Pêche: Maurice en eaux troubles

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La Zone économique exclusive (EEZ) de Maurice, de 2,3 millions de km2, est difficile à surveiller. Il y a aussi une zone cogérée avec les Seychelles.

La Zone économique exclusive (EEZ) de Maurice, de 2,3 millions de km2, est difficile à surveiller. Il y a aussi une zone cogérée avec les Seychelles.

L’inquiétude grimpe. Chez les parties prenantes du secteur de la pêche, l’ouverture de nos eaux à des pays et des compagnies étrangères fait plus que sourciller. L’annonce d’un accord de pêche avec le Japon a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Lavwa Losean, qui regroupe plusieurs parties prenantes du secteur et des secteurs affiliés, remet en question la structure même du seafood hub. L’annonce budgétaire, plus tôt cette année, de l’ouverture de nos eaux peu profondes à des compagnies étrangères a aussi accentué le trop-plein des opérateurs.

Le manque de soutien aux pêcheurs, l’absence de considération pour la surpêche ou encore pour la sécurité alimentaire… voilà ce que déplorent les opérateurs du secteur. Une première manifestation aura lieu ce jeudi 13 septembre au jardin de la Compagnie. Le collectif Lavwa Losean va alors déposer une lettre au ministère de la Pêche. Avec deux objectifs bien clairs: demander qu’on mette au point mort l’ouverture de nos eaux et réclamer la mise sur pied d’une National Marine and Coastal Line Audit Commission afin de donner la parole aux acteurs du secteur pour une éventuelle refonte.

«Nou model limem li problematik. E se pa premie fwa ki nou pe koz sa. Enn group parmi nou ti osi lev lavwa kan ti sign lakor avek linion européenne», explique Stefan Gua, un des porte-parole de Lavwa Losean. Ce collectif regroupe le syndi- cat des pêcheurs, le syndicat de l’hôtellerie, le Seafarers’ Welfare Fund, le groupe activiste Aret Kokin Nu Laplaz ou encore le parti politique Rezistans ek Alternativ.

Emploi

«Enn bon group parmi nou ti deza tre kritik kan seafood hub ti met an plas dan bann lane 2000», rappelle Stefan Gua. La raison ? La population mauricienne n’est pas habilitée à exploiter ses ressources marines. «L’accord de pêche avec l’Union européenne a été conclu de façon à ce que les Européens amènent du poisson sur notre marché et il est processed et renvoyé vers l’Europe», enchaîne Stefan Gua.

Si du côté du ministère de la Pêche, l’on souligne que ce modèle crée environ 22 000 emplois dont 6 000 sont directs, l’explication ne convainc pas. «Kisannla ki gagn sa travay-la ? E komie kas zot gagne ? Li baze lor cheap labour», s’insurge Judex Ramful, président du syndicat des pêcheurs. De plus, il avance que ce sont souvent des travailleurs étrangers qui sont employés dans ces usines où les fruits de mer sont traités. «An plis, Morisien nepli mem gagn pwason fre asterla pou manze. Pwason fre rar e donk ser», renchérit Stefan Gua.

Pour les parties prenantes, c’est aux pêcheurs locaux que les autorités devraient donner les moyens de s’adonner à la pêche industrielle. Des initiatives, il y en a pourtant. Dans son dernier Budget, Pravind Jugnauth a annoncé un don de 60 % du coût d’un moteur de hors-bord et de filets pour les coopératives de pêcheurs jusqu’à Rs 60 000. Plus tôt, soit en 2016, une autre initiative avait été proposée aux pêcheurs, sous la forme d’un don de Rs 4 millions aux coopératives et d’un prêt additionnel de Rs 4 millions à un taux préférentiel pour l’acquisition de bateaux.

Mais ces mesures incitatives ne convainquent pas les pêcheurs. D’ailleurs, plusieurs coopératives disent avoir vainement fait des demandes pour en bénéficier. «L’on demande depuis longtemps que la liste de ceux qui bénéficient de ces mesures soit rendue publique», lance Judex Ramful. Jusqu’ici trois coopératives ont bénéficié de ce don de Rs 4 millions.

