Satish Boolell: «Il y a trop de ‘lumières’ au sein de la police»

Avec le soutien de

Satish Boolell dissèque à nouveau et avec mordant la société mauricienne et les institutions dans son deuxième livre intitulé The Scalpel and the Pen. Tout le monde en prend pour son grade, y compris dans l’interview qui suit.

Après «Forensics in Paradise», qui a connu trois éditions, vous récidivez avec «The Scalpel and the pen». Pourquoi ce deuxième livre ?
Simplement parce qu’il y a eu une demande en ce sens. Je ne m’attendais vraiment pas à ce que mon premier livre ait autant de succès. J’ai d’ailleurs été surpris de voir que les acheteurs de Forensics in Paradise étaient d’un côté des jeunes professionnels, des cadres et des universitaires et de l’autre, des retraités qui recherchaient de la lecture. Il y a aussi eu une demande de personnes qui se sont senties exclues du fait que dans mon premier livre, je n’avais pas mentionné des cas de leurs proches.

Il est clair en lisant vos livres que vos conclusions et celles de la police étaient souvent différentes ?
Trop souvent même, car il y a trop de «lumières» au sein de la police. Comment faire comprendre à quelqu’un qui a fait carrière comme garde-côte avant d’être envoyé à la tête d’une unité, que son junior est plus expérimenté que lui ? Je n’oublie pas ce policier passé au CID Central qui a essayé par tous les moyens de me présenter comme mort naturelle le décès suspect d’un homme mort près d’une boutique à la suite d’une beuverie. J’ai dû aller jusqu’aux sommets de la police pour le faire remplacer par un autre enquêteur.

«Le recrutement avec ‘l’affirmative action’ dans des zones défavorisées aurait réduit la criminalité dans ces endroits-là…»

Y a-t-il des cas qui vous ont le plus choqué ?
Tous les cas sont assez choquants. Je n’ai pas d’états d’âme. J’ai appris à vivre avec les autopsies. Par contre, chaque mort d’enfant me choque car un enfant n’a pas invité l’agression. Je me suis vu tolérer une brutalité policière sur un homme qui avait tué un enfant et l’avait immobilisé dans un champ de canne avec un couteau planté dans l’abdomen. Quand j’ai dû l’examiner, il s’est plaint de brutalité policière. Il s’attendait peut-être à ce que je lui tende le téléphone pour qu’il se plaigne sur les ondes d’une radio libre. Je ne lui ai exprimé aucune sympathie. Je suis humain et pas un saint. J’ai des sentiments et je vis dans un monde de vérité. L’autopsie est justement la recherche de la vérité. Mon mentor a façonné mon approche. Sa philosophie est que les morts ont besoin de nous et pas l’inverse. La population a besoin de ce mal qu’est le médecin légiste.

Vu la criminalité en hausse, avez-vous l’impression que la société dégénère ?
Oui. Ce qui m’amène à me demander où sont les travailleurs sociaux. Ils sont très volubiles par rapport aux fonds du CSR mais lorsque trois femmes sont tuées dans la même semaine ou un petit garçon égorgé, où sont-ils et où sont les organisations non gouvernementales (ONG) ? Le meilleur exemple du travail d’ONG est le renvoi des élections du Mauritius Council of Social Service que j’ai présidé dans le passé et des morts qui allaient voter. C’est un bel exemple d’actions non gouvernementales sur le terrain. Où sont les religieux ? Qui a pris en charge la petite sœur du garçon égorgé à Petite- Rivière ? À Maurice, lorsque quelqu’un se fait tuer, on a tendance à regarder son ethnie. C’est pareil lorsque tombent les résultats du HSC et que les lauréats sont proclamés. Ces brillants spécimens de notre système éducatif font la queue pour aller se faire recevoir et photographier par des organisations ethniques. Si l’on me dit qu’il faut compter sur ces jeunes demain, j’ai peur ! Ils auraient dû réagir comme des Mauriciens.

Des policiers pourris, drogués, receleurs, la situation à la police aussi a-t-elle dégénéré ?
La police n’a pas changé. C’est le recrutement qui doit être blâmé. J’ai toujours recommandé l’élimination du critère de Body Mass Index qui aurait permis de recruter des gens bien bâtis. On recrute des gens qui ont peur de la mer comme garde-côte alors qu’avec de l’affirmative action, on aurait pu recruter un enfant de pêcheur même s’il n’a qu’une Form IV. Il aurait tellement mieux fait, comme ces marchands de plage qui parlent couramment l’italien. Le recrutement avec l’affirmative action dans des zones défavorisées aurait réduit la criminalité dans ces endroits-là et aurait permis d’intégrer certaines couches sociales au sein des institutions. J’avais aussi suggéré qu’avant d’être recruté, chaque aspirant policier soit soumis à un examen psychologique. Malheureusement, le psychologue recruté a seulement été affecté auprès des familles de policiers sur lesquels pèsent des soupçons de violence domestique !

Vous êtes donc opposé à un recensement ethnique ?
Oui, je suis contre tout ce qui pourrait diviser la société. J’ai vécu les bagarres raciales de 1968, la haine, les dérapages verbaux mais j’ai appris à connaître feu sir Gaëtan Duval en cour. Il était différent de ce qu’il prônait avant. Je ne tolère pas ceux qui utilisent un langage communal. J’ai été candidat, député, candidat battu et peut-être bientôt candidat et là où je me situe politiquement, je n’ai pas eu à être sur une plateforme où l’on utilise un langage raciste.

Il y avait des politiciens de tous bords au lancement de votre livre mercredi. Comment l’expliquez-vous ?
Le lancement de mon livre était un événement humblement littéraire. J’ai voulu être encadré de personnes qui m’ont soutenu et leur couleur politique ne m’intéresse pas. Il fallait voir autre chose à ce lancement, à savoir des serveurs népalais à l’œuvre aux côtés de serveurs mauriciens. Et c’est bien car on ne peut continuer à vivre entre nou bann e nou dimounn.

En tant qu’acteur du social, vous avez toujours été interpellé par la situation des personnes âgées. Est-ce toujours le cas ?
Oui, car quand je regarde la situation des personnes âgées, je vois surtout le gros business du vieillissement. On peut toujours augmenter une pension de vieillesse mais la sécurité, la gestion de la santé d’une personne âgée, l’affection qu’il faut lui donner sont primordiales. Il vaut mieux qu’elles vivent entre elles plutôt que de servir leurs enfants à l’extrême.

Vous n’êtes pas en faveur du placement en institutions ?
Non, je ne suis pas pour les homes mais pour des villages de vieux comme une sorte d’IRS pour personnes âgées avec toutes les facilités. Cela se fait dans plusieurs pays avec succès.

Votre travail vous manque-t-il ?
Rien ne manque. Au contraire, ce que j’apprécie dans le privé, c’est ma liberté d’action et d’expression. À la police, j’étais malgré tout fonctionnaire et answerable to the Commissionner of police. Aujourd’hui, je choisis mes contre-autopsies. Je ne suis pas à la disposition de personnes qui ont des comptes personnels à régler. Mes services passent d’abord par un avocat. Je ne suis pas une antenne d’Xplik ou cas !

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires