Stephan Toussaint: «Nous allons être scientifiques dans notre approche»

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Les 10e Jeux des îles de l’océan Indien (19-28 juillet 2019), un élément déclencheur, capable de provoquer une prise de conscience à l’échelle nationale et impulser la transformation du sport mauricien à tous les niveaux ? Stephan Toussaint, ministre de la Jeunesse et des Sports et président du Comité d’organisation des Jeux des îles (COJI), en est persuadé. S’il pense à l’élite, il pense aussi à la base et aux relais intermédiaires. Il veut encourager aussi bien le sport pour tous que le sport de compétition en se fixant deux objectifs à court et moyen termes : remporter les Jeux des îles organisés à domicile et qualifier des sportifs pour les Jeux olympiques de Paris en 2024.

Nous sommes à sept mois de l’échéance des 10e Jeux des îles de l’océan Indien (19-28 juillet 2018). La situation est-elle sous contrôle ?
Oui. Nous avons des réunions hebdomadaires avec le COJI, avec le CEO et les différents membres. Nous passons en revue les préparatifs, toutes les décisions et, si besoin est, nous nous rencontrons autant que nécessaire pendant la semaine, le CEO étant en poste à plein temps maintenant. On peut dire que tout est on target.

Organisation, infrastructures, financement, préparation ? Est-ce que ces différents volets vous semblent maîtrisés ?
Oui. Au chapitre de l’organisation, les différentes commissions fonctionnent. On a déjà, par exemple, alloué le contrat pour la cérémonie d’ouverture et de clôture. La compagnie choisie travaille déjà sur le programme. Il y a déjà une proposition pour ce qui est du parcours de la flamme. La flamme va tourner dix jours avant les Jeux. Il y a déjà une maquette pour dire que la flamme va suivre tel ou tel itinéraire avec des activités autour. La rénovation des infrastructures a donné lieu à une tournée avec les journalistes récemment pour un constat de visu. Tout est on target. On fait aussi le suivi quant à la préparation des athlètes et à leurs besoins. Tout est fait d’après les plans que nous avons posés. On fait un close monitoring et on essaie de régler les petits pépins qui pourraient surgir.

Vous parlez de Jeux à un milliard de roupies. C’est un gigantisme jamais atteint jusqu’ici…
Quand on colle tous les chiffres ensemble… je prends d’abord et avant tout la rénovation des infrastructures qui tournent autour de Rs 605 millions. J’ai expliqué comment on arrive à ce chiffre. Les derniers Jeux ont eu lieu en 2003. Et de 2003 à aujourd’hui, il n’y a pas eu de rénovation, il n’y a pas eu de bonne maintenance. On prend les infrastructures à rénover, on ajoute le montant dont le COJI a besoin pour «rouler», organiser tout ce qu’il y a, on prend le budget du ministère pour les athlètes, on colle tout ça ensemble et ça nous arrive autour de Rs 1 milliard. Que voulez-vous ? Les choses coûtent cher. Le plus gros morceau reste les infrastructures, celles-ci resteront là tout le temps pour permettre à nos sportifs d’évoluer et d’aller plus loin.

Je l’ai archi-dit, les Jeux des îles restent un tremplin vers d’autres horizons. On vise par exemple les Jeux olympiques de 2024.

Ce gigantisme est-il en adéquation avec la valeur réelle du sport mauricien et ses possibilités sur le plan des performances ?
Oui. Je crois que nos sportifs le méritent. Cela fait plus de quinze ans que les infrastructures n’ont pas été rénovées. Il était temps qu’elles soient remises au goût du jour car les athlètes méritent le meilleur. C’est un investissement dans l’avenir. Les Jeux des îles peuvent être un tremplin vers des compétitions plus importantes.

Maurice n’a jamais été en mesure jusqu’ici de devancer la Réunion au classement général final… Tout à fait.
C’est la grande question que tout le monde me pose. «Eski nou pou réussi gagne Jeux des îles ?» On se donne les moyens de… C’est quand les Jeux auront lieu réellement qu’on va connaître les performances. Au-delà du fait de gagner, ce qui est bon avec les Jeux des îles, c’est de célébrer la fraternité entre les différentes îles.

Battre les Réunionnais, comme vous le souhaitez haut et fort, est-ce un véritable objectif ?
Non, il n’y a pas que ça comme objectif. Cela fait partie d’un tout. Pouvoir remporter les Jeux chez soi, après tant d’années, c’est toujours une envie. C’est toujours ce à quoi les Mauriciens aspirent.

Quid des autres pays participants ? N’y a-t-il pas là une forme de discrimination, de sousévaluation des autres sélections ?
Pas du tout. Les autres îles ne déméritent pas pour autant. Elles ont des forces dans certaines disciplines et des faiblesses dans d’autres. Mais c’est la Réunion qui détient le palmarès, comme on dit. Elle a remporté les Jeux à plusieurs reprises. Elle reste donc l’adversaire directe.

Comment expliquez-vous que Maurice n’ait jamais été en mesure jusqu’ici de remporter les Jeux des îles de l’océan Indien ?
Les résultats ont prouvé que c’est au niveau de la natation que bien souvent les Réunionnais font la différence. La Réunion a les moyens d’envoyer ses nageurs, ses athlètes, en France pour avoir le meilleur encadrement qui soit. C’est un peu à cause de ça probablement. Mais les choses ont changé, nous aussi nous avons un encadrement un peu plus sérieux et de plus haut niveau pour nos athlètes

Ne serait-ce pas la faute à l’absence d’une véritable politique sportive avec des lignes directrices claires, des structures bien réelles et opérationnelles et des objectifs réalistes ?
Je suis tout à fait d’accord avec vous. Nous avons pris le challenge cette année d’apporter un Sports National Policy. Ce n’est que maintenant – il n’y en a jamais eu – que nous sommes venus avec une politique sportive qui va éventuellement nous emmener un peu plus loin. C’est vrai que dans le passé, il n’y a pas eu de direction claire et nette. Et que les choses se faisaient un peu de façon amatrice. Je l’ai archi-dit, aujourd’hui dans le monde du sport, on ne peut plus «batte batté». Il faut être scientifique, il faut être professionnel dans ce qu’on fait.

Lors des Jeux des îles de 2011, les Seychelles, petit pays de 90 000 habitants, avaient pris la deuxième place au classement final et devancé le géant mauricien. Ne faut-il pas voir là cette ab- sence de cohérence justement dans l’organisation du sport sur le territoire mauricien ?
C’est exact. C’est vrai, nous sommes un pays de 1,2 million de personnes et nous avons beaucoup de disciplines. Nous pratiquons le sport depuis très longtemps. Mais c’est vrai que dans le passé il y a eu beaucoup d’incohérences et puis on ne donnait pas les outils nécessaires à nos sportifs pour qu’ils puissent ramener ces résultats-là. Aujourd’hui, je le dis en toute humilité – on s’est assis, on a réfléchi – à deux ans des Jeux des îles, on avait déjà earmarked un budget pour la préparation de nos athlètes. Ce qui n’avait jamais été fait dans le passé.

Comment expliquer qu’en 2018 l’organisation du sport dans les mairies et conseils de district soit quasi inexistante pour ne pas dire inexistante tout court ?
Cela provient de la direction nationale donnée au sport. Il aurait fallu que les responsables du sport mauricien aient un plan bien défini pour faire descendre le sport à tous les niveaux. Aujourd’hui, nous, à travers notre politique sportive nationale, nous prônons cela. Nous prônons le sport de proximité pour tout un chacun et les collectivités locales ont un rôle à jouer dedans.

Comment expliquer l’absence de vrais clubs – pas des clubs sur papier – mais de vrais clubs, avec de vraies infrastructures physiques et administratives ?
Encore une fois, malheureusement, rien n’avait été fait dans ce sens-là. Avec la Sports Act et les moyens que nous essayons de mettre à la portée de tout un chacun, j’espère que dans quelques années, on pourra arriver à ce stade-là. Il y a eu la régionalisation du football. Mais il n’y avait rien de pratique pour aider justement les clubs de football à devenir des clubs régionaux. Prenons l’exemple du basket-ball, du handball et de tous ces sports collectifs qui étaient en train de se débrouiller un peu par eux-mêmes. Il n’y avait rien de spécifique, il n’y avait pas de structures pour leur dire : «Mettez-vous en ordre comme on vous l’avait demandé.»

Comment, dans ces conditions, assurer le relais entre le bas et le sommet de la pyramide ? Comment aiguiller les jeunes vers la pratique sportive puis vers l’excellence ?
Nous sommes venus depuis l’année dernière, et aussi cette année, au niveau du ministère… le département Sport a été «cassé» en plusieurs départements. Malheureusement, dans le passé, on ne se concentrait que sur l’élite. Et la majeure partie des budgets était allouée pour des compétitions à l’extérieur. Nous avons vu cela et nous nous sommes dit : «Ce n’est pas possible.»

