Cassam Uteem: «Je parlais aux Mauriciens de cœur à cœur…»

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Cassam Uteem

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Les journaux de l’époque font état d’un malaise, au sein de la communauté créole, plus précisément, qui existait bien avant la mort de Kaya. Étiezvous conscient de ce malaise ?

Dès le début des années 90, et même avant, on évoquait le malaise au sein de la communauté créole, en particulier. Il y eut surtout la prise de parole très forte du Père Cerveau et ensuite la lettre pastorale de Mgr Piat en 1993, qui avait analysé en profondeur les raisons de ce malaise et les mesures nécessaires pour arriver à y mettre un terme.

J’avais personnellement commandité une étude pluridisciplinaire sur le phénomène de l’exclusion et son rapport accablant fut remis longtemps auparavant aux autorités concernées. Il régnait parmi la communauté créole un sentiment de frustration d’être considéré comme des citoyens de 2e grade et d’être victime de toute sorte d’humiliations, de discriminations et d’injustices.

Plusieurs organisations «socio-culturelles» créoles avaient vu le jour et essayaient de faire entendre la voix des victimes, mais sans grand succès. On pouvait prévoir que tôt ou tard, la marmite allait exploser…

Je fais appel à votre mémoire. Comment avez-vous appris que le peuple se révoltait le 22 février 1999 ?

Les services de renseignement, et de temps en temps le Premier ministre, me tenaient au courant des événements «anormaux» lorsqu’ils se produisaient à travers le pays. C’est ainsi que je fus mis au courant du soulèvement d’une partie de la population à l’annonce du décès, en cellule policière, de Kaya.

Quel était votre état d’esprit juste avant de descendre dans la rue pour tenter de calmer les gens ?

J’étais très anxieux et devant la tournure communale que prenaient les événements, je voyais notre pays déchiré et ensanglanté comme ce fut le cas pour les émeutes de 1968, dont j’avais été un des témoins «privilégiés», en tant qu’habitant de la région de la Plaine-Verte et alors dirigeant de la Fédération des clubs de jeunesse portlouisiens : des dizaines de morts, des centaines de blessés, des milliers de déplacés, suivis des années de méfiance et de haine !

Comment avez-vous pris cette décision?

Cette décision, je l’ai prise seul. Seul, en mon âme et conscience, et contre l’avis de mes services de sécurité et du Premier ministre de l’époque

Pouvez-vous décrire le sentiment qui vous animait lorsque vous êtes arrivé à Candos et que vous avez vu la foule ?

J’avais déjà rencontré les habitants de Sainte-Croix et de Roche-Bois, en grande partie de la communauté créole, en compagnie du Père Filip Fanchette, avant de me rendre à Candos, à cité Kennedy, et le lendemain à Goodlands, en compagnie du Cardinal Margéot et du Père Souchon. Les sentiments de révolte étaient palpables et les «émeutiers» étaient tous prêts à appuyer sur la gâchette, si je puis m’exprimer ainsi.

À Candos et à Goodlands, j’ai rencontré séparément les membres des communautés créole et hindoue. Partout, j’avais le même message : Méfiez-vous des fausses rumeurs colportées par des irresponsables dont l’objectif est de semer la zizanie entre les communautés. Je leur parlais avec mon cœur – de cœur à cœur –, car en dans de telles circonstances, on devient tous irrationnels.

Je m’efforçais de les convaincre que leurs doléances allaient être prises en considération dans les plus brefs délais et que la justice s’appliquera à tous, sans discrimination. Que la police agirait avec impartialité. Que la mort de Kaya fera l’objet d’une enquête indépendante. Il fallait les amener à avoir, de nouveau, confiance dans nos dirigeants, dans nos institutions et dans les forces de l’ordre. J’es- sayais de trouver les mots et les accents justes et sincères pour le faire.

Et quel était votre état d’esprit après avoir pris la parole ?

Le doute persistait jusqu’au lendemain et lorsque petit à petit, la situation dans le pays retournait à la normale, je pouvais enfin pousser un ouf de soulagement et offrir grâce à Dieu. Nous l’avions échappé belle !

20 ans après ces émeutes qui ont marqué les esprits, quelles leçons doit-on retenir ?

Que les sociétés comme la nôtre sont toujours très fragiles et qu’il faut continuellement cultiver les bonnes relations entre leurs différentes composantes. L’entente et la paix intercommunautaires ne sont pas des acquis permanents. They must be nurtured, comme dit l’anglais. Il faut également construire une démocratie inclusive et ne laisser personne au bord de la route. Il faut combattre la discrimination et l’injustice sous toutes leurs formes.

On doit s’assurer qu’on a toutes les mêmes chances et les mêmes opportunités, pas en théorie seulement mais dans la pratique. Il faut éradiquer la misère et réduire de manière substantielle l’écart entre les riches et les pauvres. Il faut changer de regard sur ceux qui sont les plus vulnérables et agir pour les intégrer dans notre société pour qu’il n’y ait plus ce sentiment d’exclusion qui habite un trop grand nombre de nos concitoyens.

Pensez-vous que la menace d’une révolte populaire est loin derrière nous ?

Cette menace sera présente aussi longtemps que nous continuerons à jouer à l’autruche en refusant de voir la réalité et refuserons de prendre des mesures qui s’imposent pour créer une vraie société inclusive, stable où tous sont égaux devant la loi et jouissent des mêmes opportunités tout en étant partie prenante du développement dans tous les secteurs de l’économie du pays, sans «chasse gardée», ici ou là.

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Kaya, c’est une musique. Des chansons. Un message de paix, d’amour et d’unité. Kaya, Joseph Réginald Topize de son vrai nom, c’est le visage d’une île Maurice qui voulait s’émanciper des diktats de la société et retrouver ses racines. Son arrestation puis sa mort en cellule, ce 21 février 1999, a profondément blessé l’île Maurice. 20 ans après, les plaies n’ont toujours pas cicatrisé…

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