Victoria: dernié régar lor lagar

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2018. Les pelleteuses ont déjà commencé le travail, depuis quelques semaines.

2018. Les pelleteuses ont déjà commencé le travail, depuis quelques semaines.

Les bulldozers vont lui rouler dessus dans quelques mois. La gare Victoria subira alors un lifting intense, changera de visage. À la place, il y aura un «urban terminal» où se côtoieront le Metro Express, les autobus, les marchands ambulants, les taxis. Les souvenirs aussi.

Port-Louis, jeudi après-midi, 20 septembre. La gare Victoria ressemble à une ruche attaquée par un ours enragé, en manque de miel. Les abeilles que sont les passants virevoltent dans tous les sens, respirant l’air fraîchement pollué par les pots d’échappement des autobus, des voitures, des motos, des gaz intestinaux.

Sur ces photos publiées sur la page Facebook de «Vintage Mauritius», on se balade sur la gare en 1967…

Marchands de dholl-puri, de boulettes et de kebab ont du pain sur la planche. Des vendeurs à la sauvette, ceux qui écoulent des earphones, ouvrent les yeux, prêts à prendre la fuite à la vue d’un policier «kaser nisa». L’ambiance est «souper» comme la femme d’un autre.

Le changement et la modernité passeront bientôt par là. Les bulldozers et leurs grosses dents en métal ne pourront toutefois chasser les souvenirs de certains.

Comme Preetam. Le bar, racheté par son père il y a 26 ans, accueille depuis plus de 40 ans, au quotidien des hommes surtout, heureux de venir siroter en journée comme en soirée, bières et autres «grogs».

… ou encore ici en 1950.

Au bas des escaliers qui mènent les gosiers des clients au septième ciel, des filles de joie, qui viennent y «tras enn lavi». Parmi, Cindy, qui attend l’arrivée du «train» avec une impatience non-dissimulée, comme ses jambes. «Travay inn tonbé-la. Simé pé kasé-ranzé, pa koné kot pou alé. Mo espéré avec nouvo lagar pou gagn nouvo klian.»

Retour dans le bar de Preetam, où les bouteilles sont plus nombreuses que les buveurs. «Mo éna boukou souvénir isi. Lontan, pa ti éna Caudan, mo ti pé al ek mo papa asté légim. Inpé nostalzik sa lépok-la.» Attention, la modernité ne nuit nullement à la santé, prévient le gérant âgé de 41 ans. «Mé bizin koné kot pé alé, pa nek krazé pou gagn éleksion… Ek bizin fer sa apré fet, pa zis peryod désam kot travay mars pli bien.»

Sous les hangars et leur face de tôle ondulée, des autobus bleus, rouges, multicolores, attendent patiemment les voyageurs impatients. L’occasion pour un des chefs de gare de faire un saut dans la machine à remonter le temps. «Sa fer 20 an mo la. Lontan ti éna boukou lanbians. Aster inn fini. Mo rapel ti éna batiman NTA, Mutual Aid ti tipti-tipti, en tol… Mé ki pou fer ? Bizin vinn modern.»

Héros malheureux des temps modernes: Fareed Beedassy, 56 ans. Cordonnier mal chaussé, ce tailleur au T-shirt troué s’est reconverti en saisonnier, «parski pa gagn lavi ar sizo aster, bizin trasé». Pour joindre les deux bouts, il surveille les arbres fruitiers, un peu comme les chauves-souris, à l’affût d’un plan juteux.

Dans la voix de cet homme aigri, comme les tamarins qu’il propose aux passants, de l’amertume. «Boukou souvénir éna isi, dépi mo zenn mo arpant lagar mwa. Ti pe vinn get mamzel fer inpé galan. Aster zot get mwa traver…»

En 1890, une statue de la reine Victoria, celle qui a donné son nom à la gare,
trône au milieu de la «gare centrale» d’alors. Depuis, la dame
a déménagé du côté de la Government House.

Fareed lance un regard assassin à la ronde. «Ein, wai, mo’nn tandé zot pé rod kraz lagar, bann ***** (jurons censurés).» Il déraille. Le «train», il n’en a rien à faire. «Wi bizin modern mé fodé pans dimounn mizer avan non? Kot mo pou al vann frwi lerla mwa?»

Fareed, Preetam, Cindy, tous espèrent en tout cas qu’ils pourront se faire une place au soleil. À l’ombre de la modernité.

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