Ruddy Pirante: «Dès que vous êtes en prison, vous vous sentez mourir»

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Ruddy Pirante, ancien détenu.

Ruddy Pirante, ancien détenu.

La suppression des cigarettes ne fait pas un tabac en prison. Cette semaine, certains détenus ont fait une grève de la faim éclair. Comment fait-on sans cigarette en milieu carcéral ? Que faire pour s’en sortir sans récidiver ? Ruddy Pirante, ancien prisonnier, s’explique.

Que pensez-vous de la suppression des cigarettes en prison ?
Imaginez un détenu condamné à une sentence de 35 ans. La cigarette est son seul remède anti-stress…

Mais la prison insiste sur d’autres méthodes comme le sport pour pallier la dépendance au tabac…
Faire de l’exercice ? Ce n’est pas évident dans toutes les prisons. Dans certains lieux de détention, les gymnases ont fermé. On avait aussi le centre pour la réhabilitation, mais il est désormais dédié à la méthadone.

Revenons à la suppression des cigarettes. Est-ce une juste mesure, selon vous ?
Je ne juge pas le commissaire des prisons, Vinod Appadoo. Mais cette mesure, ainsi que celles interdisant la remise d’argent, la fin de l’opération de la cantine etc., facilitent le travail des officiers. D’ailleurs, le droit à la cantine était un business pour eux. À titre d’exemple, avec les repas qui n’étaient pas bons, on devait manger notre pain le soir et acheter une petite boîte de margarine. La boîte de 250 g coûtait Rs 55. On faisait de l’argent sur notre tête. Même les cartes téléphoniques ont été supprimées et des lettres n’arrivent jamais.

«Nous n’avons pas droit à suffisamment de visites. à une fréquence mensuelle, ce n’est pas assez.»

Comment font les prisonniers sans cigarettes et sans argent ?
Ils sont déprimés. Ils n’ont rien. C’est là qu’il y aura plus de trafic. Car ils feront n’importe quoi pour réussir à avoir ce qu’ils veulent, quitte à en arracher à d’autres détenus.

Et l’administration Appadoo, quelle en est votre perception ?
Elle un peu trop stricte. On dirait qu’on est au Vietnam.

Les prisonniers sont-ils donc à ce point-là mal lotis ?
Que tous ceux qui disent que la prison est un palais cinq-étoiles viennent voir. Ils ne connaissent pas la prison. Ils ne savent pas ce que c’est. De plus, on applique plusieurs règlements à l’interne dont nous n’avons pas connaissance. Si vous trafiquez, vous vous bagarrez, vous consommez des drogues ou manquez de respect à un officier, les sanctions s’appliquent. Je ne dis pas qu’il ne faut pas cette discipline là, mais le détenu doit en prendre connaissance. En prison, il y a du positif comme du négatif. Je me suis éreinté pendant trois ans. Mais je ne trouve pas ces mesures logiques.

Racontez-nous les circonstances de votre condamnation.
Quand vous êtes dans la misère, vous n’avez aucun soutien. Travailler le matin pour pouvoir manger le soir, ce n’est pas facile de joindre les deux bouts. J’étais maçon. J’éprouvais beaucoup de difficultés. Quand il pleuvait, ma maison devenait une passoire. Il valait mieux rester sous un arbre que dans cette demeure. Je croyais que j’allais réussir par d’autres moyens…

Lesquels ?
J’étais dans le désespoir. Personne ne m’a influencé. J’ai pu trouver quelques semences de cannabis et je les ai cultivées. J’avais 96 plants chez moi. En 2014, j’avais 34 ans quand la police m’a arrêté. J’étais accusé sous trois charges : culture, consommation et commercialisation du cannabis. J’ai donc plaidé coupable. J’ai écopé de trois ans de prison ferme. J’ai été placé dans plusieurs prisons, soit à celles de Beau-Bassin, Melrose, Petit-Verger et finalement à Grande-Rivière.

