Lindsey Collen: «L’obsession du Budget, c’est des projets de prestige qui ‘touf kiltir’»

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Lindsey Collen, écrivain-militante.

Lindsey Collen, écrivain-militante.

Lecture critique de l’exercice budgétaire avec l’écrivain Lindsey Collen. Elle est aussi active au sein de Ledikasyon Pu Travayer et Lalit. Et si la culture c’était d’encourager les gens à être créatifs ?

En apprenant ce qu’il y a pour les arts et la culture dans le Budget 2019/2020, vous vous êtes dit : «ankor mem zafer» ?
Wi se ankor mem zafer. Il y a des choses qui sont régulièrement annoncées mais qui ne se matérialisent pas.

Des exemples ?
Le musée de l’esclavage. On a déjà entendu parler d’un orchestre national, d’une troupe nationale. Je déplore cette obsession pour des projets de prestige. Li ena tandans touf kiltir.

Un projet national étouffe la culture ?
Oui, si vous vous concentrez seulement sur le prestige, sans l’accompagner de petites mesures pour donner le pouvoir aux gens de faire de la culture. À Maurice, les collèges ont un grand hall. C’est un espace déjà existant mais inutilisé entre 15 heures à 8 heures le lendemain. On aurait pu améliorer l’acoustique et permettre aux groupes de la région de l’utiliser pour des répétitions de chant, danse, théâtre etc. Cela aurait encouragé les gens à être créatifs. Mais n’allez pas mettre en place les mêmes démarches bureaucratiques que pour pouvoir utiliser un centre social.

Il y a eu deux mesures qui ont étouffé la culture. Lontan, on apprenait à jouer de la musique dan kwin lari, anba laboutik. De grands musiciens sont passés par là, que ce soit Kaya ou Menwar. Kan laboutik ferme, c’était comme 500 Royal School of Music décentralisées. Mais on a dit, sa fer vilin. On a eu un État-policier qui finn tir dimounn anba laboutik. On a aussi passé une loi interdisant de consommer de l’alcool dans les lieux publics. Me kan pe bwar ki fer lamizik. C’est pareil partout dans le monde. C’est seulement une fois par an qu’on a le droit de faire de la musique un peu partout.

Pour la Fête de la musique.
C’est au milieu de l’hiver. Kifer ? C’est un Français (NdlR : Jack Lang, ancien ministre de la Culture) qui l’a décrétée. Kolonize ankor.

En fêtant la musique le 21 juin, nous portons des chaînes coloniales ?
Doublement. Et on s’étonne que certains se tournent vers les drogues synthétiques. C’est bien d’avoir des projets nationaux, mais ce sont souvent des mirages. Un bon ministre des Arts et de la culture aurait pu préconiser de petites mesures pour encourager la musique grassroot. Il faut reconnaître que cela aussi c’est de la culture. Ce n’est pas juste ce qui est importé qui a de la valeur. On construit actuellement le métro. Pourquoi ne pas prévoir des lieux à proximité, où les gens peuvent s’exprimer ? Pa bizin bel sonorizasion pou tou vwazin ankoler.

Les plaintes pour «tapage nocturne» contre des concerts ou festivals se multiplient. C’est signe que le regard sur les manifestations culturelles a changé ?
Les gens n’ont plus d’horaires de travail fixes. Il y a aussi des comportements qui réduisent nos heures de sommeil, que ce soit avec le téléphone portable ou l’ordinateur. Le sommeil est sous stress. Kan ena tapaz, cela dérange.

Revenons au musée de l’esclavage. C’est dans son dernier Budget que le gouvernement actuel accorde Rs 20 millions pour démarrer le projet. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Li bon linn vini. Je ne sais pas s’il ira de l’avant. C’est un projet important parce que le passé fait partie du présent. Mais pas dans le sens communalo-religieux que nous avons de l’esclavage. Il est temps de reconnaître que l’esclavage c’est notre histoire commune, la même chose pour l’engagisme. Nous avons hérité de leurs structures sociales. Li pa dan disan sa. Il faut reconnaître que pendant les premiers 100 ans de l’histoire de Maurice, on a créé de la richesse sans rien payer aux travailleurs. C’étaient des gens qui étaient sous le contrôle total d’autres gens. Leur destin était principalement de faire du sucre. Pendant 100 ans, il y a eu une loi du travail qui s’appelait l’esclavage.

