Maladie sexuellement transmissibles: la syphilis et la blennorragie décuplent en six ans

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Si les tests de dépistage de ces maladies sexuellement transmissibles rapides se révèlent positifs, une analyse sanguine plus poussée doit être effectuée.

Si les tests de dépistage de ces maladies sexuellement transmissibles rapides se révèlent positifs, une analyse sanguine plus poussée doit être effectuée.

En six ans, il y a eu dix fois plus de cas de syphilis et de blennorragie détectés, à tel point que les ONG jugent qu’il est grand temps de tirer la sonnette d’alarme. 

La syphilis et la blennorragie – aussi connue comme gonorrhée ou, plus prosaïquement, chaude-pisse en français et soulpis en créole– deux maladies sexuellement transmissibles (MST) ramenées à leur plus simple expression au fil du temps, ont resurgi. Les analyses du laboratoire central public le confirment. En six ans – soit de 2010 à 2016 –, le nombre de nouveaux cas pour ces deux MST s’est multiplié par dix. Une situation qui ne surprend pas mais qui inquiète Nicolas Ritter, directeur de Prévention, Information et Lutte contre le Sida (PILS).

D’après les analyses effectuées par le laboratoire central public de l’hôpital Victoria à Candos, dans les années 2000, la syphilis était en régression. De 557 cas en 2005, cette MST est passée à 132 cas en 2010. Il en allait de même pour la blennorragie, qui allait mourir de sa belle mort puisque de 37 cas en 2005, on était passé à 3 cas en 2009. Et puis subitement, la situation s’est inversée. La syphilis a pris l’ascenseur pour atteindre le pic inégalé de 1 087 cas en 2016 alors que la blennorragie est passée de 5 cas en 2010 à 56 cas en 2016. En d’autres termes, en quelques années seulement, ces MST ont décuplé.

Jamais beaucoup protégés

Pour Nicolas Ritter, ce n’est pas une énorme surprise dans la mesure où les Mauriciens ne se sont jamais beaucoup protégés. Sans compter le fait que ces pathologies sont également à la hausse dans le monde entier. «Le taux d’utilisation du préservatif a toujours oscillé entre 25 et 50 % à Maurice malgré toutes les campagnes de prévention», fait-il ressortir.

Il n’est donc pas surpris par cette remontée de la syphilis et de la blennorragie qui affectent toutes les populations, indépendamment de leur orientation sexuelle. Elles sont néanmoins plus présentes chez certains groupes particulièrement exposés. Une récente étude de PILS auprès d’approximativement 150 personnes transgenres a révélé que 47 % d’entre elles présentaient une syphilis active. 

D’autre part, selon Nicolas Ritter, il ne faut pas s’étonner de cette remontée de ces deux MST au sein de toutes les populations sexuellement actives car il n’y a toujours pas d’éducation sexuelle à proprement parler dans les écoles. «Le préservatif est diabolisé. On n’encourage pas les jeunes à parler de sexualité. PILS fait de la prévention dans les écoles privées où l’organisation est invitée. Dans les collèges d’État, c’est a priori l’AIDS Unit qui s’en charge. Est-ce qu’on leur montre comment mettre un préservatif, comment le négocier et en parler lors de relations amoureuses ? Je me le demande. Les jeunes ont aussi peu de discussions sur le sujet avec leurs parents. À part quelques ONG qui informent sur l’importance du port du préservatif et en distribuent, ce n’est pas par magie que les gens vont se protéger.»

Tabou de la sexualité

Avec le tabou entourant la sexualité, dit-il, la négociation du port du préservatif dans une relation amoureuse est même parfois sujette à suspicion. «Mo pa enn tifi sal. Kifer to le nou met kapot, to malad ? sont des remontées d’informations que nous avons souvent.» Cette faible utilisation du préservatif a d’autres conséquences en sus des MST, à savoir une hausse du nombre de grossesses non désirées chez les jeunes. En 2016, 214 grossesses adolescentes étaient officiellement enregistrées alors qu’en 2017, il y en avait 207. Et de janvier à juillet 2018, 170 cas de grossesses précoces ont été recensés.

Nicolas Ritter souligne aussi que la syphilis et la blennorragie sont beaucoup plus facilement transmissibles que le VIH. «La syphilis peut se contracter aisément à travers un rapport bouche-sexe.»