On prend une discipline, on «casse» son budget en plusieurs départements, notamment le département grass root. Avec la collaboration des fédérations, nous avons ouvert plusieurs écoles de sport – écoles de football, écoles d’athlétisme, écoles de handball, écoles de volleyball – pour nous assurer qu’il y ait une formation à la base et tout doucement faire monter les jeunes et avoir la crème.

Vous conviendrez qu’il est temps de mettre de l’ordre dans cet organigramme, de créer les structures, d’aiguiller dans la bonne direction, de rassembler, comme dans un barachois, les différents niveaux et groupes d’âge afin que l’écrémage se fasse naturellement ?
Tout à fait. Au sein du ministère, nous avons la capacité de le faire. Nous avons des cadres qui connaissent leur travail, nous avons le financement, nous avons les structures, nous avons les infrastructures. Donc, nous nous sommes dit que c’est un peu notre devoir à nous de le faire.

Je ne sais pas si c’est comme ça dans d’autres pays. Quand il y a une discipline, quand il y a une fédération, la fédération doit prendre la responsabilité de sa discipline de A à Z. Or, il y a quelques «bouts» qui manquent ici à Maurice. Nous, comme nous avons l’équipement nécessaire, nous nous sommes dit que nous allons prendre cette responsabilité de former les jeunes afin d’avoir justement le sommet après.

Qu’est-ce qui est fait justement pour que les jeunes soient encouragés à pratiquer une activité physique ? Comment vous y prenez-vous pour encourager la pratique sportive à Maurice ?
Il y a deux choses : encourager les jeunes et encourager la population at large à pratiquer une activité physique pour être en bonne santé. Et puis encourager les jeunes à entrer dans une activité sportive, éventuellement pour pouvoir entrer dans des compétitions.

La première partie, nous faisons tout notre possible… il y a beaucoup de campagnes de sensibilisation qui disent aux gens qu’ils doivent faire de l’exercice. Moi, personnellement, je ne rate jamais une occasion d’aller courir en public et de montrer cela aux gens. Tout ça, ce sont des messages clairs et directs envers la population.

Et puis il y a les structures. Nous venons de lancer des walking clubs sous l’égide du ministère du Gender. Et nous avons eu en un mois à peu près 300 personnes qui se sont enregistrées dans les walking clubs. On va étendre les walking clubs au fur et à mesure dans toutes les parties de l’île. Et puis il y a, bien sûr, l’encouragement de la pratique sportive et de l’éducation physique à l’école avec l’aide du Mauritius Sports Council (MSC) et du ministère de l’Éducation. Nous faisons déjà beaucoup d’activités dans les écoles primaires pour encourager les jeunes à pratiquer une activité physique. Lorsqu’il s’agit d’un sport, d’une discipline pour la compétition, cela passe par nos structures d’écoles de sport.

Depuis que vous avez succédé à Yogida Sawmynaden à la tête du MJS en janvier 2017, quelle a été votre ligne directrice ? Quelles ont été vos actions ?
Nous avons démarré et lancé notre National Physical and Sports Activity Policy, c’est notre bébé. Ça a été quelque chose de très important pour nous car depuis X temps, on n’a jamais eu une politique claire et nette. C’est la première chose à laquelle on s’est attelé pour justement que le sport soit encadré et qu’on ait des structures beaucoup plus solides.

Quel bilan dressez-vous de ces deux années passées au ministère de la Jeunesse et des Sports ?
Le bilan est très positif. Je suis très satisfait du travail accompli par tout un chacun. Je profite de cette occasion pour remercier les cadres de mon ministère. Le ministre peut avoir de belles idées mais s’il n’y a pas assez de «soldats» pour mettre cela en pratique, cela ne fonctionne pas. Le bilan est très positif dans le sens que nous avons pu avoir notre National Physical and Sports Activity Policy, nous avons pu lancer le Sports for all à travers plusieurs activités, notamment A nou zoué. On a pu toucher un maximum de personnes à travers la République de Maurice. Nous avons aussi organisé des activités à Rodrigues.

