Nigel Worden: «L’esclavage n’est pas quelque chose de dégradant»

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Nigel Worden, historien, Emeritus Professor, université de Cape Town, Afrique du Sud.

Nigel Worden, historien, Emeritus Professor, université de Cape Town, Afrique du Sud.

Invité par le Centre for Research on Slavery and Indenture de l’université de Maurice, Nigel Worden a donné, jeudi, une conférence sur le thème «Being a historian of slavery».

Le projet de musée de l’esclavage à Maurice peine à sortir des startingblocks. Mais pourquoi faut-il un musée de l’esclavage ?
Vous avez de la chance. Il y a déjà le Morne, un site associé à l’esclavage. Il n’existe pas vraiment d’équivalent au Cap. Un musée affirme que l’esclavage mérite que l’on s’en souvienne. C’est vrai que les musées ont souvent une fonction pédagogique. Mais un musée n’est pas obligatoirement impersonnel. Les musées font tout pour s’éloigner de l’image ennuyeuse d’un lieu rempli de choses exposées dans des boîtes de verre.

Le musée de l’esclavage au Cap (NdlR : Slave Lodge) a connu plusieurs polémiques, notamment à cause du bâtiment où il se trouve. It was the old white cultural history museum. L’autre gros débat, c’est de se demander si ce musée ne parlera que de l’esclavage aux 18e et 19e siècles ou s’il abordera toutes les formes d’oppression ? Il existe différents types d’esclavage. Réduire l’esclavage à sa définition historique a créé des tensions.

L’ancien hopital militaire, situé à deux pas de l’Aapravasi Ghat, où doit se faire le musée de l’esclavage.

Qu’est-ce que cela a de particulier d’être un historien de l’esclavage, en comparaison avec d’autres périodes historiques ?
C’est assez difficile à dire. Je travaille sur l’esclavage depuis 25 ans. C’est un intérêt pour l’histoire de ceux qui n’ont ni le pouvoir, ni l’autorité. The history of those from below.

L’esclavage a joué un rôle majeur dans l’histoire, à Maurice et en Afrique du Sud. Si les esclaves n’ont pas laissé des récits de leur vécu, cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas eu des vies intéressantes. Soit l’écrit n’était pas possible, soit ce qui avait été écrit a été détruit. Être historien de l’esclavage demande de chercher assidûment des documents qui sont souvent cachés.

Vous êtes l’historien qui lit entre les lignes ?
Exactement. J’ai beaucoup travaillé sur des documents des cours de justice, des casiers judiciaires. Un procès, c’est une situation inhabituelle, quelque chose s’est mal passé. Ces documents révèlent des aspects de la vie des gens, presque par accident.

Prenez le cas extrême d’un assassinat. Un esclave témoigne : «Quand je me suis levé à quatre heures du matin pour traire les vaches, comme je le fais chaque jour, j’ai vu quelqu’un qui rôdait près de la ferme.» Cela nous donne une image de sa vie au quotidien. C’est comme un travail de détective, être sensible à ce qu’un document vous dit réellement. D’autant plus que ces documents sont le fait des propriétaires ou d’officiers de l’État, qui ne sont pas bien disposés envers les esclaves.

En travaillant sur l’esclavage, je me suis rendu compte qu’il affecte profondément la vie des gens jusqu’à aujourd’hui. Souvent c’est une histoire que les gens ne connaissent pas, pour toutes sortes de raisons. Parfois, parce que l’esclavage est perçu comme honteux, les gens ne veulent pas y être associés. Au Cap, beaucoup d’esclaves sont venus de l’Asie du sud-est, d’Indonésie. L’une des croyances les plus répandues c’est que ces esclaves étaient de souche royale, donc les gens ne veulent pas être associés à quelque chose qui est perçu comme étant dégradant.

C’est justement très important de dire que l’esclavage n’est pas quelque chose de dégradant. Il faut être fier de ce que ces esclaves ont enduré, tout ce à quoi ils ont survécu.

L’ancien hopital militaire, situé à deux pas de l’Aapravasi Ghat, où doit se faire le musée de l’esclavage.

L’un des devoirs de l’historien est-il de changer les mentalités qui considèrent l’esclavage comme dégradant ?
C’est aussi primordial de montrer que les esclaves ont contribué à la construction du monde dans lequel nous vivons. Je ne veux pas diminuer les horreurs et l’immoralité de l’esclavage. Mais il faut mettre l’accent sur le fait que ces hommes et ces femmes n’ont pas été détruits par l’esclavage.

Il y a une croyance répandue, surtout parmi les auteurs et historiens américains, que l’esclavage a tout balayé. Ils pensent que l’esclave était presque comme un enfant. Quelqu’un qui avait tout perdu et qui était entièrement dépendant de la volonté du maître. Not so.

