Au Morne: escale imprévue pour la co-réalisatrice Fanny Glissant

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Fanny Glissant a écouté les doléances des habitants du Morne, samedi 16 février, dont celles du président du village, Anthonio Verloppe.

Fanny Glissant a écouté les doléances des habitants du Morne, samedi 16 février, dont celles du président du village, Anthonio Verloppe.

En foulant le sol mauricien le mardi 12 février, Fanny Glissant, productrice et co-réalisatrice du documentaire «Les routes de l’esclavage», était loin de se douter qu’elle ferait face à la consternation des habitants du Morne. 

Ces derniers digèrent mal que la projection d’un épisode du film de cette descendante d’une esclave et d’un maître qui retrace le commerce mondialisé qu’a représentée la traite humaine puis négrière, se déroule au Green Village, à Coteau-Raffin. Un documentaire également diffusé sur Arte et France Ô.

La pomme de discorde, selon ces habitants, est que cette propriété appartient à Agathe Desvaux de Marigny, avec laquelle ils sont en conflit pour une question de terre. Les premiers soutiennent qu’un terrain au Morne revient à leurs ancêtres alors qu’Agathe Desvaux de Marigny maintient que la-dite terre est une propriété privée achetée par son père, en 1986, à un gros propriétaire terrien de la région.

«Avec tout le respect que je vous dois, on ne vient pas projeter un film chez quelqu’un qui exploite les gens pauvres.»

C’est ainsi que Fanny Glissant a répondu présent à leur invitation, à 15 heures, samedi 16 février. Trois heures avant la troisième et dernière projection de son documentaire à Maurice, Fanny Glissant a écouté les doléances. Puis, a donné sa version des choses. Tantôt en français, tantôt en créole des Antilles.  

Face à une dizaine de villageois, hommes et femmes compris, ainsi que leur président Anthonio Verloppe et le représentant du collectif du village Yoni Auguste, elle a d’abord tenu à s’excuser de «n’avoir pas pu aborder tous les problématiques dans son film». Soulignant qu’elle est disposée à les écouter pour connaître chaque particularité car elle souhaite aussi s’intéresser à ce qui s’est passé dans les îles de l’océan Indien.

Fanny Glissant veut savoir comment se déroule le quotidien au village. Tout sourire, Yoni Auguste lui répond : «Je vous invite. Venez voir.»

De son côté, le président du village, du premier coup, a voulu savoir pourquoi la projection se déroule au Green Village et pas au cœur de leur village. «Je ne suis pas organisatrice. Je suis invitée», répond tout de suite Fanny Glissant. Avant d’ajouter : «Moi, je ne suis pas Mauricienne. Je suis de l’extérieur. Ce travail m’a pris cinq ans de ma vie. Je comprends la souffrance, la douleur des cicatrices qui ne se sont pas fermées. Je suis là pour vous écouter.»

«La projection de ce soir aurait dû se faire dans ce village. Ça aurait été juste et correct car ce que nous voyons c’est que les même inégalités perdurent.»

À Yoni Auguste de lancer à son tour : «Nous sommes là à vous informer de la situation mais en même temps, je sais que je peux recevoir une convocation venant d’elle (Agathe Desvaux de Marigny) me demandant de me présenter au tribunal lundi. J’ai été poursuivi neuf fois. Je suis prêt à me présenter encore et encore.»

Le représentant du collectif du village va plus loin : «On se bat pour la vérité, la justice. Le village a une histoire. Il s’agit du terrain de nos grands-parents pour lequel on se bat pour l’économie de notre village. On veut juste que vous soyez au courant. Cette personne nous fait beaucoup de tort. Nous, nous sommes là pour combattre.»

À un autre de faire entendre sa voix. «Nous avons eu une Commission Justice et Vérité qui a soumis un rapport avec pas mal de recommandations. Avec tout le respect que je vous dois, on ne vient pas projeter un film chez quelqu’un qui exploite les gens pauvres», soutient Jean Claude Jance, qui dit habiter à proximité du Green Village.

Les habitants déplorent aussi le fait qu’ils n’ont pas été invités à la projection. À Stefan Gua, membre de Rezistans ek Alternativ, également présent à la réunion, de déclarer : «La projection de ce soir aurait dû se faire dans ce village. Ça aurait été juste et correct car ce que nous voyons c’est que les même inégalités perdurent.»

Fanny Glissant maintient : «Si je vous parle aujourd’hui, c’est parce que trois organisations, l’Institut Français de Maurice, le centre Nelson Mandela pour la culture africaine et Action Dévelopement Le Morne sont associées pour mon film. Ma vision est d’expliquer le système économique qu’était l’esclavage. J’ai regardé qui a dominé et qui a souffert.» «Je n’ai pas été assez loin dans l’océan Indien. Pourquoi ne pas réfléchir sur ce qu’on peut faire plus tard ?» a proposé la productrice et réalisatrice.

Et de poursuivre : «Si vous m’invitez, je reviendrai. Pour moi il n’y a aucun problème à organiser une projection au village car c’est important que le film aille dans les écoles et pas seulement à l’université pour que des gens comprennent et puissent en débattre par la suite.» Puis elle a remis ses coordonnées à Yoni Auguste. Non sans ajouter par la suite que «c’est la maison de production qui gère tout ça».

La prochaine fois, soutient celle qui a pris l’avion dimanche 17 février, elle visitera le village et prendra même un repas avec des habitants.

Jonathan Narainne d’ADM: «Des minibus gratuits mis à la disposition des habitants»

Jonathan Narainne, coordinateur du projet au sein de l’association Action Développement Le Morne (ADM), a accompagné Fanny Glissant à la réunion de samedi. À la fin, il a tenu à prendre la parole.

«Mo koné zot inn pass par sok. Un mois que je suis là à essayer de rencontrer des gens. Mo’nn fer latet lipié. Mo’nn mont ziska lao», a-t-il déclaré. Avant d’être interrompu dans son élan par des habitantes. «Nous n’avons pas eu votre message car vous ne vous êtes pas adressé aux personnes qu’il faut.» Au final, les deux parties ont convenu d’une réunion. 

Interrogé par l’express par la suite, Jonathan Narainne confie avoir organisé un service gratuit de minibus  pour des habitants qui veulent voir le film, faisant valoir : «On savait qu’on ne pouvait faire une projection ici en raison des problèmes d’électricité.»

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