Nous avons pu aussi nous asseoir et réfléchir à une structure pour l’avenir. On ne remporte pas des médailles aux Jeux olympiques en une année ou en deux ans. Cela prend beaucoup de temps. On a commencé à réfléchir à partir de maintenant. Le bilan est énorme. D’ailleurs hier (NdlR : 20 décembre 2018), on a présenté un bilan à la presse. Je suis très, très content de ce que j’ai pu, avec mon équipe, achieve en si peu de temps.

Maurice relève le défi pour la troisième fois en tant que pays organisateur des Jeux des îles. À ce niveau, elle n’a plus rien à prouver. Comptez-vous sur les Jeux pour redynamiser un secteur qui s’anime à chaque fois à l’approche de l’échéance et qui sombre par la suite dans une sorte de léthargie ?
C’est vrai que les Jeux des îles, home, chez nous, ça déclenche beaucoup de passions, beaucoup de soutien. Et c’est vrai que les fédérations doivent pouvoir surfer sur cette vague. Toutes les fédérations confondues. S’il y a un sport qui est un peu plus en difficulté, je pense que la fédération concernée doit réaliser que it’s now ! On prend la vague, on surfe dessus et on avance. Surtout qu’aujourd’hui, il y a un vrai travail d’équipe : le ministère, le MSC, le Comité olympique, les fédérations. On passe notre temps à nous asseoir ensemble et à voir comment faire progresser les différentes disciplines. Je fais un appel aux fédérations : surfez sur cette vague des Jeux des îles.

Roilya Ranaivosoa, aux côtés du ministre Toussaint, avait enlevé trois médailles d’or aux derniers Jeux des îles en 53 kg.

Mais bien souvent après les Jeux des îles, le rythme ralentit, le dynamisme disparaît. Comment dans ces conditions viser plus haut ?
Je m’implique beaucoup dans tout ce qui se passe dans mon ministère. C’est sûr qu’avec la vague qu’il y aura pour les Jeux des îles, je compte appeler tout le monde, leur donner des petits conseils. Je compte mettre des structures en place pour leur dire : «Écoutez ! Voilà ! les gens sont venus voir nos sportifs. Il y a un travail à faire pour faire connaître nos sportifs.» C’est quand le public est connecté à son athlète qu’il vient. Li pas capave vine soutenir ène dimoune ki li pas conné. Pou ki sane la li pou crié ? Ça aussi c’est un aspect très important. Comptez sur moi, je vais m’impliquer personnellement pour que justement on puisse prendre cette vague et pousser, pousser et aller encore plus loin.

Même après les Jeux ?
Même après les Jeux ! Travail pas arrêté!

Vous avez évoqué récemment les Jeux olympiques de 2024 comme une de vos priorités. Pensez-vous sincèrement que Maurice est en mesure de briller à ce niveau dans cinq ans ?
Oui. J’y crois fermement. J’ai commencé à lancer l’idée vers la fin de l’année dernière. Aujourd’hui, elle a fait son chemin. Il y a beaucoup de personnes qui en parlent. Je lance un appel aux personnes de bonne volonté de venir nous donner un coup de main pour encadrer les jeunes qui ont déjà le potentiel. Là, je fais référence à nos deux champions olympiques Terence (Saramandif) et Margaux (Kœnig). Le potentiel est déjà là puisqu’ils sont des médaillés des Youth Olympic Games. Il suffit de leur donner une structure, il suffit de leur apporter de l’aide, un encadrement et dans cinq ans, éventuellement, ils pourraient faire des merveilles.

Comment passet-on du niveau Jeux des îles à celui des Jeux olympiques en si peu de temps et sans véritables structures dédiées au haut niveau ?
Ceux qui ont déjà un potentiel énorme au niveau des Jeux des îles, ça va se voir. Les résultats seront là pour le prouver. Il va sans dire qu’il nous faudra un financement. Tout est financement. Parce que les personnes concernées doivent aussi pouvoir bouger, aller à l’extérieur, recevoir d’autres entraînements, avoir des compétitions internationales pour pouvoir se frotter aux grands et avoir la capacité de compete pour Paris 2024.

 Le plus gros souci restera le financement et ça, j’ai une petite idée de comment éventuellement pouvoir galvaniser tout le monde dans ce sens-là. Mais moi, je crois fermement qu’on peut faire un travail dessus.

«Je fais un appel aux fédérations: surfez sur cette vague des Jeux des îles.» 

Écoutez, je m’appelle Toussaint ! (rires). C’était une blague ! Mais si on croit, si on a la foi dans ce qu’on fait, we can do miracles.