En Afrique du Sud, dans les années 1980 et au début des années 90, à l’époque de l’apartheid, c’était primordial de montrer que les esclaves avaient activement résisté au système. C’était un parallèle avec la situation des classes laborieuses. Je me souviens que des gens ont dit : «Cela explique pourquoi on en est là.» Ce ne sont pas les historiens qui ont révélé l’Histoire aux gens. It was the other way round. En tant qu’historien, j’ai eu le privilège de voir comment tout cela a eu des effets sur la vie des gens. En travaillant sur l’esclavage, vous devenez pratiquement un historien activiste.

Êtes-vous un historien activiste ?
I would like to think so. Ce que vous faites a un but.

Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans le 18e siècle, la période hollandaise et la présence de l’East India Company au Cap.
Je me suis d’abord intéressé au 19e siècle. Comme je suis un historien d’expression anglaise, les documents étant en anglais, c’était plus simple. Par la suite, j’ai découvert la richesse des casiers judiciaires de la période hollandaise, au Cap. En caricature, on a déjà dit que l’East India Company gardait des archives détaillées sur pratiquement tout. They must have been hell to work for. À chaque procès, ils ont noté toutes les preuves, fait des copies qui ont été envoyées en Hollande. Ces documents sont fantastiques, à condition de pouvoir les lire.

Vous avez appris le hollandais ?
Oui, dans ce but précis. Ce n’est pas une langue compliquée. It’s not like reading high literature. I can cope with reading a court record but I can’t order a cup of coffee in Amsterdam (rires). Ces documents n’avaient pas été étudiés. They were just sitting there.

En bon état de conservation ?
Nous n’avons pas le même climat qu’ici. Ce qui est assez ironique, c’est que ces documents ont été bien préservés, parce que les colons blancs considéraient qu’ils racontaient leur histoire. Sauf qu’au coeur de ces documents, il y a, the dynamite of another world which was revealed.

Ces documents font-ils mention de l’East India Company à Maurice ?
Pas tellement dans les documents que j’ai étudiés. Quand l’East India Company a quitté Maurice, ils ont emporté leurs documents avec eux, au Cap. Donc certaines archives concernant le début de la période hollandaise à Maurice sont au Cap. Je pense que les historiens mauriciens le savent.

D’où vient votre intérêt pour Maurice ?
C’est grâce à un intérêt pour l’histoire de la région. Ma mission était de montrer que Cape Town et ses alentours ont été créés comme une partie intégrante d’un monde indianocéanique. C’est une histoire un peu différente du reste de l’Afrique du Sud, du reste de l’Afrique même.

Personnage méconnu. Louis de Maurice, meneur d’une révolte d’esclaves au cap

Louis de Maurice (NdlR : aussi appelé Louis van Mauritius) a mené une révolte d’esclaves au Cap en 1808. C’est après que les Anglais aient repris la colonie (NdlR : Il y a eu deux batailles entre Hollandais et Anglais pour le Cap. Après celle de Muizenberg en 1795, gagnée par les Anglais, les Hollandais ont récupéré la colonie suite au traité d’Amiens en 1802. Les Britanniques occupent à nouveau le Cap après la bataille de Blaauwberg en 1806. Le traité anglo-britannique confirmé la possession britannique en 1814).

Selon Nigel Worden, cette révolte d’esclaves n’a duré que trois jours. «Mais c’est un événement très important», affirme-t-il.

Louis se lie à deux hommes de la marine britannique. «Ils buvaient dans un pub à Cape Town. L’un des marins a demandé à Louis : pourquoi es-tu esclave ? Tu devrais être libre. Il n’y a pas d’esclaves en Angleterre, ni en Amérique. Bien sûr, ce n’était pas tout à fait vrai».

Nigel Worden souligne que cela n’a pas été une révolte violente. «Personne n’a été blessé, en dehors des meneurs qui ont été exécutés.» Louis a convaincu des esclaves travaillant sur les fermes de faire la grève. «C’était un renversement des rôles. Dans certains cas, ils ont attaché les propriétaires et les ont envoyés au chef-lieu pour être jugés.»

Les esclaves sont entrés dans la maison des maîtres, où ils n’avaient pas toujours accès. «Le seul fait d’entrer dans la maison du maître était une affirmation d’égalité.» Certains maîtres ont tenté de se sauver quand la nouvelle s’est répandue. Ils ont été capturés, «comme les esclaves qui se sauvaient et que l’on capturait». Cette révolte fut vite écrasée par l’armée britannique au Cap. «Même si cette révolte a échoué, elle a changé la manière de penser, en montrant qu’un autre monde est possible.»

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