Stérilité

Là où le bât blesse, insiste-t-il, est qu’il y a aussi un problème de diagnostic pour certaines MST. «On fait trop souvent du diagnostic syndromique, c’est-à-dire uniquement basé sur les symptômes. Dans le cas de la blennorragie chez l’homme, il y a par exemple des écoulements, voire des brûlures, des symptômes visibles et/ou physiques – qui le feront probablement consulter un médecin. Mais chez la femme dont les organes génitaux sont internes, ces signes ne seront pas visibles et peu ressentis. Du coup si un homme infecté se fait traiter sans rien dire à sa partenaire qu’il a infectée, il peut être à nouveau contaminé. C’est un cycle infernal. Et chez une femme, une syphilis non diagnostiquée et non traitée peut occasionner la stérilité, voire être mortelle.» Comme pour lui donner raison, le Contraceptive Prevalence Survey de 2002 avait estimé que 10 % des femmes mariées en âge de procréer (15 à 49 ans) présentaient des problèmes de fertilité.

«De plus, à Maurice, il n’y a pas de tests de dépistages biologiques routiniers d’effectués, sauf pour la syphilis chez des patients avec un certain type de profil. Il manque encore, à ma connaissance, les outils nécessaires au laboratoire central pour faire des analyses afin de confirmer la présence de la chlamydia, une autre MST, par exemple. L’idéal en plus des tests biologiques serait d’effectuer des prélèvements des muqueuses buccales et annales pour déceler la présence de MST et traiter en conséquence.»

Traitement disponible que dans les hôpitaux

Un autre problème est que le traitement pour la syphilis n’est disponible que dans les hôpitaux et plus particulièrement dans les Skin Units du ministère de la Santé. Or, «près de 30 % des Mauriciens se font soigner dans les cliniques. Les médecins du privé doivent les référer aux Skin Units des hôpitaux, ce qui peut freiner certaines personnes. Et puis, le système de santé publique est tel qu’il n’y a pas de confidentialité absolue possible. Un échantillon sanguin va se balader de la clinique au laboratoire central et le résultat ira à la Skin Unit, tout cela avec le nom du patient dessus».

Que préconise-t-il pour renverser cette tendance à la hausse de la syphilis et de la blennorragie ? Nicolas Ritter estime qu’il faudrait mettre sur pied une clinique de santé sexuelle user-friendly qui prenne en considération le fait que les Mauriciens sont très pudiques vis-à-vis du sexe. Idéalement que ce lieu puisse être ouvert en soirée et en week-end et soit pourvu d’équipements pour toutes les analyses sur place et dispose de traitements appropriés avec du personnel masculin et féminin bien formé. Un lieu unique pour faire du dépistage et du soin.

Ingrédients réunis pour une explosion des MST

Il y a un an et demi, PILS a approché le ministre de la Santé, Anwar Husnoo, pour exprimer son inquiétude et exposer toutes les raisons qui ne feront qu’attiser cette résurgence de la syphilis et de la blennorragie. «Nous lui avons proposé de travailler sur un modèle de clinique de santé sexuelle et le ministre Husnoo s’est montré favorable à cette idée. Cependant un tel projet nécessite de nombreuses collaborations et une amélioration voire une révision de certains protocoles actuellement en place, en collaboration avec des organisations comme PILS qui travaillent au plus près des personnes les plus exposées à ces pathologies. Il faut vraiment une politique cohérente sur les MST. Pour l’instant, il y a trop d’obstacles pour envisager l’avenir sereinement sur cette question. Nous rencontrons régulièrement des personnes chez PILS qui présentent des symptômes visibles de syphilis secondaires graves. On les réfère à l’hôpital et ils sont vus une première fois et on leur donne parfois un rendez-vous un mois plus tard. À ce jour, nous avons à Maurice tous les ingrédients réunis pour une explosion de ces MST…» Sollicité, le ministère de la Santé est resté injoignable.


Désormais, Sarah sort couverte

C’est par hasard que Sarah, transgenre de 28 ans, qui est salariée, a su qu’elle avait contracté la syphilis. Elle témoigne aujourd’hui et conseille aux personnes sexuellement actives de se protéger. La syphilis étant asymptomatique, Sarah n’a pas découvert immédiatement qu’elle l’avait contractée. C’est en se rendant au bureau d’une organisation non gouvernementale dans le cadre d’une étude qu’on lui a proposé de faire un test rapide de syphilis. «J’ai accepté. Et par la suite je me suis rendu compte que j’étais réactive à la syphilis.»

