Jean-François Collet: «A un moment, la vie est plus importante que la plume»

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Jean-François Collet, journaliste (Rodrigues).

Jean-François Collet, journaliste (Rodrigues).

Jean-François Collet avait décortiqué la partie «rodriguaise» du rapport Lam Shang Leen sur les ondes d’une radio. Il a ensuite reçu des menaces. Il évoque la situation actuelle à Rodrigues.

Vous avez été menacé à deux reprises. Soit, par le proche d’un homme cité dans le rapport et par un trafiquant récidiviste. Racontez-nous.

La première menace est, je l’espère, une affaire classée. Cinq jours après la publication du rapport Lam Shang Leen, je l’ai décortiqué pour Radio Plus dont je suis le correspondant ici. J’ai cité les noms dans la partie «rodriguaise» du rapport. Sauf que les proches d’une des personnes citées a cru que j’étais l’informateur de la commission drogue. L’un d’eux s’est approché de ma voiture, a commencé à m’injurier et a menacé de me tabasser. C’est arrivé en public ! Par la suite, les proches de l’individu cité ont compris que j’ai seulement relayé le contenu du rapport et les choses se sont calmées. Jusqu’à jeudi dernier.

Un récidiviste connu pour ses délits de drogue et qui est en liberté conditionnelle s’est approché de moi alors que j’étais dans une boutique. «Je vais te taillader ici», m’a-t-il dit en passant son doigt sous ma gorge. D’autres personnes sont intervenues et il s’en est allé. Je me suis rendu au poste de police mais, je l’avoue, je n’ai pas porté plainte. J’ai une famille et je n’ai pas envie que cela dégénère.

Vous dites sur Facebook que si cela continue, vous arrêterez d’écrire.

Bien sûr. Les belles théories du journalisme engagé, mourir pour sa plume, c’est bien beau tout ça. Mais on n’a qu’une vie et j’ai une famille. Vous savez qu’il m’est même arrivé de présenter des excuses en public à des personnes citées dans mes articles même si ceux-ci ne racontaient que des faits.

Je ne vous parle pas de grands dossiers d’investigation ou de corruption mais bien de petits faits divers, des petites arrestations pour vols. Pour en finir, je m’excuse et je leur dis que cela n’arrivera plus. A un moment, la vie vaut plus que la plume.

Les révélations de la commission drogue sur les liens entre Serge Clair, l’Organisation du Peuple Rodriguais (OPR) et le trafiquant Luco Philippe (NdlR, le rapport soupçonne le chef commissaire d’être intervenu pour faire transférer le policier qui a témoigné pour faire condamner Luco Philippe. Ce dernier s’est par la suite suicidé en cellule) vous ont-elles étonnées ?

A Rodrigues, tout le monde se connaît. Que Luco Philippe ait été un fervent partisan de l’OPR et proche de Serge Clair durant les campagnes électorales, n’est un secret pour personne. Je me souviens même qu’il avait protégé des journalistes quand le ton était monté avec des partisans à un meeting du parti. Suivant cette affaire de drogue, je ne l’ai pas vu s’afficher ouvertement aux côtés de Serge Clair.

Par contre, le fait que la commission révèle que Serge Clair soit intervenu pour faire transférer le policier qui l’a fait condamner, ça, oui, c’est une énorme surprise.

L’express a écrit en une hier, à la lumière des affaires de corruption qui éclatent et aussi du fait que Serge Clair se retrouve éclaboussé par la commission drogue, que rien ne va plus à Rodrigues. Le chef commissaire va-t-il y survivre ?

Vous connaissez Serge Clair. Il est toujours serein, pour ne pas dire arrogant. Il se moque de ses adversaires. Dans le fond, dans l’affaire d’achat des bâtiments, il a fait comprendre que les transactions ont été avalisées par le gouvernement, en l’occurrence Pravind Jugnauth lui-même puisque le Premier ministre est aussi ministre des Finances. Quant aux allégations de favoritisme dans le recrutement des travailleurs, le chef commissaire a ordonné une enquête. Si faute il y a eu, à l’OPR, on estime qu’elle est surtout administrative. Tous les commissaires disent ne pas en être au courant. Le pire scénario pour Serge Clair serait qu’un membre du conseil exécutif soit inquiété par cette affaire mais on en est très loin pour le moment.

