L’argent, raison d’être de l’esclavage…

Avec le soutien de
Fanny Glissant, coréalisatrice de la série de films documentaire «Les routes de l’esclavage».

Fanny Glissant, coréalisatrice de la série de films documentaire «Les routes de l’esclavage».

Trois des quatre films de la série documentaire «Les routes de l’esclavage» ont été diffusés chez nous, la semaine dernière. C’était en présence de la coréalisatrice Fanny Glissant, nièce d’Edouard Glissant, le «poète du Tout-monde» né en Martinique. Ces projections ont été proposées par l’ONG Action Développement Le Morne et ses partenaires, dans le cadre des commémorations de l’Abolition de l’esclavage.

Le quatrième et dernier volet de la série de films documentaire «Les routes de l’esclavage» a été projeté la semaine dernière à l’Institut Français de Maurice. Pourquoi avoir choisi de montrer «1789-1888 : Les nouvelles frontières de l’esclavage» aux Mauriciens ?
C’est l’épisode qui aborde le passage de l’Atlantique à l’océan Indien. Il s’intéresse à la côte Est africaine. Zanzibar devient tout d’un coup le grand port négrier…

L’esclavage dans l’océan Indien a des spécificités par rapport à ce qui était pratiqué ailleurs. Est-ce que la série en tient compte ?
Cette route-là est abordée dans le film, mais pas Maurice spécifiquement. On montre comment un tout s’est construit. La traite dans les Mascareignes est tellement spécifique que pour l’expliquer dans toute sa longueur, il aurait fallu un film.

Ce sera le cinquième film de la série ?
Voilà.

Sérieusement ?
La série a été pensée comme une première marche pour permettre aux autres de se réapproprier cette histoire. L’esclavage c’est un système économique mondial, à chacun d’apporter une pierre à l’édifice, d’apporter son histoire locale.

Vous avez choisi de montrer l’aspect économique de l’esclavage, notamment les banques et les assurances qui ont bénéficié des compensations reçues par des maîtres. Pourquoi cette approche ?
La motivation principale de la mise en esclavage des hommes, c’est l’argent. C’est aussi simple que ça. C’est le profit, uniquement le profit. C’est même sa raison d’être. L’un des intervenants dit que si on veut comprendre l’esclavage, il ne faut pas l’appréhender sous l’angle moral, des droits humains qui sont des conceptions très tardives. Il faut se poser deux questions : où est la demande de main-d’oeuvre ? Quelle est la fonction de cette main-d’oeuvre ?

Pour construire les grands empires, il faut une appropriation des richesses et de la main-d’oeuvre. À cette époque, il n’y avait pas de pétrole, que les bras des hommes. Alors, vous objectivez les bras des hommes, vous en faites des meubles pour utiliser uniquement les hommes dans leur fonction principale qui est d’être une main-d’oeuvre.

Trop souvent, l’esclavage est résumé comme une histoire de Blancs et de Noirs. Comment racontez-vous le fait que des Noirs ont vendu des Noirs ?
Il faut d’abord se rendre compte que le pouvoir et l’argent n’ont pas d’odeur ni de couleur. Ce serait quand même fichtrement étrange que les Africains, parce qu’ils sont Africains, ne se soient intéressés ni au pouvoir, ni à l’argent. Une fois que l’on dépasse cette bizarrerie…

Le public a-t-il dépassé cette «bizarrerie» ?
Dans différents pays, les gens ont quand même perçu que la réalité des dominants n’était pas exclusivement européenne. C’est pour cela que le deuxième épisode (NdlR : 1375-1620 : Pour tout l’or du monde) est très important. Pour que ce système économique puisse fonctionner, il doit s’appuyer sur un système d’amis. Les Européens mettent énormément de temps à s’implanter en Afrique. Au début, ils restent dans les îles, ensuite sur les côtes, tant c’est difficile.

Vous le savez très bien. Maurice a été un port de transit avant d’avoir été véritablement colonisé. C’est le propre de plein d’îles autour du continent africain. Comme il fallait faire sortir les richesses, cela a modifié jusqu’au sens des routes à l’intérieur du continent africain. On est passé d’une circulation intérieure à une construction extérieure au continent, avec de grandes capitales qui vont s’installer tout au long du pourtour continental.

Vous avez déclaré que les films montrent «les infrastructures de l’esclavage». Est-ce une tournée des monuments comme la maison de l’esclave à l’île de Gorée ou tout à fait autre chose ?
Par infrastructures, nous voulons dire les outils. Il y a les outils idéologiques sur la construction de la race. Il y a des outils économiques : banques, assurances. C’est aussi des outils technologiques, avec les caravelles, les chameaux comme au VIIe siècle. Après c’est de l’architecture, parce qu’il faut des lieux pour stocker.

