Jean Claude de l’Estrac: «La guerre des terres n’est pas terminée»

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Jean Claude de l’Estrac a tenu son auditoire en haleine vendredi soir, avec la trépidante histoire de l'accès aux terres. © Kiranchand Sookrah

Jean Claude de l’Estrac a tenu son auditoire en haleine vendredi soir, avec la trépidante histoire de l'accès aux terres. © Kiranchand Sookrah

De la colonisation française à nos jours, l’accès à la terre est un sujet où se mêlent, «attachement viscéral» et vives polémiques. Jean Claude de l’Estrac a éclairé la question avec une conférence historique foncièrement ancrée dans l’actualité.

Le quatrième volet de la série A table avec… a eu lieu vendredi soir au Labourdonnais Waterfront Hotel avec Jean Claude de l’Estrac, homme politique, journaliste et auteur d’ouvrages consacrés à l’histoire de Maurice. Thème de la conférence : «Du jardin de la Compagnie aux plaines d’Ébène. La guerre des terres à Maurice». Le conférencier explique s’être intéressé à la question des terres à la suite de la grève de la faim de Clency Harmon. Cette grève de la faim a pris fin après 16 jours, le 12 avril dernier. Clency Harmon, l’une des victimes de dépossession de terres a déposé devant la Commission Justice et Vérité. Il réclame la création d’une Land Court et d’un fonds pour soutenir les démarches légales des victimes de dépossession.

Qui a eu accès aux terres ?

Jean Claude de l’Estrac remonte aux temps de la colonisation française. Les premières concessions sont allouées durant le mandat du gouverneur français, Denis de Nyon. Il arrive dans l’île en 1722. «De Nyon qui est un ingénieur se rend à Bourbon pour convaincre quelques familles de s’installer à l’île de France pour planter du café». Mais les colons et de Nyon ne restent pas longtemps. La faute aux cyclones, aux rats et aux marrons. De Nyon écrira au sujet de l’île de France que c’est, «le plus affreux désert du monde».

Jean Christophe Lenoir, commandant de tous les ports et établissements des Indes.

Il fixe de nouvelles règles pour l’allocation des terres cultivables. «Charité bien ordonnée, il s’octroie une concession».

Les conditions: il faut cultiver et produire dans un délai de trois ans, faute de quoi, la concession est reprise par la Compagnie de Indes. Le loyer est payé en nature : café, poivre, épices. Lenoir écrit à la Compagnie des Indes qu’il faut non seulement des colons mais aussi des esclaves pour cultiver les terres. Un peuplement «planifié» est organisé, «toujours en offrant aux éventuels colons des terres».

Les premiers lots

Durant la colonisation française, il existe trois types de concessions. Le lot «simple» de 156 arpents. Le lot «double» de 312 arpents. Et le gros lot de 625 arpents. «Cette disposition ne s’applique qu’aux Blancs». Le Code Noir interdit l’octroi de concessions aux personnes métisses ou de couleur. Les donations de terres sont également interdites.

Les concessions sont accordées aux soldats, colons et employés de la Compagnie des Indes, «principalement pour la culture du café».

Une concession est aussi accordée au diocèse catholique, dans la région de Port-Louis, sur les berges de la rivière des Lataniers, d’où la Vallée des Prêtres.

Mahé de La Bourdonnais, «l’administrateur hors pair»

Il arrive en 1735. La Bourdonnais obtient que les concessions soient accordées gratuitement, «ce qui fait une grosse différence».

Parmi ses règlements : «un officier qui à la fin de son contrat, démissionne et épouse une jeune fille de la colonie a droit à 180 arpents». Ainsi qu’à un prêt pour acheter des esclaves, la main-d’oeuvre pour exploiter ses terres. C’est ce qui explique le nombre, «de grands bourgeois, de nobles qui sont venus à l’île de France pour profiter de cette disposition».

La Bourdonnais décide que l’île doit produire une denrée d’exportation et s’intéresse au sucre. Il «distribue des terres à ses amis de Saint-Malo». À son cousin Vibretière de la Villebague, il accorde une concession de 3700 arpents, dans le Nord et du côté de Ferney. La Bourdonnais donne aussi une concession de 4524 arpents pour la création des Forges Mon Désir, pour l’exportation du fer vers l’Inde.

