Mauritius Telecom: la vérité sur les chiffres

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Le Premier ministre était en compagnie du CEO de Mauritius Telecom, samedi 11 mai, à Tyack.

Le Premier ministre était en compagnie du CEO de Mauritius Telecom, samedi 11 mai, à Tyack.

Nommé au poste de Chief Executive Officer (CEO) de Mauritius Telecom (MT) par l’Alliance Lepep en février 2015, Sherry Singh annonce «une performance impressionnante» de la compagnie pour l’année financière 2018, avec un «profit record de Rs 1 304 000 000 (Rs 1,3 milliard) depuis 2014». Ce qui représente, selon lui, une hausse de 32 % par rapport à une baisse de profitablité sur la période 2011-14.

Si c’est un record en termes de profitabilité, il doit être de tout temps et ne pas se limiter à une période spécifique. Soit depuis l’incorporation, en 1988, de la compagnie, connue à l’époque comme Mauritius Telecommunication Services et sa fusion, par la suite, avec Overseas Telecommunications Services (OTS) en 1992, pour devenir officiellement Mauritius Telecom. Sans occulter sa privatisation, en novembre 2000, avec l’entrée de France Telecom dans le capital de la compagnie à hauteur de 40 % en contrepartie du déboursement d’une somme évaluée à un peu plus de Rs 7,5 milliards à la trésorerie de MT, donc à l’État qui reste l’actionnaire majoritaire de la compagnie. Mais aussi les deux autres Chief Executives qui se sont succédé, nommément Megh Pillay (1993 à 2003) et Sarat Lallah (2005 à 2014), avec un bref passage de John Leung Yinko.

«Clamer haut et fort que Rs 1,304 milliard de 2018 soit un record est pour le moins prétentieux, à moins de préciser que c’est un petit exploit personnel et non celui de la compagnie.»

Or, une lecture attentive des bilans financiers durant cette longue période montre, contrairement à ce qu’affirme l’actuel CEO, des profits après impôts dépassant largement Rs 1,3 milliard. D’ailleurs, sur une période s’étendant sur 14 ans, de 2005 à 2018, MT a réalisé des profits nets de plus de Rs 1,4 milliard en pas moins de six occasions, avec un pic de Rs 2 milliards en 2007.

Si ce chiffre n’est pas un véritable record sur cette période, il y ressemble beaucoup. De 2005 à 2013, la moyenne des bénéfices nets de la compagnie nationale des télécommunications a été de Rs 1,7 milliard. Mieux, les revenus du groupe n’ont cessé d’augmenter d’une année à l’autre durant cette période. Et même enre 2012 et 2014, soit les trois années qui font l’objet de critiques de l’actuel CEO quant à la chute de la profitabilité de la compagnie. À analyser de près les résultats financiers de ces trois années financières, on relève que les revenus opérationnels ont bel et bien augmenté, passant de Rs 8 milliards en 2012 à Rs 8,49 milliards en 2013 et à Rs 9,1 milliards en 2014. Idem pour les profits bruts : Rs 6,66 milliards en 2012, Rs 6,88 milliards en 2013 et Rs 7 milliards en 2014.

«Comment se fait-il que face à cette performance financière, les profits après impôts ont pu baisser ?» s’interroge un analyste financier. Qui se demande également, dans la foulée, comment le montant total des passifs (liabilities) au 31 décembre 2014 a pu diminuer de plus de Rs 800 millions. Et d’ajouter ironiquement qu’avec un actif net par action en hausse de Re 1,50 (de Rs 50,40 en 2014 contre Rs 48,90 en 2013), l’équipe de la direction a visiblement hérité d’une compagnie financièrement plus riche en actifs.

