Interprètes: à la rescousse des détenus étrangers

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Alfredine Herinirinasitrako-Frivet, d’origine malgache, et Bholanath Sembhoo, Mauricien, sont interprètes dans le système judiciaire.

Alfredine Herinirinasitrako-Frivet, d’origine malgache, et Bholanath Sembhoo, Mauricien, sont interprètes dans le système judiciaire.

Du bout de ses 83 ans, il n’a pas la langue dans sa poche. Bholanath Sembhoo jongle entre le français, l’anglais, l’hindi, l’urdu et le gujarati. Cet habitant de Montagne-Longue est interprète judiciaire depuis plus de 50 ans. «J’ai reçu ma convocation le 26 février 1964 pour devenir First Class Interpreter Clerk. À l’époque, j’avais dû prendre part à des examens de rédaction, de grammaire et de traduction. Plus d’une vingtaine de candidats avaient postulé. J’ai été le seul à être recruté», confie-t-il. Apprenant l’hindi à l’école, il se familiarise avec l’urdu et le gujarati grâce à ses collègues. En effet, Bholanath Sembhoo avait parallèlement un pied dans l’enseignement au primaire.

Avec son bagage linguistique, il compte plus d’un millier de traductions en tant qu’interprète. «Au début, c’était difficile. Je ne connaissais rien à la cour, qui était le juge, l’avocat, le procureur, etc. On me posait des questions. Je devais prendre tout ce que le prévenu répondait et expliquer tout cela à la cour», raconte l’octogénaire. Avec la pratique, Bholanath Sembhoo trouve rapidement ses marques. Il agit comme interprète pour les natifs du Bangladesh, du Pakistan et de l’Inde. «Dans la plupart des cas, ils sont impliqués dans des cas de séjour illégal. Par exemple, à l’origine, certains viennent à Maurice avec un permis pour un travail spécifique. Mais non satisfaits du salaire, ils changent pour exercer au sein d’une boulangerie ou station-service. Dans d’autres cas, ils ont des visas expirés. Leurs réponses sont généralement en hindoustani, que je transcris », confie-t-il.

Comme lui, Merryness Katabaro, 18 ans, se spécialise dans cette voie. Originaire de la Tanzanie, la jeune femme vient tout juste d’être recrutée : «Je feuilletais des magazines même si je ne comprends pas un traître mot du français. Et là, je suis tombée sur une annonce de la Cour suprême. Et j’ai postulé.» À Maurice depuis 2016, elle effectue des études de droit et de relations internationales à l’université de Middlesex. Très active sur le campus, elle est désormais interprète en swahili. Et même si elle n’a pas encore été interpellée dans cette optique, Merryness Katabaro ne cache pas son enthousiasme.  «Ce métier est étroitement lié à mon domaine d’études, ce qui renforce mon intérêt. Puis, je suis heureuse de pouvoir travailler pour Maurice et faire partie de la communauté.»

Motivation

Pour elle, cette assistance linguistique rassure les détenus étrangers lors des procédures judiciaires. «C’est si difficile d’être dans un autre pays. De plus, les suspects peuvent penser que le système sera biaisé. Avec quelqu’un qui vous comprend, on se sent plus confortable», déclare-t-elle.

Cette motivation anime également Alfredine Herinirinasitrako- Frivet, 31 ans. Originaire de Tananarive, à Madagascar, elle vient également d’être recrutée pour l’interprétation du malgache. «Dans mon pays, chaque province dispose de différents dialectes. Celui que je maîtrise, c’est le Merina», soutient-elle. Parallèlement, avec son époux, qui est Mauricien, elle gère une entreprise de produits de nettoyage. «J’étais aussi dans la lingerie avant mais j’ai arrêté», précise-t-elle. Suivant l’annonce de recrutement repéré par son mari dans la presse, Alfredine Herinirinasitrako-Frivet a postulé comme interprète. «À ce stade, je n’ai pas été appelée en cour. C’est bon signe. Les Malgaches ne comparaissent pas en justice. Et comme il n’y a pas beaucoup de gens qui postulent, cela me permet d’être utile. Ce n’est pas pour rien que je suis à Maurice», affirme-t-elle.

Selon Johanne Julie, de la Cour suprême, environ une centaine d’interprètes de langues étrangères exercent dans le judiciaire. Ce vivier est à 60 % composé d’étrangers et à 40 % de Mauriciens maîtrisant les langues étrangères. «Nous avons recours aux interprètes lors de comparutions en cour. La plupart des accusés sont impliqués dans des délits criminels et non civils comme des larcins, des blanchiments d’argent», déclare-t-elle. Elle ajoute que les interprètes sont aussi sollicités pour assister les policiers dans leurs enquêtes ainsi que ceux de la Passport and Immigration Office, entre autres.

Les traducteurs exercent sur une base ad hoc, donc sollicités sur demande. Au total, 27 langues sont maîtrisées par ce département. «Dans certains cas, nous avons du mal à trouver des ressources, notamment pour le hollandais, le bulgare et même pour le swahili jusqu’à l’aboutissement récent», ajoute Johanne Julie. Pour le recrutement, le passeport, l’acte de naissance et les qualifications sont vérifiés. Une entrevue est également faite pour s’assurer de la maîtrise des langues. Si une personne a des antécédents judiciaires, elle ne peut être employée comme interprète. Côté tarif, toute traduction judiciaire est basée sur le rapport du Pay Research Bureau de 2013. Si le service est sollicité pour une comparution en cour de district, la séance est à Rs 630. Et en cour intermédiaire et industrielle, le tarif est de Rs 970. Enfin, en Cour suprême, l’interprète touchera Rs 1 310 par séance.

Ces langues au service des tribunaux

27 langues étrangères sont maîtrisées par les interprètes. Selon Johanne Julie, de la Cour suprême, impliquée dans les recrutements, la liste comprend le chinois (le mandarin, le hakka et le cantonais) ; l’hindi, incluant le bhojpuri ; l’arabe ; l’urdu ; l’allemand ; le tamil ; le bangladeshi ; le russe ; la langue des signes ; l’indonésien ; le telugu ; le suédois ; le tchèque ; l’italien ; le malgache ; le polonais ; le hollandais ; le taïwanais ; le moldave ; le vietnamien ; le «tagalog» des Philippines ; l’anglais américain ; l’espagnol ; le portugais ; le cingalais ; le bulgare et le swahili.

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