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Le 5 juillet, l’école primaire St Nicholas, à Sodnac, célèbrera ses 25 ans. Si cette école privée a connu le succès dès le départ, c’est parce que sa fondatrice et directrice, Marie-Claire Heerah, applique une pédagogie précise, basée sur sa longue expérience de l’enseignement et de l’administration.

Cette femme de tête respire l’élégance jusqu’au bout des ongles. Sa vision de l’éducation repose non seulement sur l’acquisition de connaissances livresques selon un programme d’études défini mais aussi et surtout sur l’émulation par inclusion et sur le développement moral et intégral de l’enfant. Elle met l’accent à 200 % sur le pré-primaire «car c’est sur une telle base que l’on peut armer nos enfants pour un avenir meilleur en toutes choses». 

Marie-Claire Heerah est une des quatre filles de feu France Ducasse, homme cultivé, responsable de la collecte de la taxe immobilière à la mairie de Beau-Bassin/Rose-Hill. Elle a eu pour modèle ce père aimant mais non moins strict et discipliné, qui, à 58 ans, n’a éprouvé aucune gêne à s’asseoir sur les bancs de l’université de Maurice, qui venait d’ouvrir ses portes, pour se familiariser avec la comptabilité et élargir son horizon. Un père qui n’arrêtait pas de répéter à ses filles de «never let it rest until your good is better and your better is best». Marie-Claire Heerah ne l’a jamais oublié. Elle en a d’ailleurs fait la devise de l’école St Nicholas.

Cette femme qui a une tête bien à elle a fréquenté le collège St Andrews à l’époque de l’administration britannique. A l’issue de ses études, le conseil de famille décide qu’elle sera institutrice. Elle suit une formation au Teachers’ Training College. Avant qu’elle n’ait terminé, le gouvernement l’envoie enseigner dans une école primaire dans le Nord. Lorsque Marie-Claire Heerah débarque dans cet établissement, elle a à peine 18 ans et se retrouve face à des enfants qui parlent surtout l’hindi.

Etant profondément chrétienne et avec son expérience dans le guidisme, elle se dit qu’elle doit s’adapter. Elle contourne les difficultés de communication en apprenant l’hindi. Elle apprend même à compter dans cette langue pour pouvoir expliquer les mathématiques aux enfants. 

Peu après, elle épouse Emmanuel Heerah, policier qui a terminé sa carrière en tant qu’assistant commissaire de police. C’est vers elle que le ministre de l’Education d’alors, R. Joomadhur, se tourne pour animer le premier camp de vacances du primaire à Anse-la-Raie. Elle s’en chargera pendant trois ans. Elle siège aussi sur les panels du Mauritius Institute of Education (MIE), chargés d’élaborer le contenu des manuels scolaires. Son temps se partage alors entre le MIE et l’enseignement dans une école primaire.

L’école où son affectation est la plus longue, soit 13 ans, et où on lui mène la vie dure parce qu’elle brise le système de leçons particulières, c’est à La Visitation RCA. Elle estime que les enfants – hormis les lents à l’apprentissage et les analphabètes - n’ont pas besoin de cours particuliers si les explications des instituteurs ont été convenables pendant les heures de classe. Cette mère de trois enfants – Wendy, Sandy et Rudy – propose des cours gratuits aux enfants qui suivent les leçons particulières. Ce que ses collègues, qui se font payer, apprécient moyennement. Quelques esprits chagrins la rapportent à la Roman Catholic Authority qui, sans l’écouter, la transfère ailleurs. Se sachant dans son bon droit, elle refuse la mutation et préfère démissionner lorsqu’elle sent de la résistance du côté de la RCA.

Elle se fait embaucher par la Clavis Primary School, dont le pendant secondaire, le Bocage High School, vient d’ouvrir. Elle anime une classe de transition pour les enfants qui s’apprêtent à compléter leur primaire et passer au secondaire. On la sollicite aussi pour le développement du programme d’études. En 1994, elle décider d’ouvrir sa propre école primaire. Mais avant, elle part pour la Grande-Bretagne suivre un Advance course for Headmasters. Elle part ensuite pour Rome suivre un cours de Teacher’s Training pendant trois semaines

Ayant une idée précise de ce qu’elle veut, Marie-Claire Heerah ne laisse rien au hasard. Elle recrute des instituteurs à qui elle inculque sa vision de l’éducation, forme son personnel administratif et même son planton pour que tous aient les mêmes objectifs et regardent dans la même direction. Après quoi, elle démarre son école qu’elle nomme St Nicholas d‘après le patron des écoliers, dans un bâtiment qu’elle loue à Quatre-Bornes. Elle innove car elle propose un encadrement personnalisé avec des classes de moins de 20 élèves, aligne un programme d’études comprenant 20 sujets dont l’anglais décomposé en trois matières – élocution, grammaire, compréhension – idem pour le français, l’espagnol, l’allemand, les mathématiques, l’histoire géo locale et internationale, les arts, l’éducation morale et la connaissance de la Bible.