Outre les mesures incitatives financières qui laissent à désirer, c’est surtout la formation qui fait défaut. «Pour favoriser la flotte maritime locale, il faut donner un boost aux coopératives de pêche. Bizin form zot pou al lapes an deor lagon, lor bann ban. Donk nou pa pou zis aktif kan pwason rant dan Moris, dan lizin pou process bann pwason.», lance Stefan Gua.

Il n’est pas le seul à réclamer une formation. Nicolas Von-Mally, ancien ministre de la Pêche, avance qu’une université de la mer devait être mise en place à Rodrigues, mais que l’idée a été abandonnée avec le changement de gouvernement.

Techniques

«Il y a aujourd’hui des techniques avancées et des technologies auxquelles nous n’avons pas accès. Pas assez pour rivaliser avec ces grosses sociétés», déplore Judex Ramful. Les dispositifs de concentration de poissons sont, par exemple, une technologie utilisée par les bateaux étrangers et surtout espagnols (voir horstexte) pour s’assurer d’une pêche miraculeuse.

Autre inquiétude : la surpêche. Une inquiétude pas si farfelue puisque nous avons déjà un problème de surpêche de Yellowfin Tuna, par exemple. «Si l’Union européenne signe en dehors des eaux européennes, ce n’est pas pour rien. C’est parce ses navires sont à court de poisson du fait que leurs techniques de pêche ne sont pas soutenables et ils viennent exercer ces techniques ici», assène Stefan Gua.

Nicolas Von-Mally est cependant catégorique : les paramètres de ces accords de pêche sont très stricts. Du reste, du côté du ministère de la Pêche, l’on explique que tout est mis en place pour empêcher la surpêche. «Nous avons en place des Vessels Monitoring Systems. En sus de cela, les bateaux sont obligés de passer par le port avant de partir. Les inspecteurs ici vérifient et s’assurent qu’ils respectent les règles. Nous voulons aussi mettre un système d’electronic monitoring sur les bateaux qui viennent dans nos eaux pour pouvoir voir en temps réel leur pêche», détaille une source du ministère de la Pêche.

Cette explication ne convainc pas non plus. «Je suis un pêcheur d’expérience. J’ai vu moi-même comment les “bateaux fantômes” approchent d’autres bateaux pour cacher leur prise. Ena transbordman, mem si zot dir pena. Ki kontrol nou ena ?» se demande Judex Ramful.

Démystifier l’accord avec le pays du soleil levant

«Nous avons un accord de pêche avec le Japon depuis l’année 2000», soutient Devanand Norungee, directeur des Fisheries. Selon lui, le Japon peut pêcher du thon dans nos eaux. Cependant, le pays n’a pas renouvelé sa licence depuis 2016. Pourtant, le ministre des Affaires étrangères Vishnu Lutchmeenaraidoo a bel et bien annoncé une «proposition formelle» d’un accord de pêche avec le Japon le 21 août dernier. De quoi s’agit-il ?

«Ce qui a été discuté pendant la session de travail avec le ministre japonais des Affaires étrangères c’est un accord pour le développement de notre secteur de la pêche», soutient-on à ce ministère. L’expertise du Japon a surtout été sollicitée en matière de sécurité maritime et de développement de notre secteur, mais aussi pour la transformation de poisson. «Nous voulons créer un port de pêche qui s’étend jusqu’à 1,2 km dans la mer et qui peut recevoir 18 à 20 bateaux à tout moment.»

Est-ce qu’en échange le Japon aura le droit de venir pêcher dans nos eaux ? «Le Japon a déjà le droit de venir pêcher dans nos eaux», souligne Devanand Norungee. La possibilité, qu’en échange de son aide, cet accord soit étendu à d’autres poissons que le thon existe encore cependant, même si du côté du ministère de la Pêche, l’on affirme qu’aucune négociation en ce sens n’a eu lieu avec les autorités japonaises.

Ce n’est pas la première fois que le Japon nous apporte sa contribution dans ce secteur. La Japan Official Development Assistance nous a aidés dans la construction de l’Albion Fisheries Research Centre en 1982, du Trou Fanfaron Fishing Port en 1985 ou encore de la Marine Shrimp Culture Experimental Station en 1987.

