Jean François Nativel: «Les Réunionnais pensent que les Mauriciens cachent des attaques mortelles de requins»

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Jean François Nativel, président Océan Prévention Réunion.

Jean François Nativel, président Océan Prévention Réunion.

Les attaques de requins sont fréquentes à La Réunion. Entraînant leur lot de pertes humaines, avec des conséquences parfois judiciaires. Le non-lieu a été confirmé pour le maire de l’Étang-Salé, mardi, contre qui la mère de Talon Bishop, tuée par un squale en 2015, a porté plainte. Elle compte faire appel en cassation. Jean Francois Nativel explique pourquoi l’île Maurice est, pour l’instant, épargnée par ces attaques et comment les Réunionnais croient qu’on les cache.

Comment est perçue la situation de Maurice depuis La Réunion ?
À La Réunion, il y a une croyance forte, notamment chez nos décideurs, politiques et médias, selon laquelle «à l’île Maurice, il y a des attaques, même mortelles, mais ils les cachent». Cette idée reçue rassure, puisqu’elle conduit à penser que notre situation serait «normale» en regard des îles proches. Cela permet de justifier ici le peu d’engagement dans ce dossier, puisque cette crise ne concernerait pas que notre territoire, mais également les régions environnantes. 

Ce schéma de pensée autour de voisins «qui cacheraient la vérité» trouve son origine dans la crise du Chikungunya en 2006. À l’époque, la rumeur circulait selon laquelle des décès à Maurice n’avaient pas été ébruités, et avaient permis de sauvegarder l’économie touristique. À l’inverse, La Réunion avait subi une véritable crise. 

Mais qui, à part des complotistes patentés, peut, raisonnablement, en 2019, imaginer qu’à Maurice, il y aurait des attaques et des morts dans des proportions mêmes faibles, à l’heure où n’importe quel quidam se balade avec un smartphone, et peut publier en direct ? D’après des témoignages recueillis lors de mon dernier séjour, il y aurait eu une attaque non-mortelle vers Pointe-aux- Canonniers en 2016, sur un chasseur sous-marin. Mais du fait qu’il s’agissait d’un braconnier juste blessé, elle aurait été maintenue sous silence.

Que sait-on des attaques de requins à Maurice ?
Le seul accident recensé (officiel) ces 20 dernières années n’entre pas dans la catégorie des «attaques», puisqu’il s’agit d’un pêcheur mortellement blessé en manipulant un requin capturé, vers Saint-Brandon, en 2014. 

Maurice est tellement discret sur les attaques de requins, qu’on ne trouve aucune information sur Internet. Il n’existe qu’une brève synthèse, rédigée par un spécialiste réunionnais, et qui indique sept attaques à Maurice entre 1975 et 1999. Elle montre que les victimes sont essentiellement des pêcheurs, tel qu’un chasseur sous-marin dévoré par un requin-bouledogue dans l’Est (Belle-Mare), le 29 janvier 1999. Il y a également quelques baigneurs, mais aucun pratiquant de sports nautiques tels que le surf.

Qu’est-ce qui permet d’expliquer que nous restions épargnés ?
Maurice est une île plus ancienne que La Réunion (10 millions d’années contre 2 millions pour nous), et qui a commencé à s’enfoncer, d’où un relief moindre (moins de pluviométrie). Cet état géologique explique aussi le grand lagon qui entoure l’île en totalité, alors qu’à La Réunion, il s’agit juste d’un embryon de lagon, dénommé «dépression d’arrière-récif». 

Cette différence géologique fait que la baignade est beaucoup plus abritée à l’île Maurice, derrière la barrière de corail, contrairement à l’île sœur où il y a beaucoup de plages de plein océan. Il y a néanmoins des endroits comme l’embouchure de Tamarin, où il n’y a pas de barrière, où l’eau est très trouble, très fréquentée par les surfeurs mauriciens, mais qui cependant reste épargnée par les attaques.