A St Nicholas, personne n’est redoublant et pour cause : si un enfant montre une faiblesse dans une certaine matière lors des contrôles, l’instituteur récupère une de ses classes d’activités ou d’éducation physique pour lui faire du rattrapage jusqu’à ce qu’il ait compris et rattrapé son retard. Marie-Claire Heerah fait en sorte que ses classes de 20 élèves comportent des éléments brillants et moins brillants afin que les meilleurs éléments servent de modèles aux autres. «L’humain a toujours eu besoin d’un modèle.».   

Les parents adhèrent à cette nouvelle pédagogie. Au bout de deux ans, Marie-Claire Heerah, qui veut avoir son propre bâtiment, fait une demande d’emprunt auprès de la Mauritius Commercial Bank. Sa demande est rejetée. Elle se tourne alors vers la State Bank. Jayraj Sonoo, haut cadre, croit en son projet. La SBM la finance. Elle peut aussi compter sur le sérieux de son contracteur Alain Chan Tin, sur l’ingénieur M. Gooljar et même sur le corps enseignant et en particulier Guy Geneviève, qui, quand l’argent vient à manquer en raison des coûts qui ne cessent de grimper, n’hésite pas à organiser une collecte pour compléter la construction de l’école sur le terrain acheté à Sodnac. 

Au bout de 15 ans, elle réalise qu’il est important d’assurer une continuité dans ce type d’enseignement. C’est ce qui la pousse à ouvrir un établissement secondaire éponyme en face du golf du Ghymkhana à Vacoas. En sus du recteur Raymond Rivet, ex-directeur du St Esprit, elle embauche un Discipline Master. Elle fait la navette entre les institutions primaire et secondaire pour veiller à ce que tout fonctionne selon les plans établis. Et c’est le cas car, dit-elle, «j’ai un personnel dévoué. Sans eux, je n’y serai pas arrivée. Mais malgré cela, c’est difficile de plaire à tout le monde».

Sa fille aînée Wendy, après une carrière à Air Mauritius en tant qu’hôtesse, démissionne alors qu’elle est chef de cabine, pour lui prêter main forte. Wendy agit comme Administrative and Financial Manager des deux établissements. 

Marie-Claire Heerah trouve actuellement inutile le débat autour des trois, quatre ou cinq Credits. Ce qu’elle fait au niveau du secondaire, c’est de sonder les élèves sur la carrière qu’ils désirent embrasser et les conseiller sur les matières à l’étude à prendre en conséquence pour qu’il n’y ait, au final, pas de mauvais choix de matières. Elle met aussi les parents dans le coup pour qu’ils ne projettent pas leurs désirs sur leurs enfants mais encouragent ces derniers dans les professions de leur choix.

Sa plus belle réussite, dit-elle, ce n’est pas son élève, classée 9e après les lauréats mais une jeune fille nommée Bernadette, qui souffrait de dyslexie sévère et qu’aucune école ne voulait accepter. Pour Marie-Claire Heerah, Bernadette représentait un challenge. Elle l’a admise et la mise dans les classes de chant, de danse et de théâtre. Pour apprendre les chansons françaises de Brel, Bécaud, Ferrat etc., il faut répéter les paroles et l’instituteur de chant a fait Bernadette répéter les textes au point où elle les a retenus. Marie-Claire Heerah se dit qu’elle a trouvé la clé qu’il fallait et a conseillé aux instituteurs de faire Bernadette répéter les leçons. La jeune fille a tout retenu par répétition et a réussi son cycle primaire et secondaire jusqu’au Higher School Certificate. Elle a d’ailleurs obtenu un A en français et un autre en art. Pour mettre toutes les chances du côté de Bernadette, Marie-Claire Heerah a été jusqu’à employer sa mère. Aujourd’hui, Bernadette travaille dans un cabinet d’architecte et sa mère est restée employée de l’école. «Pour moi, Bernadette est une vraie lauréate. C’est pour elle qu’il faut éclater les pétards. J’ai eu plusieurs ‘miracles’ de ce type à St Nicholas. Au fond de chaque enfant, il y a quelque chose de beau. Il faut juste le découvrir et le nourrir.»

Cette femme qui s’est vu décerner il y a quelques années le titre de Most Influential Women in Business and Government in Education and Training au niveau national et régional par Celebrating Excellence in Organisations, envisage d’abandonner le Cambridge International Examination pour l’International General Certification of Primary and Secondary Education, qu’elle considère plus adapté aux besoins actuels des apprenants. Quand femme veut…

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