Expliquez-nous votre quotidien en incarcération…
C’est simple : dès que vous êtes en prison, vous vous sentez mourir. Vous n’avez plus de vie. Vous vous sentez méprisé par les officiers. À Melrose, plus particulièrement, le nombre de détenus était très élevé. Et quand ils vous parlent des délits commis, c’est effrayant. Le matin, on se réveillait tôt pour prendre son bain et après, on attendait le thé. Déjà, on avait les larmes aux yeux…

Pourquoi ?
Le goût n’était pas bon. Et à Melrose, comme on cuisait à la boulangerie, on avait du pain chaud. Mais dans d’autres prisons, c’était du pain rassis. Et après ça, on allait travailler. J’ai été soutenu par les officiers et j’ai complété une formation en menuiserie. Maintenant, je détiens un certificat du Mauritius Institute of Training and Development. J’ai aussi été encadré par des psychologues et membres des organisations non gouvernementales, ce qui m’a permis de m’en sortir…

Donc, tout est bien qui finit bien pour vous ?
Mais non, en prison, on nous traite mal. Les repas ne sont pas équilibrés. Ou alors ils sont mal préparés. Si vous élevez la voix contre des officiers, vous écopez de rapports et de sanctions, notamment un isolement de cinq jours sans matelas… Il faut tenir le coup et courber l’échine, peu importe la situation.

Mais en prison, la discipline est vitale. Au cas contraire, les prisonniers feront l’anarchie totale…
Absolument, mais il faut que cela soit bien fait. Nous, prisonniers, sommes aussi des êtres humains. Regardez, si un parent décède, on voudrait pouvoir être auprès de la famille. Nous avons commis des erreurs. Et plusieurs d’entre nous se sont repentis. Les conditions carcérales nous imposent de laver nos draps. Les matelas sont infestés de punaises. Ce n’est pas logique d’être traité comme un criminel.

Qu’en est-il des abus en détention ?
Certaines fois, des détenus sont violents envers d’autres, par exemple lorsque des affaires disparaissent. Ils ont un caractère bouillonnant et s’expriment ainsi. Mais en même temps, si nous sommes dans une prison, pourquoi un objet perdu demeure introuvable ?

Quid des trafics de drogues, de portables entre autres objets illicites ?
Si ces objets atterrissent en prison, souvent, c’est à travers des officiers. Et si Vinod Appadoo ne peut les contrôler, comment espère-t-il le faire pour ses prisonniers ? J’ai entendu ces cas de complicité et aussi ceux des familles qui essaient de faire entrer des objets.

Comment s’est déroulée votre libération ?
C’était une grande surprise. Normalement, je devais sortir le 16 décembre 2018. Quelques fois, les officiers m’ont dit de me préparer, mais je n’y prêtais pas attention. Je suis sorti en mai 2018. J’étais très heureux. Ma famille m’a accueilli et la société m’a permis de me réinsérer. Mais tout n’a pas été facile. Pour recommencer à travailler, physiquement, vous n’êtes plus le même. J’ai repris mon métier de maçon mais je n’ai pas l’argent pour acheter les outils, entre autres.

Ne craignez-vous pas la récidive ?
Je ne suis pas tenté par la rechute. Car il est temps que j’arrête les bêtises. Avec ma compagne, nous avons trois enfants. Je ne veux pas perdre ma famille. À quel point aura-t-elle la patience pour supporter une nouvelle épreuve carcérale ? J’ai fait beaucoup de prières pour tenir le coup. Il faut faire le bon choix pour rester sur le droit chemin. Quand je regarde mes enfants, je contemple la liberté et la société, je pense paradoxalement à l’emprisonnement entre quatre murs et aux barreaux. Cela suffit pour que je ne replonge pas.

Comment pourrait-on améliorer le sort des détenus ?
J’ai eu l’occasion de dialoguer avec le commissaire des prisons. C’est un homme qui m’a porté beaucoup d’attention, une chose que j’apprécie. Cependant, il faudrait mieux nous traiter. Nous n’avons pas droit à suffisamment de visites. À une fréquence mensuelle, ce n’est pas assez. Vinod Appadoo est aussi un père de famille. La discipline devrait aussi être repensée par les officiers.

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