Sabah Carrim: «Ce qui compte en littérature, c’est d’avoir de l’audace»

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Sabah Carrim, auteure, Senior Lecturer en droit à l’université de Malaya, Kuala Lumpur.

Sabah Carrim, auteure, Senior Lecturer en droit à l’université de Malaya, Kuala Lumpur.

Maintenant qu’elle a obtenu son doctorat, la Mauricienne Sabah Carrim peut de nouveau se consacrer à la littérature. Après avoir observé les rouages de l’industrie de l’édition, elle affirme que l’essentiel pour un auteur est de faire entendre des «subjectivités réduites au silence».

Vous dites avoir cherché la différence entre le monde universitaire et celui de la littérature. L’avez-vous trouvée ?
J’appartiens aux deux mondes. Mais comment différencier ces deux manières d’écrire ? Avant d’obtenir mon doctorat, je suis tombée sur cette phrase qui disait que, la raison d’être de la littérature est de saisir les «subjectivités réduites au silence». Le monde académique revendique le côté scientifique, dépassionné, rationnel. La littérature est totalement à l’opposé.

Mais qu’est-ce qui remet en question le côté objectif du monde académique ? C’est la littérature qui bouscule les théories du monde académique. Ma mission comme auteur est de trouver la voix la plus authentique possible, pour exprimer ces subjectivités réduites au silence. Il y a tellement d’idées reçues qui sont les ennemies de la littérature.

Ce qui va plaire à ceux qui les cultivent.
On dit souvent que Maurice est petit, que les Mauriciens ont une certaine petitesse d’esprit, ou qu’avant, c’était mieux. J’essaie de me moquer de ces clichés dans mes romans. Est-ce qu’on dit ça pour montrer qu’on est devenu grand ? On grandit en entendant nos parents et grands-parents répéter ces phrases toutes faites. Les dire à notre tour, c’est un rite de passage vers l’âge adulte. Cette question, qui m’a toujours rendue perplexe, je l’aborde dans mes deux romans, Humeira et Semi-Apes.

Des tas d’auteurs pensaient – certains le pensent toujours – que si vous venez d’une île, mais que vous n’écrivez pas sur la vie sur cette île, alors, vous ne serez pas publié.

Des lecteurs aussi le pensent.
L’industrie de l’édition est en mutation. Mon expérience dans le monde anglophone m’a montré qu’il y a une diversité identitaire qui s’est glissée parmi les livres les plus vendus.

Que veulent ces éditeurs ?
C’est la question centrale. L’auteur doit jongler avec plusieurs choses, à commencer par son sujet. C’est à lui de décider jusqu’où il est prêt à aller, à quel point il est évolué en tant qu’auteur.

Peut importe ce que dicte l’industrie ?
Bien sûr. C’est à l’auteur de coller à son sujet, à son ambition. Le monde change, il y a différentes façons de toucher un public. Pourquoi un auteur va-t-il s’encombrer des demandes d’un éditeur ? Qui dit écrire dit lectorat. Des auteurs qui ont publié trois livres chez un éditeur très connu se tournent par la suite vers l’édition à compte d’auteur. J’ai vu ça chez des auteurs rencontrés en Inde, en Malaisie, en Angleterre et même ici. Certains pensent que l’éditeur ne fait pas grand-chose pour eux.

On parle là des prestigieuses maisons d’édition ? Celles qui ont un réseau de promotion.
Ça, c’est si bon si vous êtes J. K. Rowlings ou Elizabeth Gilbert (NdlR : l’auteur de Eat, Pray, Love). Mais pas pour les auteurs mauriciens évoluant dans un petit marché. J’ai tout fait toute seule pour mon premier roman, Humeira. Je l’ai fait en prenant contact par mail. Au final, très peu de choses dépendent des grandes maisons d’édition.

Leur marque n’est plus aussi prescriptrice de ce qui va marcher ?
Je connais un auteur indien, qui a frappé à la porte de Harper Collins. Il m’a dit qu’il n’était pas satisfait de la stratégie marketing adoptée, parce qu’ils sont très sélectifs. Ils analysent votre parcours, ceux que vous fréquentez et si vous avez déjà une certaine notoriété. C’est l’histoire de l’oeuf et de la poule. Vous croyez que vous deviendrez connu après avoir écrit des livres ? Aujourd’hui, des éditeurs s’attendent que vous soyez déjà connus, avant d’accepter de vous publier.

Comment font les jeunes auteurs ?
C’est très dur. L’une des façons d’attirer l’attention des éditeurs est de gagner un concours de nouvelles. Ou alors d’être d’abord une célébrité ou une personnalité politique dans votre pays. Ce n’est qu’après que vous prendrez contact avec ces maisons d’édition pour leur dire que vous avez écrit un livre.

L’autre stratégie, c’est que vous avez écrit un livre vraiment, mais vraiment unique. Unique writing is very subjective. Le livre doit correspondre à ce que cherche le marché à un moment donné.

Prenez Fifty Shades of Grey, par exemple. Après son succès, il y a eu une pluie de livres érotiques. Des auteurs ont cru que c’est ce que voulait le marché. J’ai lu un livre fascinant, The Bestseller Code (NdlR, soustitré The anatomy of the blockbuster novel de Jodie Archer et Matthew L. Jocker), qui analyse le succès de Fifty shades of Grey. La conclusion c’est que ce n’est pas dû à l’érotisme, mais grâce au suspense qu’entretient ce livre. Un peu comme dans les dessins animés Tom et Jerry.

