Shafick Osman: «C’est le petit poucet mauricien qui gagnera contre le géant britannique»

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Shafick Osman, docteur en géopolitique et chercheur associé à l’université internationale de Floride (Miami).

Shafick Osman, docteur en géopolitique et chercheur associé à l’université internationale de Floride (Miami).

Shafick Osman, docteur en géopolitique et chercheur associé à l’université internationale de Floride, nous livre son analyse en marge des audiences de Maurice et de la Grande-Bretagne devant la Cour internationale de justice le 3 septembre 2018.

1. Maurice a témoigné devant la Cour internationale de justice ce lundi 3 septembre pour un avis consultatif sur l’excision des Chagos par le Royaume-Uni. Que pouvez-vous dire sur ce rendez-vous ?

C’est, avant tout, un rendez-vous historique ! Pour la première fois de l’histoire, Maurice porte une affaire à la Cour internationale de justice, après avoir magnifiquement remporté une victoire aux Nations unies, le 22 juin 2017, pour l’adoption de sa résolution sur la question, contre un géant de la politique internationale qu’est le Royaume-Uni, avec ses alliés états-uniens, israéliens, australiens, etc.

Il était grand temps que Maurice porte l’affaire devant les instances internationales et je salue aussi l’unité de la classe politique locale sur la question, malgré leurs différences et guéguerres habituelles !

On ressent aussi l’unité de la nation mauricienne – communauté chagossienne mauricienne, comprise, bien entendu – dans cette affaire. Et je dis bravo aux Mauriciens pour cela, car les Chagos n’ont pas toujours unifié mes compatriotes, Chagossiens ou non, en d’autres temps…

2. En cas d’avis consultatif favorable à Maurice, qu’est-ce qui va changer ? Quelles répercussions diplomatiques et géopolitiques ?

Tout d’abord, ce sera une deuxième claque magistrale au Royaume-Uni, après celle du 22 juin 2017, à New York ! C’est le petit poucet mauricien qui gagnera contre le géant britannique et ce type de victoire est rare sur la scène internationale, du moins, depuis la fin de la période de décolonisation, à la fin des années 70.

Le fait que Maurice ait déjà dit – même si je ne suis pas d’accord dessus – qu’elle n’est pas contre l’importante base militaire états-unienne à Diego Garcia, mais que cela devra se faire, sous contrat, et contre paiement, ne devrait changer en rien a priori sur la base militaire elle-même car les autorités mauriciennes vont très probablement entamer des discussions bilatérales avec les Etats-Unis juste après, si les préambules ne sont pas faits déjà…

Ce qui risque de changer, c’est l’attitude du Royaume-Uni envers Maurice, mais Londres n’est plus la capitale du monde depuis un moment déjà et Maurice devra s’y faire. Honnêtement, je ne crois pas que le Royaume-Uni prendra des sanctions directes contre Maurice – on ne sait jamais, cela dit – car ce sera très mal vu sur la scène internationale, surtout avec le Brexit, etc.

Mais, par contre, une série de représailles indirectes ou en douceur pourront avoir lieu sur le commerce bilatéral, le régime de visa pour les Mauriciens se rendant en Grande-Bretagne, etc. Mais, encore une fois, la Grande-Bretagne a perdu beaucoup de son attrait, sur la mappemonde, ces dernières décennies. Ce qui relie encore beaucoup les Mauriciens à la Grande-Bretagne, c’est le football britannique, les examens de Cambridge, le Privy Council et l’importante diaspora mauricienne qui date des années 60, particulièrement. C’est peu et beaucoup, à la fois.

Cela dit, la Grande-Bretagne reste un marché très important pour l’exportation de nos produits mais si les Britanniques prennent des mesures drastiques, la nation mauricienne, avec les autorités locales, devront vite trouver des alternatives – cela doit déjà se préparer – mais je dois avouer que cela demandera beaucoup d’imagination et d’efforts où la diplomatie mauricienne aura à se surpasser. Et puis, la «grande» presse britannique ne soutient pas forcément la position de son gouvernement et cela m’amène à dire qu’il faudra des stratégies de communication fines et précises auprès des autorités britanniques également pour ne pas empirer les choses…

3. On parle d’un avis consultatif, non contraignant qui aura une valeur morale. Mais est-ce que cela forcera le Royaume-Uni et les États-Unis à changer leur position sur les Chagos ?