Aujourd’hui, si dans l’industrie sucrière, les travailleurs sont organisés en gang, cela remonte à l’esclavage. Jusqu’à tout récemment on appelait les inspecteurs du ministère du Travail, l’immigration. Cela remonte aux temps du Protector of Immigrants. Avant cela, c’était le Protecteur des esclaves. Plus tard, sa mem finn vinn biro travay. Le souvenir de cette histoire commune ne doit pas être juste dans un musée. Mais il faut dire qui a construit telle église, tel monument.

On dira que c’est tel ou tel gouverneur.
Oui, mais l’importance d’un musée c’est de reconnaître la valeur du travail de ceux qui ont taillé les pierres, ceux qui ont construit Maurice.

Justement, parlons du patrimoine national. L’année dernière, le Budget prévoyait que la National Art Gallery et le National Heritage Fund s’installent dans l’ex-Borstal. Pourquoi ne parvenons-nous pas à valoriser notre patrimoine ?
Dans le Budget, il y a beaucoup de dépenses d’ordre administratif qui n’ont rien à voir avec la culture vivante. C’est presque trop tard, mais l’État aurait pu acheter et entretenir enn tipti lakaz tol parfe.

Vous proposez un nouveau type de patrimoine ?
C’est cela, pa zis gran lakaz. On a conservé les grandes maisons coloniales et on parle de musée de l’esclavage. On a presque adopté une approche raciale. Les tipti lakaz tol, étaient faites par des charpentiers de marine. Ti ena so godon, so lavarang, les lambrequins, les toilettes à l’extérieur. Cela aurait pu devenir un petit musée où on aurait aussi raconté l’histoire de la famille qui vivait là.

Les derniers inscrits au patrimoine national c’étaient les plus vieux lieux de culte et la maison coloniale qui servait de bureau à l’agence Publico.
Du religieux ek gran lakaz. Quand on regarde le patrimoine mondial inscrit par l’Unesco, il ne reconnaît pas seulement des choses qui ont une valeur commerciale.

L’une des réalisations du Budget l’année dernière, c’est la création du National Arts Fund, pour subventionner la création. Est-ce une bonne idée ?
Oui, je le pense. Mais il y aura toujours des discussions sur comment l’argent est distribué. Au fur et à mesure, il faudrait arriver à un ministère des Arts et de la culture minimaliste, avec un département indépendant.

Des artistes ont déjà réclamé un National Arts Council. Pensez-vous qu’un jour on enlèvera certains pouvoirs aux fonctionnaires ?
Pour que cela arrive, il faut que la masse le revendique. Ce que je dis, c’est que souvent, on n’a pas besoin de beaucoup d’argent pour stimuler la créativité. Il faut de la volonté. Les projets de prestige servent à gagner les prochaines élections.

Durant ce mandat, c’est la deuxième fois que le Budget augmente la subvention aux religions. Est-ce à dire qu’on s’occupe plus de religion que de culture ?
Li vre. Dans un sens, nous sommes tous complices de la confusion entre religion et culture. Il faut considérer cela sans petitesse d’esprit. Dans la culture, on a tendance à être sectoriel. On ne parle, on ne défend que l’art qu’on pratique. Quand cela se chevauche avec les religions, les murs deviennent plus épais entre les différents secteurs.

Quand on donne plus d’argent aux religions, on divise encore plus les formes artistiques ?
Oui. Et c’est là qu’on a ces idées stupides sur la fusion et le métissage.

Pourquoi n’aimez-vous pas le métissage ?
Parce que cela sous-entend pur-sang. Pursang c’est pour les animaux, pas les humains. On tombe alors dans des catégorisations qui se rapprochent de celles de l’extrême droite. Le métissage non seulement renforce les stéréotypes, mais il en crée d’autres.

Il y a aussi l’effet de la publicité, où l’on détourne des chansons pour que quelqu’un fasse des profits en vendant un produit. Il y a un grand artiste, Éric Triton, qui a accepté de chanter en faveur du 24/7.

Vous trouvez cela choquant ? 
Terriblement. Il a prêté sa voix et sa musique à quelque chose que patron pe rod inpoze.
Si les syndicats sont faibles, cela explique pourquoi les musiciens sont faibles.

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