Serge Lebrasse: la dernière légende vivante du séga

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Serge Lebrasse a quitté son métier d’enseignant pour être ségatier.

Serge Lebrasse a quitté son métier d’enseignant pour être ségatier.

Le rendez-vous était pris pour 13 heures à son domicile à Plaisance, Rose-Hill. Cinq minutes avant la rencontre, Serge Lebrasse nous dit qu’il ne pense pas pouvoir nous recevoir. Son épouse, Gisèle Lebrasse, apprenant que nous sommes devant chez elle, nous demande d’entrer quand même. Derrière un grand portail rouge, elle nous accueille avec un grand sourire et nous dit que son époux ne va pas trop bien.

 
 

Dans la maison du couple Lebrasse, une pièce fait office de studio. Un véritable musée de souvenirs. Sur les murs sont collées des affiches de concert, les photos des petits-enfants, des certificats mais aussi des coupures de journaux. Des traces des années de gloire qu’a connues cette légende vivante qu’est Serge Lebrasse. Pendant que Gisèle nous met à l’aise, Serge Lebrasse quitte finalement son lit. Il nous demande de le rejoindre dans le salon.

«Si cela ne tenait qu’à moi, je dirais qu’il est temps pour moi de partir.» C’est sur cette phrase que démarrera notre entretien. Le ségatier revient petit à petit sur ses riches années en tant que roi du séga. Les débuts n’ont pas été faciles. Sa mère vivait difficilement le fait qu’il ait quitté son poste d’enseignant pour devenir chanteur de séga.

«À l’époque, les gens ne voyaient pas le séga avec fierté. J’avais un musicien dont les parents lui avaient demandé de ne plus jouer avec moi après quelques mois. La raison c’était que j’avais commencé à chanter du séga», se rappelle-t-il.

Qui ne se souvient pas de cette fameuse «Madam Ezen» qui voulait tant marier ses trois jeunes filles ? Le premier séga de Serge Lebrasse. L’anecdote c’est qu’en 1958, lorsque ce séga est sorti, il est chanté dans les mariages et les gens pensent que Serge Lebrasse parle de sa belle-mère.

«Je peux vous assurer que ce n’était pas ma belle-mère. Madame Eugène n’a pas existé. Je l’ai imaginée. J’étais étonné d’ailleurs que les invités des mariages me réclamaient toujours plus de séga au point de ne pas vouloir que je rentre», se remémore-t-il en souriant.

«Pas de regrets»

Le choix était difficile pour Serge Lebrasse mais il ne regrette pas un seul moment d’avoir suivi sa passion. Celle qui l’a soutenu tout le long, c’est évidemment sa femme Gisèle. «Cela fait 60 ans que nous sommes mariés. Ça n’a pas été facile, je peux vous le dire mais j’ai dû m’adapter. Il voulait faire du séga, c’était son choix. Il y a eu des hauts et des bas, mais nous sommes restés ensemble», nous dira Gisèle Lebrasse.

Aujourd’hui encore, malgré les visites régulières des enfants et des petits-enfants, Gisèle demeure l’appui le plus solide du ségatier. À 84 ans, c’est elle qui apporte les précisions lorsqu’il arrive que Serge Lebrasse se perde dans les dates, par exemple. C’est aussi Gisèle qui prend soin de lui. «Vous voyez qu’il va mieux que tout à l’heure ? Il aime parler du séga», rajoute Gisèle en le taquinant.

Si l’on écoute ce couple, on se rend compte que Gisèle a été presque toujours aux côtés de son époux lors des tournées internationales. «Le séga m’a fait découvrir tellement de pays. Sennla mem inn bien vinn ar mwa !» lance Serge Lebrasse en désignant Gisèle. Au tour de celle-ci d’énumérer la longue liste de pays visités avec son époux.

Fanfan, le tant regretté Farceur

Fanfan, même s’il n’est plus, arrive toujours à dessiner un sourire sur le visage de son grand ami. Son souvenir le plus intact remonte à la période postindépendance, lorsque des ségatiers sont en tournée en France. Serge Lebrasse est en charge de la troupe qui est composée de Michel Legris, Fanfan, Marclaine Antoine, les frères Cassambo et Nono Brabant.

«C’est très difficile pour moi de penser à mes amis qui ne sont plus là… Je ne peux même pas en parler», lâchera-t-il, la voix chargée d’émotions. Après quelques minutes de silence, Serge Lebrasse revient sur cette fameuse journée où, à Dijon, la troupe de ségatiers avait perdu Fanfan.

«Je chantais et lorsque je me suis retourné pour chercher Fanfan, il n’était plus là. J’ai demandé à toute la troupe si elle l’avait vu, personne ne savait où il était. Je suis alors remonté le long de l’allée pour le retrouver. Finalement je l’ai vu dans la foule. Il était inerte devant deux mannequins. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là, il m’a dit d’observer les mannequins. J’ai répondu que c’était des mannequins en plastique. Il m’a dit d’attendre et de regarder. Il s’agissait en fait de mannequins vivants. C’était deux jeunes filles qui regardaient elles aussi Fanfan. Nous avons bien rigolé ce jour-là.»

Le 18 août dernier, Fanfan s’est éteint à l’âge de 87 ans. Le dernier souvenir de Serge Lebrasse avec cet autre illustre ségatier c’est lorsqu’il s’était rendu, il y a quelque temps, au couvent St Jean de Dieu à Pamplemousses où résidait Fanfan. «J’étais sur une scène improvisée. Les résidents du couvent étaient assis au bas et Fanfan était au premier rang sur sa chaise roulante. Il m’a salué de la main, j’en ai fait autant. J’avais appris qu’une fois l’an, les résidents du couvent allaient passer du temps chez leurs proches, je me suis dit que j’irais lui rendre visite une fois chez lui. Il n’y aurait que nous deux, on aurait bavardé. Mais je n’ai pas eu le temps de le faire. Je regrette de n’avoir même pas pu me rendre à ses funérailles, j’étais malade.»

Nous avons quitté Serge Lebrasse sur quelques paroles de «madame Ezen» qu’il a gentiment accepté de chanter avec sa ravanne qu’il a décrochée du mur pour l’occasion.

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