Oui, ce sera non contraignant, mais sur la scène internationale et très officiellement, le Royaume-Uni sera sanctionné moralement et personne ne pourra interdire à qui que ce soit de protester et de blâmer, très officiellement, le Royaume-Uni, en commençant par l’Afrique et l’Union africaine ! Et cela donnera très probablement des idées à d’autres pays qui ont des contentieux territoriaux avec les géants du monde.

Il y a deux options : soit les États-Unis et le Royaume-Uni font la sourde oreille et continuent leur sale besogne malgré la déconvenue officielle, soit les États-Unis se décident, enfin, à la jouer en solo avec un accord avec Maurice, bail ou non, sur un montant qu’il restera à définir. Je ne suis pas pour cette option mais je ne vois pas les États-Unis déplacer leur très importante base militaire à Christmas Island ou à Cocos (Keeling) Island !

Mais le plus important, c’est que Maurice retrouvera sa pleine souveraineté sur les Chagos, après une action à La Haye ! Qu’elle puisse exercer sa pleine souveraineté dépendra effectivement des décisions tant du Royaume-Uni que des États-Unis d’Amérique, malheureusement. Cela dit, l’Afrique et les nombreux pays amis de Maurice pourront aussi s’y mettre pour faire pression tant sur Theresa May que sur Donald Trump et là, je pense particulièrement, à la Chine mais bien plus à l’Inde et, pourquoi pas, le nouvel ami de Maurice qu’est l’Arabie saoudite, qui est dans les petits papiers de la Maison Blanche…

La communauté chagossienne aura, quant à elle, toute la légitimité d’entamer des campagnes de sensibilisation plus soutenues sur le plan international et personne ne pourra faire obstacle à ses revendications de retour sur leur archipel natif. Si l’État mauricien, avec la société civile et possiblement, le secteur privé, les appuie - et je ne vois pas pourquoi l’État, tout au moins, ne le ferait pas – des actions et pressions très importantes pourront être faites sur la scène internationale, réseaux sociaux aidant, pour leur retour définitif.

4. Quelle sera la position de Londres et de Washington concernant Diego Garcia ?

Comme je vous l’ai dit, Maurice est disposé à louer Diego Garcia, malheureusement, aux États-Unis pour la base militaire sur une première période de 60 ans, si je ne me trompe pas. Ce sera à Washington d’en décider. Si cet accord se réalise, les autres îles de l’archipel pourront être habitées et utilisées tant par les Chagossiens que par l’État mauricien, avec, très probablement, le privé comme partenaire.

Mais si Londres ne cède pas et que les États-Unis ne veulent pas faire affaire avec Maurice directement, il faudra entamer des actions de lobbying et mettre la pression, avec les «pays amis» de Maurice et l’ensemble des pays de l’Union africaine et possiblement, de la South Asian Association for Regional Cooperation. Ce sera intéressant aussi de voir si Beijing et Paris mettront la pression sur Londres dans ce cas, car le poids de la Chine et de la France risque de peser lourd…

5. Dans une interview accordée à la BBC, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, fait état de menaces de la part du gouvernement britannique après sa décision de porter le contentieux des Chagos aux Nations unies. Pensez-vous qu’il y aura représailles ?

Comme je l’ai dit plus tôt, je ne pense pas que le Royaume-Uni prendra des mesures drastiques contre, Maurice mais il pourra le faire de façon plus subtile et surtout, étalé dans le temps pour ne pas donner cette impression de «représailles». Les Britanniques, en général, sont bons dans les coups «soft», des coups forts, mais qui ne font pas mal tout de suite…

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