Accord de pêche avec l’Europe: les maux des mauriciens

L’accord de pêche avec l’Union européenne permet à des bateaux de quatre pays de pêcher dans nos eaux à savoir l’Espagne, la France, le Portugal et l’Italie. L’accord, négocié pour la première fois en 2013, a été renégocié en 2017 et devrait durer jusqu’à 2021 au minimum. Il permet à 95 bateaux de ces différents pays de pénétrer dans notre Zone économique exclusive. L’Espagne a le droit d’envoyer 34 bateaux et la France 45, alors que l’Italie et le Portugal ont droit à 2 et 4 bateaux respectivement.

Mais cet accord de pêche est source d’inquiétude non seulement pour les petits pêcheurs mais aussi pour les gros opérateurs. Lors de la réunion annuelle de l’Indian Ocean Tuna Commission, en 2016, les opérateurs mauriciens avaient demandé que plusieurs résolutions soient mises à l’agenda pour réglementer la pêche européenne, et particulièrement espagnole, dans nos eaux. Ces résolutions incluaient la réduction de dispositifs de concentration de poissons (DCP) de 550 à 250 par bateau ou encore la diminution des navires de soutien qui sont chargés de suivre les DCP. Les opérateurs redoutaient la surpêche du Yellowfin Tuna. Mais la partie mauricienne a vite déchanté. Ce sont les lobbies européens, surtout espagnols, qui auraient causé le retrait des résolutions des représentants mauriciens.

Le Japon, les baleines et les requins

La menace d’un accord de pêche plus diversifié plane encore sur Maurice. Cela ne rassure guère puisque le Japon n’est pas connu pour ses techniques de pêche soutenable. Les lacunes soulevées par les pêcheurs dans notre système de surveillance sèment le doute sur notre capacité à nous assurer que les bateaux internationaux respectent les règles imposées. Depuis l’évocation de cet accord, c’est la pêche à la baleine japonaise qui retient l’attention.

En mai, le Japon a tué 122 baleines porteuses, selon The Independent. C’est une pratique au pays du Soleil levant. Et ce, bien que le pays soit signataire d’un moratoire sur la chasse de la Commission baleinière internationale (CBI). Selon les autorités japonaises, la pêche aux baleines est pratiquée pour la recherche scientifique. Une lacune de la convention permet, en effet, de chasser la baleine pour cette raison.

D’ailleurs, le Japon a demandé que l’interdiction de la chasse à la baleine soit levée lors de la réunion de la CBI qui a commencé au Brésil lundi. Outre les baleines, le Japon est aussi connu pour sa consommation d’ailerons de requins. Ce qui soulève une question : pourrons-nous contrôler les prises japonaises dans notre zone économique si un accord est, en effet, signé ?

Les licences

Mille. C’est le nombre approximatif de bateaux qui s’arrêtent à Port-Louis chaque année. Soit ils sont issus de pays qui ont des accords de pêche avec Maurice, soit ce sont des bateaux individuels à qui Maurice octroie des licences.

Port-Louis a signé trois accords de pêche avec des pays et institutions étrangers: les Seychelles, le Japon et l’Union européenne. Pour les Seychelles, l’accord permet à des bateaux seychellois de pêcher dans nos eaux et vice versa. Quant au Japon, le pays n’aurait pas renouvelé sa licence depuis 2016.

Les licences de pêche sont, elles, différentes. Les compagnies individuelles paient pour venir pêcher dans nos eaux. Au ministère de tutelle, l’on hésite à avancer de chiffre, disant seulement que les sociétés détenant des licences sont «nombreuses». Ces navires viennent en particulier de pays asiatiques tels Taïwan et les Philippines.

Par ailleurs, tous les bateaux qui pêchent dans nos eaux doivent nous informer 24 heures avant d’entrer dans notre Zone économique exclusive. Ils doivent déclarer le poisson qu’ils vont pêcher et le «by-catch», soit tous les autres poissons, est revendu à Maurice. Cependant, selon les pêcheurs, beaucoup de ces bateaux ne revendent pas leur prise à Maurice mais la rejettent dans l’océan.

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