Il fallait que les lieux soient signifiants, comme les forts le long de la côte Ouest africaine. Ces forts étaient des lieux de stockage mais avant tout de protection, parce que les royaumes africains étaient hyperpuissants. Ils pouvaient déloger les Européens à n’importe quel moment. Pour affréter un bateau comme la Marie Séraphique, qui part de Nantes, à la fin des années 1770-80 – tous les termes sont horribles quand on se rend compte qu’on parle de marchandise humaine, mais c’était la terminologie… Il va faire toute la côte, charger des esclaves dans le golfe de Guinée, repartir à Saint Domingue avant de revenir. C’est un an et demi de voyage. L’affrètement, c’est sept mois. Il y a des gens qui sont embarqués à Lagos, qui vont rester sept mois à bord. La mortalité est aussi due à ce temps, parce que sur la côte, ça négocie.

Les gens sont très au fait des réalités. Il y a même des négriers qui sont allés jusque dans les Caraïbes, qui ont vu la réalité des plantations, qui savent à quelle époque de l’année on a besoin de main-d’oeuvre. Ils vont négocier un prix plus élevé pour les esclaves parce qu’on sait qu’à ce moment-là, on en a besoin. Penser que la globalisation est quelque chose qui appartient au XXe siècle est complètement obsolète. La globalisation, la mise en rapport des différents continents est multiséculaire, millénaire. L’Afrique et l’Europe conversent de façon régulière depuis le Moyen-Age. Quant à l’océan Indien et l’Afrique, ils n’ont cessé d’être en conversation permanente.

Quel traitement accordez-vous à la violence dans la série documentaire ? C’est l’un des éléments inhérents au système.
Le film montre comment on réduit quelqu’un en esclavage. Il y a la violence et puis l’incarnation de la violence, c’est-à-dire le fait de penser que l’on est esclave par descendance, par religion, par justification. Ce sont deux choses extrêmement puissantes. C’est la violence qui pour ainsi dire abîme l’objet et celle qui fait intégrer la domination. On a choisi l’animation pour montrer la violence jusqu’au bout, parce que les sévices sont quand même énormes. Il s’agissait de viols systématiques, d’enfermement.

L’un des historiens décrit à quel point on pratiquait une culture de la terreur sur les bateaux et dans les plantations. Quand vous arriviez dans un village d’esclaves, il y avait des têtes d’esclaves sur des pics, qu’on laissait pourrir. L’esclavage, c’est aussi une odeur. C’est l’odeur de la pourriture des corps. Quand on parle des villages d’esclaves dont les odeurs remontent jusqu’aux plantations, c’est aussi toute cette mise en scène macabre pour forcer les gens à travailler.

Il ne faut pas oublier que l’esclavage c’est aussi du marronnage, c’est aussi de la résistance permanente de gens qui ne veulent pas se soumettre.

Au Brésil, des esclaves urbaines, qui travaillent dans les maisons ont organisé des systèmes de tontines (NdlR : à Maurice on dirait «met sit») pour racheter la liberté de leur enfant. Elle le rachète quand l’enfant ne coûte pas cher, c’est-à-dire quand il est très petit, à un an. Vous imaginez ce que cela veut dire quand on connaît le taux de mortalité des enfants. Cela veut dire que tout l’argent sert à racheter un enfant qui peut-être 20 ans plus tard pourra racheter sa mère, parce qu’il aura été libre de gagner de l’argent. C’est vous dire à quel point l’idée de la liberté est une obsession chez l’esclave. Il n’y a pas d’esclave qui accepte sa condition. Il a toujours la volonté de s’en sortir.

En présentant les documentaires «La route de l’esclavage», vous n’hésitez pas à parler de votre histoire personnelle. Vous dites que trois mois avant la concrétisation du projet, vous avez appris que vous êtes descendante d’esclave et descendante de maître. Vous êtes aussi la nièce de l’écrivain Edouard Glissant. Est-ce qu’il faut une légitimité pour parler d’esclavage ?
Non, il ne faut pas de légitimité pour parler d’esclavage, parce que c’est un bien commun. Je mets mon histoire en avant pour raconter le lien, mais aussi la complexité de nos fabrications individuelles. La complexité de ladite identité. On n’est pas Noir ou Blanc. J’ai envie de dire que l’on est tous créole, tous mélangés. Aujourd’hui les nouveaux tests ADN permettent de voir à quel point on est mélangé.

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