Affaire l’Amicale - Joseph Law Wing: «Le temps n’efface pas la douleur»

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Joseph Law Wing n’a pas réussi à faire le deuil de son fils.

Joseph Law Wing n’a pas réussi à faire le deuil de son fils.

La perte de leur fils unique a marqué à vie Joseph et Christina Law Wing. Ils reviennent sur cette souffrance qui a été ravivée à l’annonce de la libération des quatre condamnés.

Les yeux larmoyants, Joseph Law Wing, l’oncle de Jean-Noël Lai Yau Tim, le propriétaire de l’Amicale de Port-Louis, n’arrive pas à accepter la mort de son fils unique. Jean-Alain Law Wing avait 34 ans quand il est décédé dans l’incendie criminel. «Le temps n’efface pas toujours la douleur», témoigne ce père meurtri, âgé de 82 ans.

Soulignant que son épouse Christina et lui n’ont jamais réussi à faire le deuil de leur enfant, l’octogénaire dit revoir son fils plein de vie devant lui. «Ziska ler léker fermal», partage-t-il. À son épouse de renchérir : «La mémoire de Jean- Alain est restée vivante en moi et il vit en moi chaque jour.» Après presque 20 ans, dit-elle, la perte de leur fils leur fait toujours mal, un fils qui avait décidé de se marier en l’an 2000.

«Ma vie et celle de ma femme ont basculé après cette tragédie qui a frappé la famille», reprend Joseph Law Wing. Mo madam ek mwa inn pran bien soin de li. Li ti ene seul zanfan. Noune fer tou pou li éré.» Les deux parents ont travaillé dur pour leur fils. «Nous l’avons envoyé faire ses études de comptabilité en Australie et il était rentré au pays pour devenir comptable», poursuit l’octogénaire.

Jean-Alain Law Wing s’était rendu ce soir-là à l’Amicale où il était un habitué. «Mon épouse et moi, nous travaillions pour un casino à Rose-Hill quand nous avons appris la mauvaise nouvelle. Nous sommes tout de suite descendus pour constater que mon fils avait déjà péri dans l’incendie. L’Amicale était en feu et les pompiers sur place. Je n’oublierai jamais ce moment. Notre sang a fait un tour quand nous avons vu ce spectacle macabre qui s’offrait à nous. J’avais tellement espoir que les pompiers puissent le sortir de là mais il n’a pas eu de chance.»

Le vieil homme avoue qu’il ne sait pas comment réagir face à la libération des quatre condamnés, jeudi. Cette nouvelle l’a d’ailleurs laissé sans voix. «Mo pansé éna enn Bondié, mo les sa dan lamé Bondié, mo les li zizé.» Et d’ajouter : «Nous sommes des gens pieux, nous prions beaucoup afin de soulager notre souffrance.»

Christine Law Wing, quant à elle, souligne que la nouvelle leur a donné «un grand choc». «Ce fantôme que moi et mon époux nous avons chassé est sorti du placard.» Elle fait valoir : «Mon seul recours, c’est le travail afin d’y noyer mon chagrin car Jean-Alain représentait mon monde. Maintenant qu’il n’est plus là, mon époux et moi sommes seuls. Je lui parle et je demande à Dieu de me donner le courage de vivre sans lui, même si ma vie n’a aucun sens.»

Le début du déclin de Chinatown

Elle faisait vibrer le quartier chinois. La maison de jeu l’Amicale est aujourd’hui devenue une aire de stationnement payant. Du bâtiment original, il ne reste qu’un bout du rez-de-chaussée en béton. Celui-ci est inoccupé, en ruine. Tout autour, des feuilles de tôle pour protéger des intrus, des morceaux de béton jonchent le sol. Seule l’immense tête de dragon qui orne le toit donne un peu de gaieté à cet immeuble délabré.

C’est là tout le but de ce dragon, explique Jean Paul Lam, président de la New Chinatown Foundation. Il signale que l’endroit choisi pour exposer le dragon n’est pas anodin. «Quand on a commencé à remettre Chinatown en état, on faisait des fresques, on repeignait les murs ou rénovait les bâtiments en ruine.» Seul ce qui reste du bâtiment l’Amicale ne pouvait être touché. «Il y a un litige en cour. On ne peut rien y faire. Mais on ne pouvait pas laisser un endroit aussi central à Chinatown dans cet état. Nous avons alors décidé de faire une sculpture écologique qui peut démontrer que même dans la laideur, dans les choses à jeter, il y a du beau.»

Jacques Eckloy, un ferblantier, indique que l’incendie a détruit aussi bien le bâtiment
que la vie de ce quartier.

Un endroit central, c’est ainsi que Christopher Lam Cham Kee, propriétaire de magasin à la rue Royale, qualifie l’ancienne maison de jeu. «Lorsque l’Amicale était ouverte, il y avait de la vie dans le quartier. Il y avait beaucoup plus de sécurité, surtout le soir. Il y avait des marchands de rue, de la vie nocturne, des vigiles, des patrouilles de police.» Pour le jeune homme, l’incendie de l’Amicale a été le début du déclin de Chinatown.

