Hôpitaux: ces séropositifs qu’on laisse mourir

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Les stéréotypes sur les usagers de drogue atteints de VIH ont la vie longue, même chez le personnel soignant.

  Les stéréotypes sur les usagers de drogue atteints de VIH ont la vie longue, même chez le personnel soignant.  

Dans les pays développés, avec le traitement et l’encadrement appropriés, la charge virale de la plupart des personnes séropositives est devenue indétectable. À Maurice, on en est loin. Lorsqu’on est usager de drogue par voie intraveineuse et, de surcroît, séropositif, on est traité comme un pestiféré à l’hôpital. C’est ce qu’affirme Doreen, qui a perdu son frère en juillet. Elle dénonce une absence d’humanité parmi le personnel soignant.

Elle a l’impression que c’était hier. Pourtant, le frère de Doreen a été emporté par une maladie opportuniste liée au VIH/SIDA depuis quatre mois. Elle est l’avant-dernière d’une famille nombreuse. Son frère en était le benjamin. De tous ses frères et soeurs, c’est de lui qu’elle était le plus proche.

Doreen a passé 30 ans à l’étranger. Elle faisait la navette entre un pays du Moyen-Orient, où elle exerçait comme dame de compagnie, et Maurice. Si à chacun de ses passages dans l’île, elle notait que son frère paraissait excité, elle l’attribuait à une consommation d’alcool associée à la fumette. À aucun moment, elle n’a imaginé qu’il était un usager de drogue injectable.

Elle l’appelait de l’étranger de temps à autre mais «lor téléfonn pa mem zafer». Elle sent toutefois que quelque chose cloche chez lui lors de sa dernière visite, en 2016. Il lui apparaît non seulement terriblement amaigri mais aussi déconnecté de la réalité. «Li ti kouma enn abandoné.» Mais encore ? «Enn manzé gaté kot li, li pa koné, li pa santi.» Elle décide de ne pas repartir et de s’occuper de lui.

Ils emménagent dans la maison familiale de leurs parents décédés. Grâce à cette proximité, il se confie et lui avoue qu’il est usager de drogue injectable depuis l’âge de 16 ans. Il la rassure lorsqu’il lui dit qu’il suit le programme de méthadone depuis trois ans. Mais il ne pipe mot sur son statut sérologique. Elle sait simplement qu’il doit de temps à autre se rendre à l’hôpital pour suivre un traitement.

Elle l’y accompagne. Elle n’apprécie guère le regard froid, voire hostile que certains membres du personnel hospitalier posent sur eux.

En conversant avec le médecin qui s’occupe du dossier de son frère, elle découvre sa séropositivité. Le praticien est encourageant, il lui dit que son frère fait tout pour améliorer son état de santé. Mais il a une histoire de drogue tellement ancienne qu’il ignore s’il pourra abaisser complètement sa charge virale à zéro. Il lui promet de faire le maximum pour aider son frère.

«Zot éna enn dévwar»

Il arrive parfois que son frère soit si faible qu’il doive être admis. Ayant trouvé du travail, elle ne peut lui rendre quotidiennement visite. Lorsqu’elle le peut, elle réalise par exemple qu’il porte les mêmes vêtements qu’à sa dernière visite et qu’il n’a pu aller se doucher. «Mo dakor ki bann infirmié pa oblizé al baign bann malad. Mé ler zot trouvé ki enn malad pa kapa lévé pou al baigné par limem é ki li pou res dan so salté, zot éna enn devwar pou baign li.»

Bien qu’elle ait un caractère qui s’échauffe facilement, Doreen ravale les remontrances qui lui montent aux lèvres. «Mo éna enn karakter sofé. Ler mo trouv bann maltrétans koumsa, mo prémié instin sé lev ar zot. Mé apré mo pansé ki si ou rézimbé, zot pou tret ou fami ankor pli mal deryer ou lédo.»

Elle est donc obligée de soulever son frère et de le soutenir pour qu’il puisse gagner la salle de bains. «Ou rann ou kont, enn la sal de bin pou zom, pa fasil pou enn madam rant ladan. Mé pou mwa li pa enn laont parski mo enn dame de compagnie.»

Elle note aussi lors d’une de ses visites que son frère n’a pas eu la force de s’alimenter. L’assiette de nourriture est restée intacte à son chevet depuis le matin. «Si ou pa manzé sé pa zot problem. Nek donn ou enn lili ek pé dir ou démerd ou difil. Ler ou enn drogé ek ou séropozitif, pou zot koumadir ou finn al rod sa malad-la.»

«Garder ses distances»

Un jour, elle demande à un infirmier si son frère va mieux. Au lieu de lui donner des nouvelles, il réplique : «‘Ou koné ki apel Sida madam ?’ Mo’nn dir li ki mo pa koné ek samem mo pé poz kestion.» Il lui conseille alors de garder ses distances de son frère, de ne pas le toucher, sous peine d’être infectée. Doreen est choquée mais garde son calme. Elle lui dit qu’à sa connaissance, le VIH/SIDA ne se transmet que par voie sexuelle ou sanguine. «Li’nn réponn moi : ‘al lor métadon ek al fer test ek ou pou koné si ou éna malad-la ou pa!’ Ou krwar sé enn zafer pou dir dimounn, sa? Li bien trist, bien pézan lor léker ler ou tann sa.»