Ce qui fait dire à un observateur que «la présentation et l’analyse des chiffres relèvent de l’insolite et du grotesque, car il est clair que les résultats nets cumulatifs de 2010 à 2014 sont nettement supérieurs à ceux de 2015 à 2019». Et de poursuivre son raisonnement pour soutenir que «clamer haut et fort que Rs 1,304 milliard de 2018 soit un record est pour le moins prétentieux, à moins de préciser que c’est un petit exploit personnel et non celui de la compagnie». Il pense plutôt que «ces baisses sont les résultats des exercices périodiques de dépréciations d’actifs (Asset Impairment Review) dont le timing est souvent décidé par la direction mais conformément aux normes de comptabilité applicables. Tout impact est inclus dans les frais d’exploitation qui sont déduits de la marge brute pour arriver aux bénéfices nets».

En situation de quasi-monopole MT est suffisamment équipée technologiquement et humainement pour renouer, selon les spécialistes, avec la profitabilité des années 2005 à 2012 et même dépasser la barre de Rs 2 milliards. À condition toutefois que les directeurs actuels et ceux de demain ne se livrent pas sans complexe à un exercice d’autoglorification…

En situation de quasi-monopole

MT est le premier groupe de télécommunication de Maurice, suivi d’Emtel et Chili. En situation de quasi-monopole, la compagnie de téléphonie est présente sur le segment téléphone fixe, service mobile et service internet en sus d’être aussi fournisseur de bande passante à travers les consortiums de câbles sous-marins SAFE et LION. Ce qui fait de MT un opérateur leader sur presque tous les segments de la téléphonie, ne laissant que des miettes à ses concurrents, Emtel incluant CanalBox et Chili.

L’opérateur historique a depuis 1996 lancé Cellplus, qui deviendra Orange Maurice puis MyT plus tard. Après la 2G et la 3G vers 2005, le territoire est aujourd’hui couvert à 99 % par la 4G de MyT Mobile. À noter que MT est leader du segment mobile avec 956 000 abonnés alors qu’environ 1,9 million de cartes sim sont utilisées sur tous les réseaux confondus. C’est à travers sa filiale Telecom Plus que les forfaits internet étaient commercialisés aux particuliers et aux entreprises.

Après une aventure avec Wanadoo pour le service Servihoo, au début des années du service mobile, avec France Telecom comme partenaire par la suite, ce service s’est avéré payant. De même, Telecom Plus est passé sous l’ombrelle Orange pour offrir l’ADSL et le service internet, téléphone et télévision par MyT by Orange.

Depuis l’avènement de la fibre optique, le Fibre To The Home couvre 100 % du pays. 230 000 foyers sont actuellement raccordés à ce réseau à très haut débit alors que 160 000 autres sont abonnés à MyT Home, l’offre triple play. Selon les chiffres de l’observatoire du secteur TIC, il y avait 275 000 abonnés à l’internet fixe en 2018. MyT est une fois encore leader sur ce segment.

 Au coude à coude

Pour ce qui est de la télévision par IP, Canal+ Maurice est le concurrent direct de MyT qui offre aussi des bouquets satellitaires. Ces deux opérateurs sont au coude à coude avec des fluctuations en termes de contenu. MT a pu rivaliser avec son offre English Premier League, Ligue des Champions et Europa Ligue intégrale. Mais les choses changeront dès la prochaine saison footballistique, Canal+ ayant obtenu les droits exclusifs pour trois saisons.

C’est sur les tarifs que la concurrence est rude. MyT Mobile et Emtel s’alignent souvent sur presque les mêmes tarifs. Ces opérateurs appliquent aussi des forfaits intermédiaires comme les forfaits 4 G, les forfaits illimités, des packs spéciaux, entre autres. Pour toucher davantage de clients, les filiales de MT comptent sur Teleforce Ltd pour agrémenter les annuaires de celle-ci. Des contractuels ont été recrutés comme freelance, un moyen détourné, nous dit-on à la Telecom Tower, pour caser des proches du pouvoir.

Et quid du rôle de MT Foundation dans la propagande gouvernementale ? Cette entité, qui finançait jusqu’à tout récemment le recyclage des téléphones, des batteries et des fauteils roulants, finance aujourd’hui des projets de tout genre, dont MUGA (Multi Use Games Area) qui se veut être un instrument politique pour toucher les gens des régions où ces complexes sont installés, dont Phoenix et Tyack, et demain Triolet, Goodlands, Quatre-Bornes et Curepipe.

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