Un constat auquel adhère un autre propriétaire de magasin. «Avec le nombre de gens qui venaient jusqu’à fort tard à Chinatown, les restaurants marchaient très bien. Aujourd’hui, après 17 heures, on a peur de marcher dans les rues de Chinatown.»

Jacques Eckloy, ferblantier qui travaille vis-à-vis de l’Amicale, à la rue Emmanuel-Anquetil, a vu la maison de jeu prendre naissance et finir en cendres. «Le lendemain de l’incendie, quand je suis arrivé à mon atelier, l’Amicale était toujours en feu. On m’a dit que des employés étaient décédés. Je les connaissais bien, ils habitaient à l’étage dans un dortoir que louait l’Amicale pour ses employés.» Pour le septuagénaire, cet incendie n’a pas que détruit l’Amicale, mais aussi la vie qu’il y avait à Chinatown.

Sunil Luckoo : «Mon père a agi en héros»

L’incendie de l’Amicale, Sunil Luckoo s’en souvient comme si c’était hier. Cette histoire a marqué sa vie à jamais. Il est triste que les prisonniers de l’Amicale soient déjà libérés. «Nous croyons que si le travail a été mal fait, c’est parce que la justice n’a pas réussi à trouver le vrai coupable

Le demi-frère de Sunil, Sanjeev, 29 ans à l’époque, est l’un des témoins de l’incendie. Il en est sorti indemne. Sunil explique que ce dernier a échappé à la mort mais cela a eu des séquelles sur sa santé. Son frère a vu son père de 67 ans escalader l’escalier pour secourir les deux enfants du propriétaire de l’Amicale. Babooram Krishna Luckoo y a laissé la vie en revenant. «Il a agi en héros. Cela a été un acte de bravoure de sa part Mais il n’a pu les sauver. Nous ne l’oublierons pas de sitôt. Mon père Babooram a toujours été là pour nous. Je me souviens de l’aide financière qu’il apportait à mes fins de mois. J’avais à rembourser un emprunt bancaire d’environ Rs 3 000. Il me soulageait en me donnant Rs 500, somme qu’il a augmentée de Rs 1 000. Nous nous entendions très bien, bien qu’il se soit remarié.»

Sanjeev lui raconte toujours l’histoire de l’incendie qui le suit comme son ombre. «Sanjeev travaillait comme croupier et mon père comme superviseur. Le propriétaire les aimait comme sa famille

Sunil Luckoo se souvient encore du soir de l’incendie, le dimanche 23 mai 1999. «J’ai entendu les sirènes. Je ne savais pas que mon père et mon frère étaient concernés par cet incendie. Cela a été un grand choc quand j’ai appris la nouvelle le lendemain

Laura Prudence, soeur de Jeannette Ramboro: «Que ceux qui ont été libérés nous aident à trouver les coupables»

Rien n’efface la douleur endurée lors de ces 19 dernières années. Jacqueline Sophie ne peut oublier. La souffrance de la mère de Jeannette Ramboro, qui a péri, enceinte de huit mois, dans l’incendie de l’Amicale, se lit encore sur son visage. «Nous ne savons toujours pas qui est innocent ni qui est coupable dans cette affaire. J’attends toujours que la vérité éclate.»

Ses filles, elles, attendent que les quatre condamnés libérés, jeudi, leur rendent visite. «Nous espérons surtout qu’ils nous aident à trouver les coupables puisqu’ils disent être innocents. Nous devons savoir s’ils sont avec nous ou pas», confie Laura Prudence. Elle dit imaginer ce que les accusés ont pu endurer lors de ces 19 dernières années. «Je leur souhaite tout le bonheur du monde à présent. Mais un petit coup de pouce de leur part ne sera pas de trop.»

Laura Prudence, soeur de Jeannette Ramboro.

Même suggestion avancée par sa soeur, Ramona Sophie. «Je suis pour la réouverture de cette enquête. Que la personne qui avait déclaré détenir des informations revienne en parler. Que l’on mette ses proches en sécurité. Mais le plus important est qu’elle nous donne un coup de main et dévoile les secrets qu’elle détient.»

Mère de dix enfants, Jacqueline Sophie se souvient encore de son 50e anniversaire de mariage. «Jeannette a voulu tout organiser. Et elle l’a réussi.» Son petit-fils, Jordan, âgé de quatre ans lors de la disparition de sa mère, a opté pour le métier de policier. «Peut-être que ce sont les circonstances dans lesquelles sa maman est morte qui l’ont poussé vers cette profession. Il ne parle pas trop d’elle. Mais les souvenirs sont encore dans sa tête.» De son côté, Ricardo Ramboro, l’époux de Jeannette, n’a pas voulu faire de déclaration. Sa mère a indiqué que cette histoire perturbe son fils et qu’il ne veut plus revivre le passé. «Il en a assez souffert», nous a-t-elle confié.

