Artistes dans les hôtels: savoir «segarer» pour retrouver une authenticité

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Guillaume Jauffret et Emilien Jubeau entourés des employés de Beachcomber qui choisissent les nouveaux groupes de danse.

Guillaume Jauffret et Emilien Jubeau entourés des employés de Beachcomber qui choisissent les nouveaux groupes de danse.

Assez les reprises des traditionnels «ti la eh lo lo». C’est sur concours que deux groupes hôteliers –Attitude et Beachcomber – choisissent les artistes qui assurent l’animation des soirées. En insistant pour que ce soit des créations originales. Est-ce une nouvelle étape dans l’évolution artistique locale ?

Demain, mardi 13 août, le groupe Beachcomber et l’agence événementielle Move for Art vont arrêter leur choix. Un groupe de sega et un groupe de danses indiennes seront désignés, sur concours, pour assurer les spectacles dans les quatre cinq-étoiles de ce groupe hôtelier. 

Le concours de Beachcomber a été baptisé Be Artstanding ! Les auditions ont eu lieu le samedi 3 août. À la clé : un contrat de deux ans et quatre dates garanties par semaine dans les établissements du groupe. «À la suite du rebranding, nous avons voulu harmoniser le service dans tous nos cinq-étoiles», précise-t-on chez Beachcomber. Les deux groupes désignés bénéficieront d’un accompagnement de Move for Art, l’équipe d’Astrid Dalais, Guillaume Jauffret et Emilien Jubeau. Il est prévu que les groupes soient fin prêts d’ici novembre.

Astrid Dalais: «C’est quoi le vrai sega ?»

Quel est le rôle de Move for Art dans la sélection d’artistes pour les spectacles des hôtels Beachcomber ? Pour Astrid Dalais, directrice, il s’agit d’apporter un regard extérieur, un nouveau souffle aux Entertainment Managers qui ont déjà une longue expérience. «Parfois, cela leur permet aussi de se faire entendre.» 

La question fondamentale reste, selon elle : où est-ce qu’on veut aller dans le divertissement ? «La façon dont le sega est dansé dans les hôtels est loin du sega tipik qui est reconnu comme patrimoine mondial», souligne Astrid Dalais. Avant d’ajouter que le concours est aussi l’occasion d’une réflexion sur «où est-ce qu’on en est avec le sega ? Est-ce cela le vrai sega ? C’est important de retourner aux sources.» 

Ce qui n’empêche pas l’élan de modernité, «que ce soit dans la manière d’évoluer sur scène, ou dans la musique», note la responsable de Move for Art. «Sans être commercial», dit-elle, c’est la volonté d’«intégrer le souffle créatif» dans les hôtels. 

Astrid Dalais est d’avis que les voyageurs ont évolué, qu’ils ont envie d’en savoir plus sur la destination. «Pas juste de la faire, mais de la vivre.» Ce qui coïncide avec l’un des objectifs de Move for Art. «Depuis que l’on est revenu à Maurice (NdlR, Guillaume Jauffret et elle), on a envie de se rapprocher de la création».

Stephan Rezannah: «Un répertoire pas forcément mainstream»

Pour la deuxième année consécutive, le groupe Attitude a lancé le concours Konpoz to lamizik. Ouvert à tous les artistes de l’île, ce concours de chansons originales abouti à une compilation regroupant deux chansons de chacun des cinq finalistes. Les finalistes ont aussi droit à un contrat d’un an renouvelable avec le groupe hôtelier. 

Pour l’édition 2019, le président du jury est une fois de plus Eric Triton. À ses côtés : Jean-Marie Marrier, professeur de technique vocale, Stephan Jauffret-Rezannah, directeur du label Jorez Box, et Richard Candapa, chef d’animation au Coin de Mire Attitude. 

Les finalistes bénéficient d’une formation musicale avec le jury et participent à plusieurs manifestations. Ils ont aussi l’occasion de se produire pour le groupe Attitude. La gagnante de la première édition était Emmeline Marimootoo. 

Stephan Rezannah, membre du jury, explique que la volonté du groupe Attitude est de proposer du «100% mauricien». Dans la foulée, le jury s’est «rapproché des musiques authentiques, des musiques actuelles». Aux antipodes du «classique sega d’ambiance». Ce qui a retenu l’attention du jury : des candidats avec «un univers intéressant, un répertoire pas forcément mainstream et qui peuvent commencer à travailler tout de suite». 

Au-delà du concours, la formation en coaching vocal avec Jean-Marie Marrier, chanteur mauricien qui a longtemps vécu en France, vient renforcer les efforts de professionnalisation des finalistes. À l’avenir, un atelier de composition musicale sera également proposé. Le/la gagnant(e) de Konpoz to lamizik 2019 sera connu(e) le mois prochain.

