Bangladais: est-ce qu’ils nous dérangent ?

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Ujjal, Azahar, Arif, Zulhas, Biblob et Maruf sont au four et au moulin dans une boulangerie sise à Curepipe.

Ujjal, Azahar, Arif, Zulhas, Biblob et Maruf sont au four et au moulin dans une boulangerie sise à Curepipe.

Attroupés en masse, bruyants, envahissant mais aussi assidus au travail, les Bangladais ne cessent d’attirer l’attention. Comment ces ouvriers perçoivent-ils les Mauriciens ? Et de notre côté, les voyons-nous d’un bon oeil ?

«Mauritius : good … » , «People nice», «No problem» : ils ne tarissent pas d’éloges sur les Mauriciens. À la boulangerie et pâtisserie Vatel Bleu à Curepipe, ce jeudi 7 février 2019, Ujjal, Azahar, Arif, Zulhas, Biblob, Maruf sont au four et au moulin. Agés entre 22 et 38 ans, ces derniers y travaillent depuis cinq mois à 3 ans. Et Azahar est à son deuxième passage dans l’île : «In Bangla, tigit biznes, tigit kas. Avek exchange rate, gagn plis. Bangla, pa travay. Happy here», bafouille-t-il en créole. En effet, ce dernier compte plusieurs années de service dans la fabrication de pains et pâtisserie. D’autant qu’à Maurice, son employeur lui a trouvé, ainsi qu’à ses compatriotes, un logement à proximité et leur procure une allocation alimentaire. Une mesure qui contribue à leur intégration.

«On s’adapte vite. En parlant avec les Mauriciens, on apprend peu à peu le créole. Food good, no problem», confie Ujjal, qui en sus de la confection, se charge des ventes et de la caisse. De son côté, Rajiv, 33 ans, est tout aussi «content» d’être sous nos cieux. Il travaille dans une usine textile depuis quelques années : «Moi konpran creol. Tou pass bien Maurice.» Comme ses pairs, il s’est vite adapté à son environnement et aux Mauriciens. Si bien qu’ils se sentent presque comme à la maison… Mais quel est le regard des Mauriciens sur ces ouvriers venus d’ailleurs ? Bêtes curieuses pour certains, traceurs pour quelques-uns ou encore «bwat tapaz» pour d’autres, les perceptions fusent. «Les Mauriciens ne sont pas sérieux. Les Bangladais sont vraiment travailleurs mais en revanche, la communication avec eux n’est pas facile», confie Rashid, un employeur. Plusieurs évoquent cette barrière linguistique. Car ces derniers ne parlent pas l’hindi mais le bangladais. Parfois, certains comprennent un peu l’anglais. «Quel calvaire pour leur faire comprendre quelque chose», soupire David, un commerçant.

En tirant la question de langue, les Mauriciens ne mâchent pas leurs mots. «Zot koz for. Dan bis, zot bar plas pou zot kamarad ou pa kapav vinn asizer. En plis pa konner ki zot rakonter koumsa lor portab. Bis la fini ariv la gare, zot ankor pe koze mem. Mo latet fer mal», raconte Guylaine, 55 ans, une passagère. Pour sa part, Sarah-Jane, 35 ans, les trouve envahissants : «Où qu’on aille, on les croise. À Port-Louis, ils sont souvent massés sur les rues aux abords de la banque. Du coup, on a du mal à passer. À la plage ou dans les centres commerciaux, on les voit partout. Et comme j’habite non loin d’un dortoir, j’ai comme l’impression que ma rue est devenue très, voire trop bollywoodienne.»

Christian, 47 ans, lui, ne cache pas sa frustration. Maçon, il a du mal à trouver du travail et semble avoir une dent contre ces ouvriers. «Nou pa pe gagn travay. Be zot kouma dir zot gagn sa dipin diber», lance-t-il. Mais ce n’est pas de leur faute, défend un employeur : «Les Mauriciens délaissent plusieurs secteurs, dont celui de la construction. Combien de maçons locaux avons-nous employés ? Si vous les revoyez le lendemain, c’est beaucoup. Généralement, ils commencent un chantier puis se volatilisent. Ils ne sont pas fiables. Les Bangladais ne demandent pas grand-chose et sont très dévoués à la tâche.»

Hélas, tous les Mauriciens ne sont pas si tolérants. Rajinee, 62 ans, dont le voisin est planteur, a du mal avec le comportement de ces ouvrières : «Je les vois passer et grimper sur les arbres pour cueillir des fruits. Elles ne demandent même pas d’autorisation et assument qu’elles peuvent les prendre».

Fort des perceptions sur ces étrangers, les Mauriciens seraient-ils xénophobes ? «Je crois que c’est facile de mettre une telle étiquette surtout face à un problème de culture, de civilisation et de classe sociale. En fait, il y a des valeurs de représentations sociales différentes», affirme Paula Lew Fai, psycho-sociologue. Selon elle, les classes laborieuses peuvent caractériser une sorte de méfiance. «En sus du choc des cultures entre les deux peuples, des préjugés de classes peuvent survenir. Les Mauriciens peuvent y voir du machisme, de la violence etc. L’exclusion est alors perceptible et renforcée par les difficultés de langues», indique-t-elle.

Au final, les Mauriciens peuvent réagir par rejet et indifférence, ajoute-t-elle.

En chiffres

Selon le «Digest of Labour Statistics», en 2017, 28 400 travailleurs étrangers exerçaient à Maurice. Ceci comprend 20 000 hommes et 8 400 femmes. Sur un total de 51 196 employés, 22 242 étaient des étrangers occupant principalement des emplois dans le secteur manufacturier. Une concentration des emplois est notée dans le textile, l’habillement et l’alimentaire.

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