Naseem Bohorun, soeur de Fawzi Hakim : «Que justice soit rendue»

Des tragédies familiales, Naseem Bohorun en a connu plusieurs. Au fil des ans, elle a non seulement perdu son frère aîné, Fawzi Hakim, dans l’incendie de l’Amicale, mais aussi ses parents et sa soeur. «Je pense que la perte de mon frère a fragilisé l’état de santé de mes proches.»

C’est son frère qui aidait à alléger le quotidien de ses parents. «Il était célibataire et avait donc pour mission de veiller sur nos parents.» En ce qui concerne la libération des quatre condamnés, elle se dit «contente» qu’ils aient pu retrouver la liberté. «Mais nous ne savons pas s’ils se trouvaient à l’Amicale le jour de l’incendie ou pas. Cette maison de jeu n’a pas pris feu par elle-même. Il y a forcément quelqu’un qui a détruit ces familles. Nous avons attendu mon frère pendant plusieurs heures et il n’est jamais revenu.» La plaie s’est de nouveau ouverte jeudi matin, à l’annonce de la libération des quatre condamnés. «Nous avons appelé certaines des familles des victimes avec qui nous avons contact. Et nous avons éclaté en sanglots. Il n’y a pas de mot pour décrire l’état d’esprit dans lequel on se trouvait.»

Naseem Bohorun, soeur de Fawzi Hakim.

Durant ces 19 dernières années, Naseem Bohorun et sa famille ont bénéficié du soutien du propriétaire de la maison de jeu l’Amicale, qui était l’employeur de son frère. «Il nous a soutenus financièrement. Nous étions encore jeunes.» Toutefois, elle garde toujours l’espoir que justice soit rendue tôt ou tard. «Nous laissons tout entre les mains de Dieu.»

«Pa finn aret personn brit», dit l’ex-ACP Jasodanand

Il n’y a pas eu de travail bâclé dans l’affaire l’Amicale. C’est ce que fait comprendre Chooramun Jasodanand, assistant commissaire de police (ACP) à la retraite et ancien patron du Central Criminal Investigation Department (CCID). «Pa finn aret personn brit.»

Les arrestations, soutient-il, ont été effectuées suivant l’obtention de preuves. La police de Trou-Fanfaron avait initié une enquête après l’incendie dans la maison de jeu à la rue Royale. La Criminal Investigation Division de Port-Louis Nord et Port-Louis Sud, menée par l’inspecteur René, avait ensuite pris le relais. Le CCID s’était par la suite saisi de l’affaire.

L’ex-ACP Jasodanand avance que plusieurs unités de la force policière ont collaboré à l’enquête, dont le service de renseignement. «Plusieurs témoins ont déposé et ont confirmé la présence des personnes arrêtées à la maison de jeu. Des personnes ont aussi indiqué avoir vu l’un des suspects se procurer de l’essence à une station-service. Information qui a été vérifiée et confirmée par la police. Rien n’a été fait au hasard», poursuit-il.

Le 23 mai 1999, des incidents éclatent au stade Anjalay, à Belle-Vue. Ces accrochages gagnent rapidement la capitale. Et la maison de jeu l’Amicale est prise pour cible. L’enquête policière aboutit à l’arrestation des frères Sheik Imran et Khaleeloodeem Sumodhee, ainsi qu’à celle d’Abdool Naseeb Keramuth et de Muhammad Shafeek Nawoor après 24 heures. Au terme d’une enquête préliminaire, les quatre accusés sont déférés aux Assises. Le 20 novembre 2000, ils sont condamnés à perpétuité par le juge Paul Lam Shang Leen.

En 2015, la Commission de pourvoi en grâce a revu la peine des quatre détenus et a fixé la date de leur libération au 17 mars 2019. Me Rama Valayden a adressé une correspondance au Premier ministre, Pravind Jugnauth, pour lui faire part d’une «erreur de calcul de l’administration carcérale» sur la date d’échéance de la période d’emprisonnement. Le commissaire de prisons a, hier, nié l’existence d’une quelconque erreur de calcul.

«L’enquête ne sera pas rouverte»

Ils sont catégoriques au quartier général de la police, aux Casernes centrales, plus précisément au Central Criminal Investigation Department. L’enquête sur l’incendie de la maison de jeux l’Amicale survenu le dimanche 23 mai 1999 ne sera pas rouverte, avance-t-on. Un officier de police explique que les quatre accusés dans cette affaire ont été reconnus coupables en cour d’assises. Ces derniers ont eu recours à plusieurs instances pour annuler cette sentence, mais celle-ci avait été maintenue.

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comme en témoignent les diverses unes de «l’express» en 1999.
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