Quelles sont les raisons principales ?
Trois raisons expliquent l’absence d’attaques à Maurice. Premièrement, la présence d’une grande pente externe sous-marine, c’est-à-dire des fonds qui tombent lentement et couverts de coraux. Ce large espace constitue un habitat favorable pour les poissons, qui abondent, et évitent aux requins d’avoir à se rapprocher trop près des côtes pour se nourrir. À La Réunion, du fait de notre île jeune, nos fonds pauvres en poissons tombent très vite, avec essentiellement de la lave, du sable noir et de gros galets. La «zone de confort» des requins (entre 40 et 100 mètres) se trouve donc éloignée des zones d’activités nautiques à l’île Maurice, contrairement à La Réunion. Ajouté à cela, notre très haut relief d’île jeune, qui cale les nuages et conduit à une pluviométrie extrême. Les trois quarts des côtes réunionnaises présentent une eau boueuse, qu’affectionnent les bouledogues. Nous sommes ici un biotope idéal pour ces requins d’estuaire.

Deuxièmement, le fait qu’il y a moins de pratiquants nautiques à l’extérieur du lagon à Maurice réduit le risque d’attaque. Les spots de surf sont rares, de moins bonne qualité et fonctionnent rarement, comparativement à La Réunion. De plus, nous sommes placés dans l’axe géographique de l’île Maurice et nous «bloquons» la houle de Sud-Ouest, dominante. Là aussi, la raison est géologique : comme nous n’avons pas de lagon, beaucoup de vagues accessibles se cassent directement près du rivage. Nous avons toujours eu une plus grande communauté de surfeurs exposés au risque, même si le nombre de pratiquants a été divisé par dix depuis 2011. 

Et troisièmement, la présence quotidienne de pêcheurs traditionnels tout autour de Maurice : à la ligne, au casier, au filet et en apnée (même si c’est interdit). Cette présence constitue une véritable barrière humaine, perçue comme une menace par les prédateurs. Ce dernier point est le seul que nous pouvons faire évoluer chez nous et c’est cela que nous réclamons comme solution, en vain depuis 2011.

Maurice devrait rester épargné encore longtemps ?
En 2016, j’avais rencontré le plongeur Hugues Vitry, la référence mauricienne s’agissant des requins. Il m’avait confirmé qu’il y avait une présence très régulière de requins-bouledogues dans le lagon ouest, près des bateaux la nuit, avec notamment des mises bas qu’il avait constatées de visu dans les zones de mangroves plus au sud. Il est malheureusement impossible d’imaginer, dans le contexte de prolifération extrême que connaît La Réunion proche, et sachant qu’il n’y a pas de pêche ciblée (autre qu’occasionnelle) à Maurice des bouledogues, que la vague de Tamarin ou que les spots de kitesurf plus au Sud restent indéfiniment épargnés. 

L’île Maurice aura son attaque grave ou mortelle sur un pratiquant d’activités nautiques dans les années à venir. Mais celle-ci ne sera que l’exception qui confirme la règle, et ne nécessitera pas forcément de politique publique de la part des autorités mauriciennes. Vous avez eu la chance récemment d’obtenir à Maurice une décision de justice importante, invalidant un projet de fermes aquacoles, grâce à l’action de «Sea Users Association».

Ce jugement fondé sur le principe de précaution constitue une grande victoire pour la prévention des attaques de requins ! Il laisse espérer que votre île saura éviter les mêmes erreurs morbides qu’à La Réunion, où le principe de précaution a été enterré dans le sable depuis 20 ans dans le cadre du risque requin.

Quelles ont été les erreurs à La Réunion ?
Il y a eu depuis 20 ans des décisions graves qui ont été prises et qui ont conduit à la situation dramatique que l’on connaît : arrêt de la commercialisation des requins côtiers en 1999, mise en place d’une ferme marine en 1999, d’une réserve marine en 2007 sur notre unique zone balnéaire ouest, refus de prendre en compte les alertes sur un risque requin grandissant en 2005-2010, malgré des attaques déjà très présentes et l’évidence de notre contexte géologique, favorable aux interactions.

C’est dans ce cadre que nous parlons ici de «scandale requin» et que plusieurs procédures juridiques sont engagées afin de faire établir les responsabilités et les fautes inexcusables dans ce dossier. C’est le combat que nous menons avec les associations de prévention et les familles. Cela ne nous ramènera pas les disparus, mais permettra de faire reconnaître l’injustice que nous subissons, avec un océan fermé depuis six ans. 

De même, la démarche juridique pourrait permettre d’obtenir les évolutions nécessaires que nous demandons depuis 2011 et toujours refusées en 2019 par les autorités. Pour ceux qui souhaitent approfondir ce sujet, j’ai écrit un livre référencé sur notre tragédie, Requins à La Réunion : une tragédie moderne.

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