Comme la petite souris, vous vous êtes débrouillée toute seule ?
Juste pour en finir avec Fifty shades of Grey, il ne faut pas oublier que ce type de succès n’a rien à voir avec la qualité littéraire. C’est l’une des erreurs que font les jeunes auteurs ou les nouveaux auteurs. Dans le monde anglophone, un auteur va d’abord chez un agent avant d’aller chez un éditeur. L’agent littéraire est un vendeur. Son rôle est de maximiser les profits. Vous croyez qu’il va se soucier de la qualité ? C’est un businessman.

Revenons à Fifty shades of Grey. Ce n’est pas comme si personne n’avait jamais écrit des passages érotiques comme ça avant. Mais ce qui marche dépend d’une série de facteurs : la chance, le marché, etc. Je ne dis pas aux nouveaux auteurs ou aux jeunes auteurs de ne pas écrire des textes de qualité, bien au contraire. Je dis simplement ce que j’ai compris, en analysant le monde de l’édition.

Que vous a apporté cette analyse ?
Une fois que je suis sortie du système, j’ai aussi compris quelque chose de triste. Que même l’écriture est un système.

Vous êtes sortie d’un système pour tomber dans un autre ?
Les auteurs ont une vision romancée de la littérature. Disons que vous écrivez une histoire qui est à la fois importante et nécessaire à votre pays. Sauf que c’est une histoire controversée. J’ai écrit une histoire basée sur l’histoire vécue par une amie. Elle est musulmane et lesbienne. Elle m’a raconté les séances d’exorcismes que lui a fait subir sa famille. Cette histoire a été appréciée pour son authenticité.

J’ai lu beaucoup d’histoires de femmes dans diverses parties du monde, qui ont imaginé qu’elles ont été violées ou qu’elles se sont prostituées. À la lecture, vous sentez bien que ce n’est pas vrai. Je ne dis pas qu’il faut l’avoir vécu pour pouvoir l’écrire. On peut aussi se baser sur des interviews, des enquêtes de terrain.

Revenons à l’écriture en tant que système.
Quand vous participez à un concours d’écriture de nouvelles, assurez-vous de connaître les motivations de l’organisateur. Il faut apprendre à faire du placement stratégique de ses écrits.

C’est pareil pour les romans. Ne croyez pas que ce vous avez écrit est si unique que personne ne peut refuser de le publier. Il faut toujours réfléchir à qui présenter ses écrits.

Prenez ma nouvelle, Tara’s hair. J’ai grandi avec l’idée qu’il ne faut pas se faire couper les cheveux, parce qu’au paradis, ils couvrent vos seins. Lors de mes recherches, dans divers pays musulmans, je me suis rendue aperçue que les femmes y avaient souvent les cheveux coupés. Certains érudits peuvent trouver que cette histoire est positive, qu’elle montre qu’on se complique l’existence inutilement. Mais d’autres peuvent trouver que ce sont des critiques gratuites. Cela veut dire que les lecteurs n’acceptent pas facilement d’être critiqués. L’auteur doit se souvenir que son message ne lui appartient plus, du moment qu’il est publié. Certains auteurs ne sont préparés à la critique. Je suis passée par là. Ce qui compte en littérature, c’est d’avoir assez d’audace pour faire face aux conséquences.

Agenda chargé

Rentrée chargée pour notre compatriote Sabah Carrim. Elle était récemment de passage à Maurice, pour des séances de dédicace de ses deux romans. Le 28 septembre, elle donnera une conférence sur le thème, “Cultural Stereotypes in African Literature: Rewriting the narratives for the 21st Century Reader”, durant l’African Writers Conference. Elle y sera aussi jurée du concours d’écriture de nouvelles. Plus de 200 entrées ont été reçues jusqu’à présent. En octobre, elle a été invitée au lancement d’une anthologie à l’Aké Festival organisé par le Goethe Institute en Afrique du Sud.

Ses deux romans

Sabah Carrim est l’auteure de deux romans. Le premier, Humeira, est une oeuvre introspective. Le personnage-titre est une femme mariée, prisonnière d’un mariage arrangé. Cette histoire traite des, «malaises ethnocentriques», explique l’auteure. L’histoire se déroule au sein d’une minorité musulmane qui entretien un certain sentiment de supériorité. Cela pour des raisons, «qui étaient peut-être vraies dans le passé, mais qui ne le sont plus aujourd’hui». Son second roman, Semi-Apes parle de violence domestique, d’abus à l’égard des enfants. Le personnage central est une psychologue. Le roman présente des gens atteints de divers degrés de folie et ce qu’ils font pour gérer cette maladie. L’un décide d’avoir une relation extra-conjugale, l’autre de prendre des antidépresseurs, un autre encore choisi un traitement à l’électrochoc parce que celui vers qui il se tourne pour avoir de l’aide se révèle être un agresseur.

Un doctorat sur les Khmer rouges

Sabah Carrim a récemment décroché son doctorat. Sa thèse portait sur les Khmer Rouges (The ontological divide between primary and mid-level perpetrators of violence).

Elle s’est intéressée à Douch, le responsable d’une prison de haute sécurité, où des milliers de gens ont été torturés. Cette prison a été transformée en musée du génocide à Phnom Penh. «L’ironie du sort veut que Douch qui était un enseignant, a converti une école en centre de détention».

Pourquoi ce thème ? En filigrane il faut y voir l’intérêt de Sabah Carrim pour le débat sur les notions de bien et de mal, «qui est au coeur de la littérature. Je voulais réfléchir de manière académique au sujet parce que je sais que cela va ensuite m’aider dans mes écrits».

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