Stéphane Buord: «On a beaucoup à apprendre des Mauriciens, qui font des efforts de restauration d’habitats»

Avec le soutien de

Stéphane Buord est le directeur scientifique de la section internationale du Conservatoire Botanique National de Brest (CBNB), qui travaille avec Maurice depuis les années 90. La semaine dernière, il était en visite dans le cadre du partenariat avec le National Parc and Conservation Service du ministère de l’Agro-industrie.

Maurice n’est pas la seule île au monde qui a un partenariat avec le CBNB. Comment des plantes des quatre coins du monde sont-elles cultivées dans le nord de la France ?
Pour maintenir la collection de plantes mauriciennes et rodriguaises à Brest, ce n’est pas fait dans un jardin. Il gèle chez nous. Nous avons des structures dédiées pour les plantes venant de milieux tropicaux. On a des serres chauffées, des serres pédagogiques pour montrer les plantes au public et des serres techniques, qui permettent d’étudier les plantes. Puis, et c’est le plus important, nous avons une banque de graines qui nous permet de conserver des semences dans un congélateur à température de -18 degrés Celsius. Les semences y sont conservées pendant des décennies parfois.

Justement cette banque a permis de sauvegarder les semences du «Cylindrocline Lorencei», qui est considéré éteint dans la nature. Comment avez-vous réussi à récupérer un nombre suffisant de ces plantes, tout en évitant le goulot d’étranglement génétique ?
On est obligé de faire avec l’existant. On ne va pas aller créer des nouveaux spécimens. Dans le cas du Cylindrocline Lorencei, tout ce qu’il restait dans la population naturelle c’était deux individus. Donc, notre mission c’est d’essayer de conserver les particularismes de millions d’années d’évolution de l’espèce originale sur Maurice. Pour conserver cela, il faut avoir le spectre le plus large des individus, sinon le pool génétique est étroit. Mais ce n’est pas parce que pool génétique est étroit que l’espèce n’a aucun avenir en réintroduction.

Qu’est-ce que cela signifie pour notre espèce endémique ?
Malgré le faible nombre d’individus de départ, on essaie de récréer des populations très petites mais avec très peu de variabilité génétique. Cependant, nous avons des cas où la variabilité génétique est plus faible que dans celle du Cylindrocline Lorencei. Dans la nature, il y a des plantes, qui sont dans un état de clone. On se dit qu’elles n’ont aucun avenir mais non, ce sont des plantes qui sont là depuis des milliers d’années. On verra bien, on ne peut pas dire qu’il n’y a aucune chance. La question du goulot d’étranglement génétique est réelle mais il y a des exemples où il existe peu de pool génétique mais où les espèces ont survécu. Il faut comprendre que ce qui fait qu’une espèce régresse, c’est avant tout la perte de l’habitat. Nos partenaires mauriciens font du bon travail et parfois avec des réussites totalement étonnantes dans la restauration des habitats naturels.

Le CBNB a-t-il des moyens de contrôler les plantes invasives ou les possibilités d’éviter qu’elles le deviennent ?
C’est difficile de juger si une plante sera invasive ou pas. Il arrive que des plantes, qui ne sont pas dynamiques dans leur milieu naturel, soient complètement le contraire sur un autre continent ou habitat. Au CBNB, on a fait l’inventaire des plantes invasives dans le nord-ouest de la France. On connaît les moyens de lutte, mais on n’a pas de solutions définitives à partager. Mais ici, les Mauriciens connaissent cela depuis longtemps, c’est le fléau numéro 1 des réserves naturelles. Et je trouve qu’ici, on a beaucoup à apprendre des Mauriciens, qui font un effort particulier pour restaurer leurs habitats et expurger des plantes invasives sur la durée, parfois pendant des années. Prenons l’exemple de Pétrin où le retour de la nature est dû à cet effort constant. C’est très rare dans le monde et cela pourrait inspirer pas mal de pays.

L’arboretum pour la conservation des plantes

Derrière le jardin botanique de Curepipe se trouve le Native Plant Propagation Centre (NPPC) du ministère de l’Agro-industrie, opérant sous la direction du National Parc and Conservation Service (NPCS). Installé là depuis 2001, ce laboratoire de recherche et de conservation de plantes endémiques garde une collection vivante de plantes natives et endémiques de Maurice et de Rodrigues. Le NPPC conserve aujourd’hui plus de 350 espèces en voie de disparition. Parmi elles, une centaine de plantes sont cultivées sur 5,7 hectares de terres dédiées.

Une trentaine d’espèces de retour

Plus de 160 plantes de huit espèces différentes, endémiques de Maurice et de Rodrigues, sont arrivées de Brest la semaine dernière. Et d’autres encore devront arriver l’an prochain dans l’optique pour le CBNB de retourner les plantes dans leur habitat naturel. Ce sont plusieurs dizaines d’espèces conservées au CBNB, qui reviendront au pays. Ce travail est malheureusement long pour certaines de ces plantes, soit un à deux ans de culture au minimum, avant d’être transportées par avion. À cela s’ajoute un protocole strict, long et couteux, surtout sur le transfert de terre entre les pays pour empêcher des contaminations de la part d’espèces importées. Les plantes sont cultivées dans de la perlite, une roche blanche utilisée pour la culture sur substrat et préparée au voyage par avion. Les plantes du colis réceptionné par Maurice la semaine dernière sont, elles, actuellement en quarantaine à l’Arboretum de Curepipe, avant d’être transférées par les partenaires du CBNB pour être replantées en nature, ou mises dans des cultures spécialisées afin d’avoir une forme de réserves en vue d’un reboisement. Le prochain colis arrivera en mars 2019, avec entre autres, des hibiscus endémiques fragiles.

Le défi du Cylindrocline Lorencei

Le «Cylindrocline Lorencei» a disparu depuis les années 90, l’Union Internationale de la Conservation de la Nature l’a même considéré éteint dans son milieu naturel. Grâce au partenariat susmentionné, qui dure depuis les années 70, le CBNB a pu conserver des semences de différentes plantes. Celles du «Cylindrocline Lorencei» ont été conservées durant plusieurs années dans la banque de graines du Conservatoire. Avec l’aide du Jardin Botanique d’Edimbourg, qui disposait des spécimens vivants, les scientifiques français ont, après plusieurs années de travail, réussi à reproduire des plantes. Les difficultés auxquelles les Français ont fait face, ont été, d’une part, le nombre limité de plantes, d’autre part la fragilité des embryons dans les semences et le nombre de graines limitées. Avec un travail au niveau cellulaire des plantes, et de nouvelle biotechnologie, le CBNB a pu cultiver un nombre suffisant pour un rapatriement.

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires