Main d’œuvre étrangère: les activités économiques compromises sans les Bangladais ?

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(À g.) Un Bangladais clandestin évacué à 4 heures du matin. (À dr.) Les étrangers sont nombreux à travailler dans la restauration, comme ici, dans un «snack» de la capitale.

(À g.) Un Bangladais clandestin évacué à 4 heures du matin. (À dr.) Les étrangers sont nombreux à travailler dans la restauration, comme ici, dans un «snack» de la capitale.

D’abord, les statistiques qui datent de décembre 2018 le confirment. Les Bangladais sont de plus en plus nombreux à Maurice. Sur les 42 572 ouvriers étrangers recensés, 24 256 proviennent du Bangladesh. Ils sont déployés dans divers secteurs et s’acquittent surtout, des tâches délaissées par les Mauriciens.

D’ailleurs, les chiffres de la Banque centrale sont révélateurs. Rs 9,3 milliards ont été transférées par ces ouvriers dans leurs pays respectifs pour la période 2017-18. Où travaillent-ils ? Pourquoi sont-ils importants ?

Au Bangladesh, toute une machinerie a été mise en place. «Les Bangladais vont travailler dans plusieurs pays. Et à Maurice, on aura besoin d’eux de plus en plus. Ce qu’ils font aurait pu être fait par des Mauriciens, mais ces derniers refusent», soutient Pradeep Dursun, le Chief Operating Officer de Business Mauritius. Il avance qu’il est impératif de reconnaître leur contribution au développement de l’économie.

Il est rejoint dans ses propos par l’économiste Eric Ng. «Encore faut-il que les Mauriciens soient productifs. C’est vrai qu’importer de la main-d’oeuvre bangladaise coûte cher mais ils sont plus productifs et disponibles. Ils travaillent, par exemple, dans des supermarchés alors que les locaux refusent», fait-il ressortir.

«Opérateurs compétents»

La majorité des Bangladais est employée dans le textile. Peut-on s’en passer ? «Non», souligne Guillaume Dalais, le Chief Executive Officer (CEO) de Floréal International Group & Tropic Knits Group. Selon lui, l’industrie du textile ne pourra survivre sans l’apport des travailleurs étrangers, qui «sont des opérateurs compétents dans le domaine». Et de déclarer que les ouvriers étrangers et les Mauriciens sont complémentaires dans une entreprise textile «car la force et la viabilité de celle-ci reposent sur l’ensemble de ses talents».

Guillaume Dalais confie que le choix d’embaucher des Bangladais dans ce secteur est surtout lié au fait qu’ils possèdent le profil recherché. «Bien sûr nous voudrions privilégier les Mauriciens. On recherche ceux qui ont la compétence requise. Et si l’on n’arrive pas à en recruter, l’on opte pour les travailleurs étrangers.» Il souligne que le recrutement des employés locaux est souvent compromis quand «les facteurs de la compétence et de la compétitivité entrent en jeu».

Toutefois, il reconnaît que si l’on veut que le textile reste compétitif, l’apport des travailleurs étrangers a toute son importance. «Les Bangladais et les Malgaches correspondent plus au profil que les compagnies recherchent, même si chaque entreprise a sa propre stratégie d’embauche selon les compétences requises.»

Autre secteur qui emploie un nombre grandissant de Bangladais : la boulangerie. Ils sont plus de 700 à y être employés. «Au total, 99,9 % des boulangeries fonctionnent avec la main-d’oeuvre étrangère. Si zot pa ti la, ou pas gayn dipin gramatin», explique Nasser Moraby, le président de l’Association des propriétaires de boulangeries.

Il fait valoir que les Mauriciens ne veulent plus faire ce métier, alors qu’ils étaient bien payés. «Il fallait leur courir après pour qu’ils viennent bosser dans l’après-midi», avance-t-il. Problème qui n’existerait plus depuis l’arrivée des étrangers. «Il est vrai qu’ils touchent plus mais en retour on est sûr de notre produit».

Métiers de la terre

L’agro-industrie voit également l’emploi de Bangladais. Ces derniers sont habitués à labourer les champs et cultiver les légumes dans leur pays. Cette évolution, Isoop Soobadar, ancien président de la Market Traders Association, en est témoin. «Ces ouvriers savent travailler la terre», note-t-il. Et d’ajouter qu’ils n’hésitent pas à faire des efforts physiques considérables, que refuseraient les Mauriciens. «Ils travaillent dans les usines en semaine et durant le week-end, ils sont dans les champs.»

Selon lui, les Mauriciens ne sont pas intéressés par les métiers de la terre. «Certains travaillent de 6 heures du matin à 11 heures. Ils touchent Rs 500. S’ils revenaient dans l’après-midi, ils toucheraient Rs 300. Dans plusieurs cas, les Mauriciens choisissent de ne pas revenir, alors que le Bangladais sera présent sans faute», souligne Issoop Soobadar.

