Hamid Bucksee: une fidélité mutuelle sans faille

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.Hamid Bucksee, employé de Moroil depuis 51 ans.

.Hamid Bucksee, employé de Moroil depuis 51 ans.

Hamid Bucksee, à qui est revenu l’honneur de hisser le drapeau mauricien pour Moroil le 11 mars, fait partie de cette catégorie d’employés quasi disparue aujourd’hui, pour qui, faire carrière dans une seule entreprise où l’on est bien traité, a été érigé en principe de vie. Ce qui explique qu’au cours de ces 51 dernières années, il est toujours arrivé à l’heure à l’usine de Mer Rouge, a toujours respecté ses horaires de travail, n’a pris que quelques jours de congé de maladie en raison d’une vilaine cataracte qu’il fallait lui enlever et presque pas de congés annuels. «J’ai eu droit à deux congés outre-mer, le premier juste avant l’âge officiel de la retraite et le second après la retraite, qui n’en est pas une puisque la compagnie m’a gardé comme Purchasing Clerk», raconte avec humilité ce septuagénaire, qui se dit encore «fit for duty».

Hamid Bucksee est issu d’une famille vulnérable de Camp-Yoloff. Son père Ayoob était colporteur et prenait des affaires en consigne des magasins qu’il revendait aux particuliers. La mère d’Hamid Bucksee, Zuleca, est femme au foyer et s’occupe de les élever, lui et sa sœur Farida. Si Hamid Bucksee fréquente l’école Villiers-Offrans, autrefois connue comme Central, vers l’âge de 12 ans, son père l’oblige à arrêter l’école et à trouver un emploi pour subvenir en partie aux besoins de la famille. C’est ce qu’il fait. Il en trouve à Albion Docks, qui embauche à l’époque des mineurs pour balayer le sucre tombé des sacs de jute éventrés lors de leur transbordement sur les chalands. Il perçoit alors Re 1,82 par jour.

«Mo pé zwé prolongasion la. Mo pou kontinié fer li ziska ki larbit siflé lafin match.»

Hamid Bucksee a besoin d’un emploi plus rémunérateur. Après trois à quatre ans à Albion Docks, il trouve un emploi de coursier chez l’avoué Jean-Victor Ducasse à Port-Louis. Il dit avoir appris énormément à ce poste. «J’étais coursier mais on me donnait des responsabilités additionnelles de clerc. Le tout pour un salaire de Rs 40 par mois.»

Il y aurait sans doute fait carrière si son employeur n’était pas mort. «Le bureau a fermé et je me suis retrouvé sans emploi.» Il apprend qu’une usine de raffinerie d’huile va s’ouvrir à Mer-Rouge. Comme dans le passé, il a eu l’occasion de rencontrer l’avocat sir Maurice Rault, il va frapper à la porte du futur chef juge pour lui demander une lettre de recommandation qu’il obtient.

Muni de ce précieux «sésame», Hamid Bucksee débarque à Mer-Rouge et demande à voir le Managing Director, Philippe Chevreau, à qui il propose ses services. On est à la fin d’octobre 1968. Le Managing Director de l’usine qui s’appellera Moroil lui demande de revenir début novembre. Hamid Bucksee ne se le fait pas dire deux fois. Lorsqu’il se représente à l’usine, un emploi de jardinier lui est offert car les alentours des bâtiments sont boisés. Il n’oubliera pas de sitôt le 5 novembre 1968 où «prémié délwil inn sort dan nou lamé».

Hamid Bucksee se fait remarquer par son sérieux à la tâche. On l’envoie alors laver, à l’eau et à la vapeur, les barils de seconde main achetés par Moroil et qui sont par la suite remplis d’huile. Il fait partie d’un système de rotation qui le fait travailler tantôt de 6 à 14 heures, tantôt de 14 à 22 heures. Au bout de trois ans, on l’envoie rejoindre l’équipe qui teste l’huile pour s’assurer qu’elle soit dépourvue d’impuretés. Une fois que l’huile est déclarée propre, son rôle est d’apposer des scellés sur les barils. Son salaire est alors de Rs 36 par semaine. «Ti enn bel lamoné sa lepok la», confie-t-il. «Monn mem resi marié ar sa

Sa femme Fauzia lui donne des jumelles: Farzana, diplômée en marketing et business management et qui a obtenu un emploi chez Moroil, et Faizia, qui étudie les soins infirmiers en Grande-Bretagne. Il a aussi deux garçons, Nazim et Deen.