Les réussites du sport mauricien au plus haut niveau sont des réussites individuelles. C’est bien la preuve que le potentiel est là et qu’avec un meilleur encadrement, les résultats peuvent suivre, si tant est que c’est dans cette voie qu’il faut s’engager…

Le potentiel est là. Il faut aussi dire qu’il y a des disciplines un peu méconnues à Maurice où vraiment le potentiel est présent. Qui allait dire, par exemple, qu’on aurait eu une médaille olympique aux Jeux de la Jeunesse en équitation ? En canoëkayak ? Je ne dis pas que pour les sports de groupe c’est plus compliqué, mais c’est beaucoup plus de travail. Nous allons être scientifiques dans notre approche. Nous allons miser sur les disciplines où nous voyons vraiment qu’il y a du potentiel.

Terence Saramandiff avait empoché Rs 720 000 comme ‘cash prize’ pour sa médaille d’or remportée à la compétition du canoë-slalom lors des Jeux olympiques de Jeunes.

«La génération actuelle est en train de récolter ce qui n’a pas été fait il y a dix ans, quinze ans.»

Quid des sports d’équipe ? Se contenterat-on toujours de battre la Réunion ou Madagascar en football aux Jeux des îles ?
Quand on a rouvert le Centre de formation technique François-Blaquart, à Réduit, centre dont M. Patel est le responsable, je lui ai dit: «Connaissant la formation, nous pas capave essaye qualifier ène lékip moins de 23 ans pour les Jeux olympiques de 2024 ?» Il sourit, il me dit : «Pour- quoi pas ?» Why not? J’en ai parlé au Directeur technique national de volley-ball. Je lui ai dit la même chose : «Avec les jeunes que nous avons, avec les infrastructures, les structures que nous sommes en train de mettre en place, est-ce qu’on ne peut pas qualifier – allons dire qualifier d’abord – une équipe de volley-ball pour les Jeux olympiques de 2024 ?» Il me dit : «Why not ?»

Juste après les Jeux des îles, que ce soit au niveau du football, du volley-ball, et aussi dans d’autres sports – comme en handball qui monte, j’en ai parlé au président de la fédération – l’idée séduit. Maintenant il faut avoir les moyens pour mettre tout cela en pratique.

Ne faut-il pas voir là le constat symptomatique de l’incapacité des Mauriciens à former une nation, à dépasser les clivages ethniques et à s’unir dans l’effort collectif ?
Non, non, non. Les résultats de foot, de volley, de basket, les résultats actuels viennent du fait que les choses qu’il fallait faire il y a dix ans, quinze ans n’ont pas été faites. Vous vous rendez compte, il n’y a pas eu vraiment de formation. Si on parle de football, pas de formation de nos jeunes. La génération actuelle est en train de récolter ce qui n’a pas été fait il y a dix ans, quinze ans. C’est vrai, on redémarre. Les résultats viendront dans dix ans.

«Tout commence par la base.»

On a bien vu en football que la régionalisation et la disparition des équipes à relent communautariste ont sonné la fin de ce sport qu’on persiste à présenter comme le sport roi ?
C’est vrai que la régionalisation ne fonctionne pas autant qu’à l’époque où il y avait différentes équipes, comme à l’époque où moi, j’étais petit. Ça ne fonctionne pas parce que le Mauricien ne se connecte pas vraiment à sa région. Mais cela ne veut pas dire que le niveau n’est pas bon. Il faut faire une différence entre le niveau de football existant et les stades qui restent vides par exemple.

Avez-vous une explication à cela ? Pourquoi est-ce que quelqu’un qui habite une région X ne se connecte pas, comme vous dites, à l’équipe de sa région, ne s’identifie pas à ses sportifs, ne fréquente pas son stade ?
Quand la régionalisation est venue, cela a été fait de façon abrupte Il n’y a pas eu vraiment un travail de galvanisation des personnes autour. Tout cela demande un travail. On sort d’un système pour intégrer un autre système, et on sait comment est le Mauricien. Il aime bien son petit confort. Venir lui dire maintenant que tout change et qu’il faut aller dans une autre direction… il y a un travail de marketing qui aurait dû être fait. Et j’estime qu’à l’époque cela n’a pas été fait.