Le monde de la construction n’est pas non plus étranger aux étrangers. Au total, ils sont 7 000 à y travailler. Ce chiffre compte de nombreux Bangladais. Cependant, Gérard Uckoor, président des petits entrepreneurs, aurait préféré y voir plus de Mauriciens. Et poursuit que ce secteur demande une valorisation.

Ouvrir les vannes aux étrangers, y compris des Bangladais, séduit également l’hôtellerie. Jocelyn Kwok, CEO de l’Association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM), affirme que le secteur touristique et l’hôtellerie souffrent terriblement d’un manque de maind’oeuvre. «La multiplication des annonces d’offres d’emploi par les hôtels en ce moment devrait nous interpeller. Nous sommes en mesure d’avancer que face à la croissance de l’industrie, la multiplication des entreprises de restauration et d’hébergement, le phénomène des food courts et des franchises, ou encore l’activité grandissante de catering, les institutions de formation n’ont pas pu suivre le pas.»

Pour lui, le manque de ressources humaines convenablement formées est amplifié par l’attrait des emplois sur les bateaux de croisière. Le CEO de l’AHRIM explique que durant ces cinq dernières années, il y a eu à tout moment entre 300 et 800 postes impossibles à remplir dans les établissements hôteliers. D’après lui, il est temps de faire appel à des étrangers dans ce secteur.

Pour sa part, Eric Ng reconnaît la contribution des travailleurs bangladais à Maurice. Cependant l’économiste est d’avis qu’on sera moins dépendant d’eux si les locaux souhaitent faire les métiers qu’ils ont délaissés et qui ont été repris par les ouvriers étrangers.

Les ouvriers chinois moins présents

Quid des ouvriers chinois dont le nombre a connu une baisse au fil des années ? Selon Pradeep Dursun, ce phénomène s’explique par le fait que l’offre mauricienne n’est plus attrayante. «La Chine a elle-même beaucoup développé. La plupart des Chinois qui viennent travailler chez nous le font à travers de gros contrats. Et certaines clauses de contrat stipulent qu’il faut employer des personnes dudit pays. Puis, il y a aussi le fait que d’autres pays proposent de meilleures offres», affirme le COO de Business Mauritius. 

Abondant dans le même sens, Fayzal Ally Beegun laisse entendre que les Chinois viennent surtout à présent travailler dans le domaine de la construction et de la réparation des téléphones portables, ce qui correspond mieux à leurs champs d’expertise.


«Maurice peut se le permettre»

Des métiers qui nécessitent des efforts physiques, ceux qui ne peuvent se pratiquer dans le confort d’un bureau, ou encore ceux qui s’exercent à des heures indues n’attirent guère les Mauriciens. Surtout «de par les développements survenus et le niveau de vie qui a connu une hausse», souligne le «Chief Operating Officer» (COO) de Business Mauritius, Pradeep Dursun. «Même les chauffeurs d’autobus demandent à pouvoir importer de la maind’oeuvre», fait-il ressortir. Idem pour des cliniques qui comptent des partenaires stratégiques et qui importent une partie de leur personnel médical et paramédical. Toutefois, le COO de Business Mauritius estime que cette attitude est «légitime» car Maurice est un pays en développement. Sans compter les clichés. «Avoir un bon travail rime souvent avec décrocher un job dans un bureau. Les gens ne sont pas prêts à compromettre leur confort», affirme-t-il. En effet, Pradeep Dursun explique que les Mauriciens ont établi une hiérarchie des métiers. «Au fil des ans, ils ne se voient pas faire tel ou tel métier. Tout comme cela a été le cas à l’étranger où des Mauriciens ont exercé des métiers que les locaux ont délaissés. Maintenant, même Maurice peut se le permettre», remarque-t-il.

Infiltration dans d’autres secteurs

Outre la zone franche ou la boulangerie, le syndicaliste Fayzal Ally Beegun fait ressortir que les Bangladais sont employés par des petites entreprises. À l’instar des élevages de volaille, celles qui proposent des tentes pour des mariages ou encore des sociétés de nettoyage. «Les Bangladais travaillent comme peintres ou encore comme bonnes à tout faire. Des bhandari (chefs) sont également intéressés à recruter ces étrangers», indique-t-il. Fayzal Ally Beegun souligne que «les patrons sont à la recherche d’employés disponibles.» Pour lui, l’économie mauricienne repose sur les Bangladais et plusieurs secteurs seront affectés sans leur apport. Pour sa part, Reeaz Chuttoo considère qu’il est grand temps que les Mauriciens comprennent que les Bangladais font partie de notre paysage. Et qu’il faudrait les traiter avec respect. «Selon nos prévisions, d’ici 2030, Maurice comptera au minimum 400 000 travailleurs étrangers», estime le syndicaliste. Mais, dans l’immédiat, si les Bangladais devaient partir de Maurice, deux secteurs – le textile et le seafood hub – seront en difficulté.

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