Alain Romaine: «À l’État de financer le musée de l’esclavage, pas de donner sa version officielle»

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Alain Romaine, prêtre et chercheur au Centre for Research on Slavery and Indenture de l’université de Maurice.

Alain Romaine, prêtre et chercheur au Centre for Research on Slavery and Indenture de l’université de Maurice.

Alain Romaine a accepté l’invitation du ministère des Arts et de la culture de siéger au «concept committee» du musée de l’esclavage. Dans la foulée, du 13 au 17 juin, le prêtre et chercheur au Centre for Research on Slavery and Indenture (CRSI) de l’université de Maurice était à Washington. Bénéficiaire de l’International Visitor Leadership Programme de l’ambassade américaine, il a visité le National Museum of African American History & Culture et la Library of Congress, entre autres.

Quand on sort du musée qui retrace l’histoire des Noirs aux États-Unis, c’est avec quelles idées pour le futur musée de l’esclavage ? 
Situons d’abord le contexte. Au sein du comité diocésain 1er-Février, nous luttons depuis longtemps pour un musée intercontinental de l’esclavage sur le site de l’hôpital Labourdonnais.

Un site qui n’a pas fait l’unanimité. 
Maintenant, c’est établi. Je fais partie du Centre for Research on Slavery and Indenture (CRSI) de l’université de Maurice. À un colloque en 2016, j’ai présenté mes recherches sur Le Saturne (NdlR : négrier construit à Nantes en 1786. La première expédition du Saturne a lieu en 1792 avec 441 Noirs à bord).

Je voulais qu’on réalise des maquettes de négrier. L’industrie des maquettes qu’on vend aux touristes ne s’intéresse jamais à cela. Je me suis associé à un artisan et j’allais faire un livre sur la maquette du Saturne.

Pourquoi le négrier «Le Saturne» en particulier ? 
J’ai passé une année à Nantes à faire le relevé des négriers qui en sont partis. J’ai trouvé le carnet de bord du Saturne, avec les réclamations d’assurance du capitaine et de l’armateur. On a aussi les détails d’une révolte à bord.

Ensuite, j’ai participé aux travaux du projet La Route de l’Esclave de l’Unesco. C’est de là que naît le combat pour un musée.

L’idée d’un musée intercontinental vient de Benigna Zimba (NdlR : historienne de l’université Eduardo Mondlane au Mozambique. Elle a contribué au rapport de la Commission Justice et Vérité). Un musée intercontinental, parce que Maurice est aux confluents de l’Asie, de l’Europe et des Amériques avant l’ouverture du canal de Suez. Nous voulions que ce soit dans un lieu emblématique à Port-Louis. C’est pour cela que nous avons lutté pour l’hôpital Labourdonnais.

Pourquoi avons-nous besoin d’un musée de l’esclavage ? 
Pourquoi est-ce qu’il faut parler de l’histoire ? Le musée, ce n’est pas pour entreposer des choses du passé. Il a une visée éducative, surtout quand cela relève d’une aliénation, d’un crime. C’est pour que plus jamais cela ne se répète. La tentation d’exploiter son semblable est permanente. Quand on est du côté des victimes, on traîne cela de génération en génération. Mais on ne va pas raconter cette histoire sous un angle victimaire, mais dans ses actes de résistance, de résilience.

C’est ce que vous défendrez au sein du «concept committee» du ministère des Arts et de la culture ? 
Bien sûr.

Vous avez donc accepté d’y participer ? 
J’ai reçu l’invitation (NdlR : il lit à haute voix le courrier officiel du ministère des Arts et de la culture daté du 12 juin). Avec d’autres, je travaille avec le CRSI. C’est clair qu’il faut qu’on soit dedans. On ne va pas donner cela à bann dimounn ki pa konpran narien.

C’est un haut fonctionnaire qui a été désigné pour présider le «concept committee». 
Il faut rester à l’intérieur pour lutter contre cela. Quand certains parlent du musée, ils ont en tête une réplique du musée de Port-Louis avec des objets empaillés. Ce n’est surtout pas cela que je défendrai.

Ce qui nous ramène à votre séjour américain. Qu’est-ce que vous en rapportez pour le futur musée de l’esclavage ? 
Je devais participer, début juin, à une conférence sur l’éducation catholique à New York et me rendre également à Washington. J’ai alors demandé à l’ambassade des États-Unis de faciliter la visite du National Museum of African American History & Culture, à Washington. Il a été inauguré par Barack Obama (NdlR : en septembre 2016). C’est un musée gratuit où il faut réserver au moins une semaine à l’avance. L’ambassade américaine m’a alors proposé l’International Visitor Leadership Programme.

En quoi ce musée est-il pertinent pour Maurice ? 
Avant mon voyage, j’avais lu que ce musée, qui utilise les dernières technologies, retrace tout le journey to freedom. Le parcours des Noirs de l’esclavage, à la lutte pour les droits civiques, Martin Luther King, jusqu’au premier président noir, Barack Obama. Je voulais voir comment tout cela est représenté. Grâce au programme de l’ambassade américaine, j’ai bénéficié d’un traitement red carpet.