Les affranchis

En vertu de la loi d’émancipation, les affranchis sont autorisés à acheter des terres. Même s’ils n’ont toujours pas droit à des donations. En 1792, un relevé des concessions aux greffes terriers de 1728 à 1790 indique que près de 400 000 arpents ont été concédés, sur un total de 430 000 arpents répertoriés. Dans certains cas, jusqu’à 3000 arpents à une seule famille. Déjà au temps de la colonisation française, «la presque totalité des terres cultivables avait été concédée».

Ventes et concessions aux gens de couleur

Les Anglais débarquent en 1810. Peu après, ils créént le Colonial Land Office qui enregistre 410 concessions ou ventes aux gens de couleur. Ils sont classés en deux catégories. Les mulâtres (sang mêlé de Blanc et d’Africain) et les métisses (sang mêlé de Blanc et d’Indien). Ils représentent 15% des concessions. On estime qu’ils possèdent environ 3,5% des terres, généralement des petits lots à Mahébourg et à Port-Louis.

Quelques libres africains (soit venus librement, soit affranchis) sont employés par l’administration coloniale. Ils obtiennent plus facilement des terres. Il s’agit surtout des «Noirs de détachement». Un détachement quasimilitaire créé par Mahé de La Bourdonnais où des Noirs traquent des marrons.

Mais ces concessions n’ont pas une grande portée pour les Noirs, estime Jean Claude l’Estrac, parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’acheter des esclaves, pour cultiver les terres. Certains se désistent, vendent à bas prix ces terres ou se les voient reprendre par l’administration.

Il existe une petite communauté d’esclaves affranchis cultivateurs, environ 140 notamment à Pamplemousses et dans le Nord. Ces affranchis possèdent 197 esclaves. Un recensement de 1806 montre qu’ils cultivent 1379 arpents de manioc, 708 arpents de divers produits agricoles.

Petit et grand morcellement

Certains Indiens squattent d’abord des terrains vagues avant de régulariser leur situation. «Cela s’est passé le long de la route des Pamplemousses». Au fur et à mesure qu’ils prospèrent, les Indiens achètent des terres notamment dans le Nord.

En quelques années la superficie sous culture de canne, qui était de 9000 arpents à l’arrivée des Anglais passe à 55 000 arpents en 1830, puis à 122 930 arpents en 1861.

Il y a deux vagues de vente de terres par les établissements sucriers qui font face à des difficultés financières. D’abord le petit morcellement, la vente de petits lots, puis le grand morcellement. «Les Indiens sont alors capables de mobiliser de plus grands moyens pour financer l’achat de terres et de propriétés sucrières. Certains deviennent des partenaires des gros propriétaires Blancs ». Un recensement de 1884 indique qu’il existe 10 000 petits planteurs. Une commission d’enquête en 1910 établit que les anciens immigrés indiens et leurs descendants possèdent 48 000 arpents de terres, soit 45,9 % de terres cultivables. En 1924, cette superficie passe à 82 000 arpents. «C’est le prélude à l’émancipation politique».

Deal Illovo

La réforme de l’industrie sucrière dans le cadre du Blue Print for centralisation et des Voluntary Retirement Schemes, de même que les «pressions politiques et l’élimination des camps sucriers » s’est réalisée grâce à une nouvelle distribution de terre. «Environ 20 000 anciens travailleurs de l’industrie sucrière ont pu accéder à la propriété foncière». Le deal Illovo, deal «tant décrié» est sans doute l’un des plus importants programmes de démocratisation des terres.

 
Un livre en préparation

Commencer par, «voir plus clair dans les accusations de dépossession de terres. Il y a des mythes, cela empoisonne l’atmosphère. Les grands propriétaires sont accusés – injustement parfois – d’avoir pris des terres». Pour Jean Claude de l’Estrac, la récente grève de la faim de Clency Harmon et les actions de Jack Bizlall ont braqué les projecteurs sur un sujet extrêmement complexe. Le rapport de la Commission Justice et Vérité soumis en 2011, «fait 3700 pages. Vous connaissez un ministre qui a lu ce rapport ? C’est illisible».

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