Il était une fois… le concours de jupe sega 

C’est il y a 12 ans. En 2007, à la faveur du Festival International Kreol, les autorités lancent un concours de jupe sega. L’objectif : le rapprocher des origines. Le costume gagnant allait par la suite être proposé comme costume national. L’un des créateurs qui se passionnent pour cette initiative : le danseur et chorégraphe Sanedhip Bhimjee, qui fait partie du jury de ce concours. L’artiste Sanedhip Bhimjee nous a quittés en juin 2014.

Trois chanteuses ayant plus de 20 ans d’expérience dans le circuit hôtelier reviennent sur leurs expériences

Cindia Amerally: «Lor lasenn nou mizisien, andeor nou enn lisien»

La chanteuse ne mâche pas ses mots. «Lor lasenn nou mizisien, andeor nou enn lisien.» En janvier dernier, l’hôtel où Cindia Amerally chantait depuis sept ans a mis fin à son contrat. «Ils vont faire appel à un deejay.» 

Elle exerce dans le circuit hôtelier depuis 21 ans. «Il n’y a pas de sécurité d’emploi. Je ne me produis plus que deux fois par mois.» Selon elle, tout dépend des relations entre artistes et responsables d’animation, avec qui les conditions sont négociées. Cindia Amerally allègue : «Bien souvent, ils prennent un pourcentage du cachet.» Quand un directeur d’animation s’en va, «il n’y a aucune garantie que son successeur va vous contacter». Cindia Amerally ajoute : «Je connais des ségatiers qui gagnent Rs 300 à Rs 400 par soirée.» 

Dans quelles conditions travaille-t-elle ? «Il n’y a pas de loges. On se change dans les toilettes.» Pire : «Parfois, l’artiste n’a nulle part où s’asseoir» en attendant de monter sur scène. «Il est hors de question qu’il se mette avec les clients.» Cindia Amerally raconte qu’il lui est arrivé de chanter sans micro, parce que l’hôtel juge que le volume dérange les clients.

Caroline Jodun: «Je ne me produis plus qu’une ou deux fois par mois»

Cela fait 21 ans que Caroline Jodun travaille dans le circuit hôtelier. Elle a des engagements dans plusieurs hôtels, dont des 5-étoiles. En théorie, elle doit se produire toutes les semaines. Sauf que certains établissements font face à une baisse du taux de remplissage. «Je ne me produis plus qu’une ou deux fois par mois.» 

Autre difficulté : en cas de maladie, «il faut que je trouve quelqu’un pour me remplacer», affirme la chanteuse. Caroline Jodun précise qu’il ne s’agit pas d’un spectacle, mais d’un format guitare-voix pour des prestations de deux heures maximum. «Les hôtels n’engagent plus des groupes de 8 à 10 personnes». 

À ses débuts, la chanteuse était employée par un intermédiaire. Il plaçait les artistes dans les hôtels et touchait un pourcentage de leur cachet. «C’est arrivé qu’il ne nous donne qu’un tiers de ce qu’il touchait.» De nos jours, la chanteuse traite directement avec les hôtels. 

Parmi les règles à respecter : être à l’heure, s’habiller en conséquence, mais aussi «ne pas être ivre avant et durant la prestation, ne pas se rendre dans la chambre des clients, ni se promener dans l’hôtel». Finie l’époque où les artistes pouvaient «dîner avec les clients et avaient accès aux bars». Si, dans certains établissements, les artistes avaient accès à la cantine, cela aussi a changé, dit-elle. «Je ne m’en plains pas car je ne vais à l’hôtel que pour travailler.»

Marie-Luce Faron: «Je suis dégoûtée»

Marie-Luce Faron est considérée comme une référence du jazz. Elle tourne dans le circuit depuis les années 90. 

«Je suis dégoûtée», lance-t-elle. Il y a un mois, l’hôtel de l’Ouest où elle se produisait en alternance l’a remerciée «sans préavis». Raison évoquée : la saison hivernale. «Nous avons des enfants et des responsabilités. Je ne travaille qu’une fois par semaine.» 


 

Marie-Luce Faron souligne que dans ce milieu, il n’est jamais question d’augmentation. «Celui qui demande le salaire le plus bas est embauché. On préfère prendre des jeunes à moins cher plutôt que des professionnels.» 

Ce qui la met aussi en colère : le manque de respect. «On nous a interdit de passer par l’entrée principale. Cela m’a rappelé comment on traitait les Noirs en Amérique à l’époque.»

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