Au cours des dix années suivantes chez Moroil, Hamid Bucksee est affecté au département de mécanique où il agit comme Store Attendant. Son rôle est alors de distribuer les outils nécessaires aux travailleurs, qui effectuent des réparations ou des entretiens de machines dans la raffinerie.

Après une autre décennie, il est promu Purchasing Clerk. Poste qu’il occupe depuis les 30 dernières années. Il aime ses responsabilités qui l’amènent à se déplacer à motocyclette pour aller à Port-Louis acheter tout ce dont l’usine a besoin. «Je connais mes responsabilités et j’aime la mobilité qu’elles me donnent.»

Pour lui, la direction de Moroil l’a gardé comme employé à plein-temps et ce, bien qu’il ait passé l’âge de la retraite parce que «enn koté péna dimounn bonn volonté ek lot koté, ler ou montré ki ou ena sinsérité, lonété ek lintégrité, zot pa lé les ou alé». Ce n’est pas pour flatter ses supérieurs, précise-t-il, mais «tou bann patron ki monn gagné ti bon», que ce soit MM. Philippe Chevreau, Paul Clarenc ou plus récemment André Espitalier-Noël.

À Moroil, ajoute-t-il, le communalisme n’a pas sa place. «C’est la méritocratie avant tout. Moroil li enn kompani kot si ou pa fer progré, sé pa fot bann patron mé ou fot.» Il raconte qu’à un moment, Paul Clarenc mettait sa voiture et son chauffeur à sa disposition pour qu’un des enfants de notre interlocuteur qui était souffrant, puisse aller suivre son traitement. «Zot bien imin».

Il se souvient aussi du temps où Rico Dumée, le président du conseil d’administration de l’époque, aidait ses employés à obtenir un logement en leur accordant des prêts à remboursements très faibles et étalés sur plusieurs années. C’est d’ailleurs ainsi qu’il a pu devenir propriétaire de sa maison, chose qui était pour lui et les siens inespérée. Voici comment : le 31 décembre de 1979, se souvient-il, son propriétaire lui annonce qu’il doit reprendre sa maison. Hamid Bucksee est désemparé. Si son beau-père accepte de lui céder un terrain qu’il loue à bail de l’État, il faut encore que le ministère des Terres et du logement approuve ce transfert de bail. Le Purchasing Clerk s’en ouvre à Rico Dumée. Ce dernier lui remet une lettre à soumettre à Eliézer François qui était à cette époque ministre des Terres et du logement. Hamid Bucksee réussit à approcher le ministre et à lui remettre la lettre. Ce dernier promet de l’aider.

Eliézer François fait son commissaire des terres, sir Maurice Rault, se pencher sur le dossier et six mois plus tard, le terrain est arpenté et le transfert de bail effectué au nom d’Hamid Bucksee et pour lequel il s’acquitte d’un loyer annuel de Rs 300. Son problème de terrain est certes réglé mais pas celui de son toit. Il apprend qu’un cadre de Moroil fait détruire sa maison en bois et Hamid Bucksee négocie avec lui pour acheter le bois encore bon pour Rs 500. «Monn vinn remonte ça lakaz là lor mo terrain.» Moroil lui offre non seulement le transport pour acheminer le bois de Rose-Hill à Camp-Yoloff mais la direction lui accorde aussi un prêt de Rs 5 000 pour tous les ajouts à apporter à la maison. La somme de Rs 10 est déduite mensuellement de son salaire pour rembourser cet emprunt. Il y a trois ans, il a pu acheter ledit terrain du gouvernement pour la somme de Rs 2 000. «Koumsa ki mo finn vinn propriéter. Sé pli gran kitsoz ki Moroil inn fer dan mo lavi sa.»

Comme il n’a aucun problème de santé, Hamid Bucksee se voit bien travailler plusieurs années encore. «Dans un match de football, lorsqu’à la fin des 90 minutes, aucune équipe n’a marqué de but, il y a les prolongations. Mo pé zwé prolongasion la. Mo pou kontinié fer li avek plézir ziska ki larbit siflé lafin match.»

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