Elle ne tombe pas des nues car elle était informée des risques de contraction des MST après avoir suivi une formation sur le sujet. «Je savais aussi qu’un traitement gratuit était disponible à l’hôpital.» Tout en prenant bien la chose, elle ressent néanmoins le besoin de se confier à un collègue et à une amie de longue date. Sarah se tourne vers PILS pour avoir des informations supplémentaires et obtenir un mémo pour se rendre à l’hôpital. Autant elle est bien accueillie dans le service public, autant cela n’a pas été le cas pour une de ses amies. «Cela s’est très mal passé pour elle. Mais cela n’a pas été mon cas. Le traitement à l’hôpital a été simple et rapide et je n’ai rencontré aucun souci majeur.» Elle n’a pas non plus rencontré de violation de la confidentialité «ni à l’hôpital, ni chez PILS».

Depuis qu’elle a été traitée, elle se protège lorsqu’elle a des rapports sexuels…

Trois tests de dépistage rapides proposés à l’infirmerie de PILS

Depuis plus d’un an, PILS propose dans son infirmerie aménagée au Labourdonnais Court à Port-Louis, trois tests de dépistage rapides. L’un est pour le VIH, l’autre pour l’hépatite C et ledernier pour la syphilis. C’est Soobiraj Gungabissoon, coordonnateur en soins infirmiers, qui est responsable de cette infirmerie. Il a travaillé 13 ans dans le secteur public, avant de rejoindre PILS. 

Grâce à un test sanguin, en cinq minutes, le résultat est délivré. L’infirmier fait ensuite du post-counselling. «Si le test est positif, on parle de test réactif et on donne un mémo à la personne qu’elle présentera à la Skin Unit à l’hôpital. Une analyse sanguine plus poussée devra être faite pour confirmer la réactivité. Et si c’est le cas, on parlera alors de résultat positif.»

Ces tests sont totalement anonymes. Il raconte une anecdote qui démontre bien comment la sexualité est encore taboue à Maurice «Il est fréquent que des hommes qui vont se marier, se présentent à l’infirmerie pour faire les tests rapides et lorsqu’il n’y a pas de réactivité, ils partent pour revenir quelques temps plus tard avec leur fiancée et refont les tests comme si c’était la première fois qu’ils venaient à l’infirmerie.»

«Il y a définitivement une tendance à la hausse à Maurice et surtout à Rodrigues»

Sans consulter les statistiques officielles et en se basant sur sa pratique médicale, le gynécologue Aravind Pulton dit avoir noté une tendance à la hausse de la syphilis et de la blennorragie à Maurice et surtout à Rodrigues.

Il explique qu’à Maurice, on a tendance à faire l’amalgame entre ces deux maladies sexuellement transmissibles (MST). La blennorragie que les Français appellent chaude-pisse, est devenue «soulpis» en kréol mauricien. «Du coup, ça sonne comme syphilis et les gens qui souffrent d’une blennorragie croient qu’ils ont la syphilis.»

Or, en termes symptomatiques, la blennorragie donne des signes cliniques impossibles à ignorer tant ils sont douloureux, soit des brûlures lors de la miction ou passage de l’urine. Par contre, la syphilis est asymptomatique. «Le seul symptôme de la syphilis est l’apparition d’un chancre (ulcère) dans la région contaminée. Chez l’homme, ce chancre sera visible mais pas chez la femme dont les organes sont internes. Le chancre est très infectant et doit être soigné car autrement, la syphilis va évoluer en maladie secondaire et tertiaire. Le chancre s’assèche au bout de dix jours et l’homme pourrait penser que c’était bénin. Or, la maladie va prendre son temps, cinq à six ans, et évoluer en syphilis secondaire.»

Ces deux MST ont le même traitement, soit une injection de benzo-pénicilline. Ce traitement, indique le Dr Pulton, est disponible dans tous les dispensaires et hôpitaux de Maurice. Il ne l’est pourtant pas dans les cliniques. Le Dr Pulton exprime sa surprise. «Vous me l’apprenez.»

Le problème avec ces MST, ajoute-t-il, est que les personnes infectées ne vont pas consulter le médecin par honte d’avoir eu un rapport sexuel non-protégé ou si elles le font, c’est tardivement. «Même tardivement, il faut les traiter. Il ne s’agit pas d’un traitement à vie même s’il sera plus long en cas de syphilis secondaire ou tertiaire. Mais si elle n’est pas traitée, la syphilis devient chronique chez l’homme comme chez la femme. Chez cette dernière, elle peut même être cause d’infertilité.»

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