Nouveaux billets de Rs 2 000: pourquoi la Banque de Maurice fait fausse route

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En décembre 2016, la valeur totale des billets de Rs 2 000 en circulation était légèrement supérieure à Rs 5 milliards mais elle a chuté à Rs 2,5 milliards en octobre 2018.

En décembre 2016, la valeur totale des billets de Rs 2 000 en circulation était légèrement supérieure à Rs 5 milliards mais elle a chuté à Rs 2,5 milliards en octobre 2018.

Le gouverneur de la Banque centrale (BoM), Yandraduth Googoolye, s’est flatté, au cours d’une conférence de presse, mardi 4 décembre, que les nouveaux billets de banque de Rs 2 000 vont tordre le cou aux faux-monnayeurs. S’il a raison que la question relevait d’une situation anormale provoquant bien des inquiétudes dans le secteur bancaire, il fallait assurer l’intégrité du système de paiement.

Bien entendu, il ne s’agit pas que de cela. Il y va aussi et surtout du combat contre les transactions souterraines, issues de l’économie parallèle. Selon les spécialistes financiers, il s’agit aussi d’évasion fiscale, de blanchiment d’argent sale et d’autres crimes financiers qui souvent passent sous le radar des autorités concernées et, partant, du grand public.

Penny Hack, avocat d’affaires, abonde dans ce sens. Toutefois, il estime qu’il ne faut limiter l’émission de nouveaux billets aux grosses coupures même s’il reconnaît que le billet de Rs 2 000 favorise le blanchiment d’argent. «Avant de s’engager dans cet exercice, est-ce que la Banque centrale a fait un état des lieux de la question pour cerner l’ampleur du blanchiment d’argent autour du billet de Rs 2000 ?»

Système de paiement

Pourtant, à travers le monde, les divers crimes financiers sont pris en considération quand l’on décide de la forme et du caractère même des instruments de paiements utilisés pour la vente et l’achat des produits et services sur le plan domestique. Pour reprendre les propos d’un banquier, «ces considérations ne sont pas négligeables pour la protection et la préservation de l’intégralité de notre système de paiement». D’ailleurs, la législation sur le National Payments System souligne l’importance de préserver l’intégrité du système de paiement.

Encore que les statistiques de la Banque de Maurice sur la circulation des billets de Rs 2 000 sont effarantes. Alors qu’en décembre 2016, la valeur totale des billets de Rs 2 000 en circulation était légèrement supérieure à Rs 5 milliards, elle a chuté drastiquement à Rs 2,5 milliards en octobre 2018. Soit une baisse de 50 % en l’espace de deux ans. «Il n’y a pas mille raisons. Cette baisse s’explique par le fait que cette masse d’argent vient des transactions illicites de l’économie souterraine. Ce sont autant de milliards de roupies qui échappent au contrôle de la Banque de Maurice et n’entrent pas dans le circuit économique», analyse un spécialiste de la finance qui a voulu garder l’anonymat.

Pendant ce temps, la BoM avait commencé les travaux préliminaires pour changer toute la famille de billets de banque en circulation. Mais le Premier ministre, au Parlement, s’était opposé à ce projet de remplacement, évoquant des coûts trop importants. Cependant, après la publication du rapport de la commission Lam Shang Leen, une des recommandations portait sur la nécessité de retirer les grosses coupures actuellement en circulation afin de combattre le blanchiment d’argent des trafiquants. Ce qui avait provoqué un mouvement de panique.

Questions en suspens

Face à l’émission de nouveaux billets de Rs 2 000, des questions restent posées. Il y a cinq groupes d’interrogations que nous aurions souhaité adresser au ministre des Finances ou à défaut au locataire de la BoM.

1. D’abord, entre octobre 2016 et octobre 2018, les billets de Rs 2 000 en circulation ont baissé de plus de Rs 2 milliards. Cela signifie qu’une catégorie de gens à Maurice ont converti leurs billets en dépôts bancaires ou en forex. Combien de ces détenteurs ont été interrogés par les banques et les cambistes et ces cas rapportés à la Financial Intelligence Unit et à la Mauritius Revenue Authority ? Combien de cas de transactions suspectes ont été référés à la BoM ? Après tout, Rs 2 milliards ne sont pas des miettes.

2. Autre interrogation : doit-on comprendre que les Rs 2 milliards retournées à la BoM et gardées dans son coffre-fort sont de l’argent absolument propre ?

3. Par ailleurs, est-ce que la BoM expliquera comment des billets de Rs 1 000 en circulation ont atteint une valeur de Rs 19 milliards en octobre 2016, pour grimper à Rs 22,5 milliards en octobre 2018, soit une hausse de Rs 3,4 milliards ? Est-ce que ce n’est pas sinistre quelque part ? La BoM a-t-elle compris l’audace des détenteurs de privilégier les billets de Rs 1 000 au détriment de ceux de Rs 2 000 ?

4. De plus, est-ce qu’on va assister à une baisse des billets de Rs 1 000 au profit de ceux de Rs 2 000 suivant cette nouvelle émission ?

5. Enfin, est-ce que ce jeu de yo-yo au niveau des billets de Rs 1 000 et Rs 2 000 n’offre pas une mauvaise image de l’intégrité de notre système de paiements ?

Modi fait école…

Maurice a visiblement emboîté le pas à l’Inde avec la décision de démonétiser le billet de Rs 2 000, avec toutefois une différence de taille. Si en Inde les billets de Rs 500 et de Rs 1 000 étaient devenus obsolètes en une nuit, soit le 10 novembre 2016, à Maurice, les détenteurs de billets de Rs 2 000 auront jusqu’au 31 janvier 2019 pour les échanger contre les nouveaux. Cela donnera une bonne marge de manœuvre à ceux qui sont soupçonnés de blanchiment de se présenter physiquement aux comptoirs des banques commerciales et de s’expliquer sur la provenance des fortunes amassées. Il faut noter qu’en Inde, les Indiens étaient obligés d’échanger à la banque leurs vieux billets contre de nouveaux… mais dans la limite de Rs 4 000. Au-delà, les sommes devront être créditées sur les comptes bancaires et sortir de l’ombre.

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