Au fur et à mesure que le temps passe, la santé de son frère se détériore. Elle doit l’emmener à l’hôpital deux à trois fois par mois. Il est souvent admis. Un jour qu’elle va le voir, il est dans tous ses états et tremble. Il a chuté de son lit. Un patient occupant le lit voisin l’a relevé et remis au lit. Elle appelle un infirmier et tente d’avoir des explications. Celui-ci reste de marbre. «Ler ou éna sa malad là, pou zot, enn lisien pli bon ki ou.»

Elle brandit alors la menace d’aller les rapporter auprès de l’administrateur de l’hôpital et dit qu’elle ira même jusqu’au ministre de la Santé s’il le faut. Le lendemain, à l’heure des visites, l’infirmier lui dit qu’elle doit ramener son frère chez elle sous prétexte qu’il peut très bien marcher. Il se serait introduit dans la salle leur servant de mess-room pour voler de l’alcool.

«Mo’nn trouv sa bien drol. Marsé mo frer pa pé kapav marsé, so to CD4 ti ariv 4 (NdlR : un taux de CD4 normal indiquant que le système immunitaire fonctionne bien se situe entre 500 et 1 500 cellules/mm3) li pou lévé ek al kokin lalkol? Mo’nn dimann zot kouma zot les sa mess-room san sirveyans ek si sé lalkol ki zot met dan lestoma ki mo frer inn kokin?»

Doreen est persuadée que cette historie est cousue de fil blanc. Le personnel en salle veut se «débarrasser» de son frère parce qu’elle a osé se plaindre du traitement qu’il recevait et en raison de sa menace de porter l’affaire plus loin.

Le 28 juin, elle lui rend visite et le trouve très faible. Elle essaie de le faire manger. Il n’avale que deux bouchées pour lui faire plaisir. Ce n’est que le lundi 2 juillet qu’elle pourra revenir le voir. En attendant, elle s’arrange avec un de ses autres frères pour qu’il s’occupe du malade hospitalisé. Il le fait, réussit à le porter jusqu’à la salle de bains pour le laver, l’habiller et essaie de lui faire avaler quelque chose. Il rentre chez lui à la fin des heures de visite. À 18 h 45, on appelle Doreen et son frère pour leur annoncer la mort du benjamin de la famille.

Doreen est révoltée par tant d’indifférence. «Mo anvi rapel bann infirmié-la ki ler zot inn pran sa travay-la, zot inn pran langazma okip bann malad ek fer prev imanité. Dimin zot pa a labri ki zot fami gagn samem malad-la. Zot bizin respekté dinité dimounn…»

Le préposé du ministère de la Santé, seule personne habilitée à nous répondre, étant indisponible, nos questions sont restées sans réponse.

Brigitte Michel : «Pour une unité spécialisée»

Choquant et pas nouveau. La fondatrice et directrice d’Aides, Infos, Liberté, Espoir, Solidarité (A.I.L.E.S.), Brigitte Michel, est outrée par ce traitement indigne du personnel infirmier à l’égard des usagers de drogue injectable, aussi séropositifs. Mais ce n’est pas nouveau, dit-elle.

«Il y a quelques années, j’avais été rendre visite à un patient suivi par A.I.L.E.S à l’hôpital. C’était l’après-midi. Quand je suis arrivée à son chevet, sa dose de médicaments antirétroviraux du matin était encore sur la table. Même si cela ne fait pas partie des attributions des infirmiers de donner le bain ou de faire manger ou boire les médicaments à un malade, ils devraient le faire lorsque le malade n’est pas en mesure de le faire lui-même.»

Dans bien des cas, cette stigmatisation vient du fait que le malade porte la double casquette d’usager de drogue injectable/séropositif. Brigitte Michel pense qu’il est grand temps pour que les hôpitaux aient des unités spécialisées pour le traitement des maladies infectieuses comme la tuberculose, le VIH, l’Hépatite C, fonctionnant avec un personnel préalablement formé aux soins à accorder aux personnes vulnérables.

«Il faut aussi un plus grand nombre de médecins pour s’occuper des populations clés comme les usagers de drogue, les travailleuses du sexe et les hommes ayant des relations avec les hommes. Actuellement, il n’y en a que six. C’est insuffisant.»

Brigitte Michel croit aussi dans le bien-fondé d’une Charte pour les patients. «Certes, la HIV Aids Act existe et comprend des dispositions censées protéger les malades. Mais c’est difficile de faire remonter les cas au ministère car il n’y a pas de Patients Rights Charter et donc pas d’informations à partir desquelles se battre et argumenter.»

Le nombre de décès liés  au VIH sous-estimé?

Il y a une inconsistance entre le nombre de décès occasionnés par les maladies opportunistes liées au VIH/SIDA enregistré par le ministère de la Santé et les mêmes chiffres des ONG. Au cours d’une émission radiophonique, le National Aids Unit Coordinator a parlé d’un seul décès.

Or, depuis le début de l’année rien que pour les patients suivis par A.I.L.E.S, il y a eu 23 décès. Les disparus étaient âgés de 25 à 55 ans. Brigitte Michel comprend que, pour des raisons de confidentialité, le ministère de la Santé ne peut inscrire comme cause de décès : «Maladie opportuniste liée au VIH/SIDA» sur le certificat qu’il remet aux familles.

Mais parler d’un unique décès pour 2018 signifie que le calcul du ministère est erroné. «Le ministère est-il en train de nier la réalité des chiffres ?»

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