Est-ce qu’il faut transposer tout cela à Maurice ? 
Quand on visite ce type de lieux, ce n’est pas pour en faire une réplique à Maurice. C’est pour comprendre. Quand quelqu’un sort d’un musée, ce n’est pas seulement avec des connaissances. Il doit être touché, assailli de questionnements et se dire, plus jamais cela.

Il faut trouver un fil conducteur. Nous n’avons pas beaucoup d’artefact datant de l’esclavage car ils sont venus les mains vides. Mais on peut faire parler une pioche par exemple. Mais juste chercher une pioche d’esclave et la mettre dans le musée, cela ne sert à rien. Il faut raconter l’histoire de celui qui l’a utilisée. Sauf que telle que je vois la situation, on se concentre seulement sur le bâtiment.

Il est au centre de plusieurs forces. 
On va prendre des millions pour le restaurer…

Le Budget 2019-2020 prévoit Rs 20 millions pour les travaux préliminaires. 
Quand on conceptualise le musée, ce n’est pas le bâtiment mais le site qui compte. Quel est le parcours qu’on va proposer aux visiteurs, que ce soit l’enfant, l’adulte, le Mauricien ou l’étranger ? On ne va pas réhabiliter un bâtiment colonial. Le plus important c’est ce qu’il y aura à l’intérieur.

C’est le budget courant d’un musée qui compte le plus, pour les animations, les programmes éducatifs, les recherches de ceux travaillant dans le musée. Il faut y mettre plus d’argent que dans la rénovation. Le concept de musée d’exposition est dépassé. Avec les moyens technologiques, un musée peut faire appel à tous les sens.

Il ne faudrait pas qu’on reste uniquement sur l’esclavage. Il faut aussi parler de résistance, de résilience, jusqu’à aujourd’hui. Établir la connexion entre le passé, le présent, vers l’avenir.

En Amérique, le parcours se termine avec le premier président noir. Qui sera notre Obama dans le musée ? 
Ce qu’on demande à l’État, c’est de financer le projet. On ne lui demande pas de donner sa version officielle ni du parcours dans le musée, ni de l’esclavage. Il faut nommer un conservateur, qui va déployer le parcours, à partir du concept choisi.

Le musée de l’esclavage relève du ministère des Arts et de la culture. Donc ce conservateur sera un fonctionnaire du ministère. 
Je ne vois pas, parmi les fonctionnaires, des gens ayant des aptitudes reconnues pour concevoir et animer un musée. Ce conservateur devra être un chercheur indépendant, avec une vision. Son rôle ne sera pas d’appliquer une version officielle.

Vous êtes convaincu qu’une telle formule est applicable ? 
On ne peut pas rester à l’extérieur et dire comment les choses doivent être.

Pourquoi certains résistent-ils à ce musée ? 
Ce n’est pas juste d’impute motives. C’est par manque de connaissance de ce que cela représente pour les descendants. C’est pour se connecter avec les racines, car fondamentalement, l’esclave est déraciné. Les Noirs sont associés à la paresse, pa konn zere, nek depanse. Il faut défaire cela.

Comment le musée de l’esclavage évite d’être le musée d’un groupe, d’une communauté ? 
Pena okenn problem ladan. C’est nous qui sommes conditionnés. C’est un verrou qu’on nous a mis dans la tête. À Washington, il est question de Noirs. On y affirme une identité, on raconte l’histoire d’un peuple qui a connu des oppressions sur la base d’une conception qui veut qu’il soit inférieur parce qu’il est noir. On montre comment ce peuple s’est élevé. On n’a pas dit, ah, on a fait un musée pour les négros, maintenant, il faut en faire un pour les hispaniques et un autre pour les Blancs. Il y a un discours, une idéologie qui veut que si vous affirmez votre identité, vous êtes anti-Mauricien.

Et communal ? 
Et communal. Mais on est en pleine hypocrisie. On sait très bien que ce n’est pas cela la réalité. On ne peut pas faire un musée où la communauté créole ne s’y retrouve pas. Quand on va à l’Aapravasi Ghat, avec toutes ses références et tous ses symboles, personne ne trouve que c’est communal.

Suivez le guide

Alain Romaine détaille avec enthousiasme sa visite du National Museum of African American History & Culture. Une visite guidée par une enseignante-chercheure «volontaire et engagée. Elle a un souci éducatif, pas uniquement de débiter un texte». Alain Romaine a enregistré la visite. On entend la guide, Sharon Wilkinson, dire : «We represent the slave experience but we also represent that there was always revolt. The enslaved Africans and then the enslaved African Americans did not just roll over and accept their fate. There were many instances of rising up, of killing their masters and escaping. The story that we tell is a story of resilience, resistance and survival.»

Pour Alain Romaine, on ne ressort pas indemne de cette expérience. «On ne vient pas là pour s’apitoyer. Mais pour puiser la force pour continuer le combat pour l’avancement de la communauté.» Ce musée s’étale sur cinq niveaux. La visite se fait de manière ascendante. On descend d’abord au sous-sol où la traite négrière est expliquée. Le parcours, qui est circulaire, montre le combat des Noirs pour leur dignité. Le visiteur monte vers l’émancipation, en passant par Rosa Parks, pour culminer avec Barack Obama. «Le premier président noir n’est pas l’aboutissement mais une étape dans une lutte.»

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