Sans vrais clubs, sans vraies structures, sans but précis, comment intéresser les jeunes à la pratique sportive ? Faire du sport pourquoi finalement ? Pour arriver à quel résultat ?
Le club, dans n’importe quelle discipline, a une responsabilité. C’est aussi de galvaniser ses fans autour. Pourquoi est-ce qu’on arrive à être fan des équipes étrangères ? C’est parce qu’il y a tout un travail de marketing qui est fait dessus. On nous matraque jour et nuit dans la presse avec tel ou tel club. Il y a des matches au sommet qui arrivent tel ou tel jour. On en parle une ou deux semaines avant. Il y a des jeux-concours, on appelle les gens. Les clubs à Maurice n’ont pas su le faire.

«Le Mauricien ne se connecte pas vraiment à sa région.»

Ne pensez-vous pas plutôt que le Mauricien qui suit une rencontre qui se joue en Espagne ou en Angleterre est capable alors, devant sa télé, de s’affranchir de sa «grille de lecture» ethnique, ce qu’il ne peut faire dans son propre pays devant les équipes locales ?
Pour moi, ce n’est pas une question d’ethnicité. Nos jeunes, après cinquante ans d’indépendance, réfléchissent en tant que Mauriciens. Ils sont amis avec tout le monde. J’ai été enseignant pendant vingt-deux ans, à l’école, on ne voit pas ça. Si on parle de foot, par exemple, quel est le souci qui fait que les jeunes ne vont pas vers les différentes équipes de leur région ? Je le redis, il aurait fallu, pendant toutes ces années, avoir des abonnés, fidéliser les personnes par rapport à leur région, par rapport à leur équipe. Un travail compliqué.

Cela ne tient-il pas un peu du miracle ?

A-t-on jamais valorisé les métiers du sport dans ce pays ?
Il va de soi que c’est aussi un component de… Les métiers du sport, les disciplines, tout réside dans la façon qu’on market tout cela. Aujourd’hui, avec Facebook, avec les social medias, on a beaucoup d’outils d’information, de communication, de marketing. Quand on a commencé à changer les équipes et à faire de la régionalisation, il aurait fallu commencer par le grass-root. C’est ça l’erreur que nous faisons souvent à Maurice. «Nous envi gagne résiltat vite ! Nous guette zis la haut

Si à l’époque les différents clubs commençaient à avoir des équipes d’enfants dans leurs structures… un enfant ne vient pas seul au stade, sur le terrain. Il vient avec ses parents. Si une équipe d’une région a un groupe de 7 à 8 ans, de 9 à 10 ans, des 11 à 12 ans, des filles, tous ces jeunes représentent déjà des spectateurs – et ajoutez à cela des parents, papas, mamans, grands-pères, grand-mères, parrains, marraines etc. – les choses auraient été différentes. Qu’est-ce qui s’est passé après la régionalisation ? Les clubs sont restés concentrés sur l’élite en espérant gagner le championnat, gagner les coupes, pensant que ça allait suivre. Tout dépend de la base. Dans la danse c’est comme ça ; la base, c’est le classique. Dans le théâtre c’est comme ça ; la base, c’est le classique. Tout commence par la base.

Pensez-vous que c’est un projet réalisable aujourd’hui ?
Oui, il faut le faire. Je dis aux clubs et aux fédérations qu’il faut le faire. C’est comme ça qu’il faut le faire. Au ministère, on l’a compris. C’est pour cela qu’on s’investit énormément, qu’on investit beaucoup de temps, beaucoup de human power, beaucoup d’argent, c’est pour ça qu’on investit beaucoup dans le grass-root.

Les 10e Jeux des îles à Maurice seront, pour vous, un événement suffisamment fort pour dynamiser le secteur du sport et structurer la pratique sportive de façon professionnelle ?
Oui, je le crois fermement. Tout ce qui est métiers du sport, pratique du sport de façon professionnelle, faire du sport de façon structurée, nous réfléchissons à cela. L’équipe qui a préparé notre politique sportive va nous remettre quelque chose par rapport à ça. Nous allons essayer de suivre l’athlète pendant sa carrière d’athlète, et en parallèle, s’il le désire, le former pour que demain, après sa carrière, il puisse continuer à travailler dans le monde du sport. On a besoin de coaches, on a besoin de médecins, on a besoin de psychologues, on a besoin de nutritionnistes, on a besoin de tout plein d’éléments par rapport au sport. Les Jeux des îles seront l’événement déclencheur…

 …une sorte de pari sur l’avenir ?
Tout à fait. Il suffit que, pour une fois, toutes les personnes concernées puissent prendre la vague. C’est très important.

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