Sheik Imran et Khaleel Oudeen Sumodhee: «On va chercher les vrais coupables»

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Sheik Imran et Khaleel Oudeen Sumodhee, condamnés dans l’affaire L’Amicale.

Sheik Imran et Khaleel Oudeen Sumodhee, condamnés dans l’affaire L’Amicale.

Ils ont les traits tirés. Mais ils ont aussi le sourire. Depuis jeudi 23 août, les frères Sumodhee sont libres. Ils ont passé 7 031 jours en prison, soit 19 ans et 3 mois. À quoi peut ressembler la vie d’après pour ces hommes de 56 et 58 ans, condamnés dans l’affaire L’Amicale ? Premières impressions, chez eux, à Vallée-Pitot.

Trois jours après votre sortie, comment allez-vous ?

Khaleel Oudeen Sumodhee – Un peu stressé, mais c’est parce que j’ai arrêté de fumer. Je m’étais dit : «Si je sors, j’arrête». Je tiens…

Sheik Imran Sumodhee – Le moral est bon ! On est enfin en famille, tous réunis. Ce combat pour notre liberté, nous l’avons mené ensemble. Il a duré vingt ans. On l’a gagné parce qu’ils étaient là. Et aussi parce que, spirituellement, nous avons été forts, très forts.

Khaleel Oudeen – On a été privé des nôtres pendant 19 ans et 3 mois. Mes fils, je ne les ai pas vus grandir. J’ai quitté deux enfants de 4 et 7 ans, j’ai retrouvé deux hommes de 24 et 27 ans.

Racontez-moi votre dernière nuit en prison, mercredi…

Sheik Imran – Nou pa konn nanyé! On a appris notre libération le jour même. Jeudi, vers 10 heures, le commissaire des prisons nous a convoqués. Il nous a posé quelques questions puis il est parti. Une demi-heure plus tard, li’nn rékrié nou, et là il nous a dit : «Zonn asé fer dan mo prizon, mo larg zot.» Je me suis prosterné et j’ai remercié Dieu.

Khaleel Oudeen – C’était beaucoup d’émotion, une grande joie…

Sheik Imran – Ma joie sera totale quand on arrêtera de nous voir comme des meurtriers. C’est notre prochain combat : être blanchis. On va chercher les vrais coupables.

Khaleel Oudeen – Bizin amen zot deryer baro. C’est le seul moyen d’être innocenté.

Sheik Imran – Pour nous, l’injustice a pris fin. Mais je n’oublie pas les familles des victimes qui n’ont pas eu justice. J’ai une pensée pour elles et une colère en moi. Parce qu’on a payé pour d’autres et l’étiquette de coupable reste collée sur notre dos. Notre liberté est donc incomplète. La vraie liberté, c’est d’être libéré de cette étiquette. Ce jour-là seulement je redeviendrai un citoyen libre.

«Je me sens assailli. (...) La liberté, ça se réapprend. Même pour aller à pied à la tabagie, je me suis fait accompagner.»

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris depuis votre sortie?

Khaleel Oudeen - Je me sens comme un étranger dans mon propre pays. Tout a changé en vingt ans.

Sheik Imran - La réadaptation prendra du temps. J’ai l’impression de découvrir un nouveau monde. Avec la technique, je me sens dépassé. Le premier jour, dans la rue, mo trouv tou bann dimounn pé saryé enn ti suitcase. On a dû m’expliquer que c’est devenu commun de se promener avec son laptop ! (rires)

Khaleel Oudeen - Moi, c’est la circulation qui me perturbe. Le nombre de véhicules sur les routes, c’est fou ! Je me sens assailli. Volan pa kapav trapé, motosiklet pa kapav monté. La liberté, ça se réapprend. Même pour aller à pied à la tabagie, je me suis fait accompagner.

Quels ont été vos premiers plaisirs? 

Khaleel Oudeen – Retrouver ma mère et ma soeur, les serrer dans mes bras. Des plaisirs simples : être chez moi, au sein de ma famille, manger un bon briani préparé par les voisins.

Sheik Imran – Le briani-maison, c’est quand même autre chose que le briani-prison ! (rires)

Khaleel Oudeen – Notre première soirée d’hommes libres, on a passé une nuit blanche. C’était le défilé à la maison. Les retrouvailles avec la famille, les amis, jusqu’au petit matin. J’ai parlé, parlé, parlé… Vingt ans de vie à raconter, ce n’est pas rien.

Comment jugez-vous la prison?

Khaleel Oudeen - Sur ce sujet, je préfère me taire. J’aurais des choses à dire, mais plus tard…

Sheik Imran – La pire, c’est la High Security de Melrose.

Khaleel Oudeen – J’ai vu des choses, c’est sûr, mais personne ne m’a maltraité.

Sheik Imran – Je n’ai jamais eu de problème non plus. Je m’entendais bien avec tout le monde, les détenus comme les gardiens. Je sentais du respect.

Khaleel Oudeen – Ce n’est pas la prison qui est inhumaine ou dégradante ; c’est la sentence.

Sheik Imran – Pendant mon incarcération, j’ai perdu ma femme, mon père et mon frère. Ils sont morts en mon absence, c’est ce qui m’a le plus abîmé.

«L’enfermement, c’est dur. Mais il y a pire que ça : quand la famille vous abandonne. J’ai vu des détenus se suicider après seulement deux semaines d’incarcération.»

Comment avez-vous tenu pendant 19 ans?

Sheik Imran – Ce qui m’a aidé, c’est la foi.

Khaleel Oudeen – Et le soutien de la famille. L’enfermement, c’est dur. Mais il y a pire que ça : quand la famille vous abandonne. J’ai vu des détenus se suicider après seulement deux semaines d’incarcération. Nous, on a tenu vingt ans parce que la famille ne nous a jamais lâchés. Ils n’ont pas manqué une seule visite durant toutes ces années. Même le lendemain d’une opération chirurgicale, ma femme est venue me voir.

Sheik Imran – Ce lien très fort interdit de baisser les bras, de se laisser envahir par les pensées négatives. Jamais je ne me suis dit : «Ta vie est finie.» La liberté, j’y ai pensé tous les jours.

Khaleel Oudeen – On a survécu aussi parce qu’on a programmé nos cerveaux. On a été actifs. À tel moment, lecture des journaux. À tel autre, la prière, et ainsi de suite tout au long de la journée. Il faut remplir sa tête, sinon vous devenez fou.

Quels sont vos projets maintenant?

Khaleel Oudeen – Redevenir ce que j’étais : un citoyen normal.

Sheik Imran – Dans quelques jours, la famille au grand complet va se réunir. Nous déciderons ensemble de la vie d’après. Ce qui est certain, c’est qu’il va falloir gagner son pain. Bizin gété dan ki biznes, ki komers nou pou rantré, mé aster fami dir nou relax inpé.

Khaleel Oudeen – Ça fait vingt ans qu’on se repose, assez ! (rires)

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