement de la langue maternelle dans les écoles. Et là, je parle de l’utilisation du KM comme médium d’enseignement, bizin pa servi lang kreol kouma enn stepne qu’on utilise quand la communication tombe en panne, comme c’est le cas actuellement. La grammaire du KM et celle de l’anglais ont des similitudes parce que l’anglais est aussi une langue créole. Si on commençait par enseigner le KM, la prochaine étape aurait été d’introduire l’anglais basique. L’enfant deviendrait alors bilingue et pourrait maîtriser les deux langues. Après cette étape, kan li finn vinn pli solid, il pourrait apprendre d’autres langues, telles que le français. Cela implique un gros travail, à l’instar de la création de manuels scolaires adaptés, la formation des enseignants. Mais ça implique surtout une décision politique.

Qu’est-ce-qui explique qu’il y ait tant de préjugés autour du KM ? 
Il y a des gens qui font croire que le KM est une sorte de mauvais français. Un patois. A broken French. Ou qu’il est la langue des esclaves, et que nous ne sommes plus esclaves alors pourquoi le parler ? L’élite à Maurice – culturelle et politique – dénigre le KM. Et puis, qu’est-ce qu’une démocratie ? Un gouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple. Kot langaz lepep ladan ? Le jour où on y ajoutera la langue du peuple, l’élite perdra sa force. Les autres enfants pourront alors concurrencer les enfants de l’élite. L’élite perdra son pouvoir culturel et politique. Misié leader pou anvi so zanfan vinn leader me lerla zanfan labourer pou kapav manz ar li ! L’élite ne voudra jamais d’une réforme car elle profite du système actuel. En mentant au peuple.

Regardez l’Afrique du Sud, l’afrikaans est reconnu comme langue nationale et c’est une langue créole ; en République Centrafricaine, le sango est national et officiel et c’est une langue créole. Idem pour l’Indonésie, où le Bahasa Indonesia, langue creole connu autre fois comme «Bazaar Malay», est la langue officielle. Toutes sont des langues créoles. Ici, on peut étudier le KM mais c’est toujours à l’ombre de la francophonie. L’université de Maurice propose le «français et les études créoles». À Aix-en-Provence, il existe une formation qui s’appelle «Francophonie et études créoles». Koumadir, oblizé rant anba parasol frankofoni pou étidié Kreol ! Il y a comme ça plusieurs obstacles à l’émancipation de notre langue nationale.

Nous vivons sur une île créole ; notre langue nationale est une langue créole ; l’anglais, notre langue officielle, est une langue créole ; notre culture métisse est créole. Malgre cela, certains veulent nous faire croire que Maurice est «Little India». Pa pran zanfan Bondie pou kanar sovaz. Tank nou pa koné ki nou été vre-vremem, nou pa pou avanse. Nou pou bouz fix !

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