Et puis, à Rodrigues, un emploi dans la fonction publique est un graal que convoitent tous les jeunes. L’OPR a recruté 1 000 fonctionnaires depuis 2002. Vous croyez vraiment que l’opinion publique va le clouer au pilori pour cela ?

Serge Clair se retrouve contesté, non seulement par une motion de blâme du Mouvement Rodriguais (MR), mais aussi par le Parti mauricien social-démocrate (PMSD). Mais vous estimez que Serge Clair ne perd aucune plume et qu’il n’y a aucune chance que les élections prévues pour 2022 ne soient anticipées.

Je suis journaliste, pas voyant. Mais d’un point de vue comptable, il n’y a aucune chance que la motion de blâme contre Serge Clair ne soit votée. Au contraire, l’OPR a même proposé une motion de confiance en son leader.

Quant à la position du PMSD, aussi étonnant que cela puisse paraître, l’information n’a pas été relayée ici. Beaucoup de Rodriguais ne savent pas que le PMSD a demandé à Serge Clair de démissionner. De toute façon, on anticipe la réponse de l’OPR : «C’est une grave violation de l’autonomie de Rodrigues.»

Serge Clair a toujours le soutien de ses partisans. Est-ce que cela va durer ? C’est une autre histoire.

«Même Macron n’a aucune chance de rééditer son exploit à Rodrigues. A Rodrigues, vous êtes soit OPR soit MR.»

À Maurice, il y a un sentiment de ras-le-bol vis-à-vis des partis traditionnels avec un vacuum politique de plus en plus béant. Y a-t-il des signes similaires à Rodrigues quand on sait que les Rodriguais ont développé un sens d’appartenance très fort aux partis qu’ils soutiennent ?

Aucune chance ! Même Macron n’a aucune chance de rééditer son exploit à Rodrigues. A Rodrigues, vous êtes soit OPR soit MR. L’OPR est au pouvoir et la machinerie «d’Etat» est une arme redoutable. Des jeunes ont intégré le parti. L’OPR est en pleine santé.

De son côté, le MR poursuit aussi son expansion dans ses bastions. Nicolas Von-Mally est non seulement leader de son parti mais aussi Minority Leader. Il est basé à Rodrigues, contrairement à quand il était député de Rodrigues à l’Assemblée nationale, et il veille au grain. Son leadership n’est pas contesté.

Même Johnson Roussety se fait discret. Ce n’est pas à Rodrigues que l’on verra l’émergence d’une troisième force. 

«Mais nous manquons cruellement de moyens. Prenez le Media Trust. A-t-il une fois envoyé un formateur à Rodrigues ou inviter les journalistes rodriguais à Maurice pour des formations ?»

Dans un tel contexte, comment se porte le corps journalistique à Rodrigues ?

Un seul journal agit comme contre-pouvoir et c’est l’organe de presse du MR. Quant aux journalistes indépendants, nous sommes 4 ou 5 à travailler comme correspondants pour les journaux et radios mauriciens. Mais nous manquons cruellement de moyens. Prenez le Media Trust. A-t-il une fois envoyé un formateur à Rodrigues ou inviter les journalistes rodriguais à Maurice pour des formations ? Je ne jette pas la pierre, je comprends que cela a un coût, mais c’est une réalité.

L’accès à l’information ? N’en parlez pas. Si vous, journaliste basé à Maurice, vous appelez le bureau d’un commissaire pour une demande d’information, vous avez 10 fois plus de chance de l’obtenir. L’administration régionale considère les journalistes rodriguais comme des journalistes de seconde-zone tandis qu’envers les journalistes mauriciens, les élus sont courtois, presque même lèche-bottes. Je n’invente rien. Durant la dernière campagne électorale, il y a eu la photo d’un journaliste mauricien assis sur le bureau de Serge Clair qui a circulé sur les réseaux sociaux.

En conférence de presse, face aux journalistes rodriguais, Serge Clair dicte son agenda. Il refuse de répondre aux questions qui, pour nous, sont d’actualité. Pas la peine d’insister, le débat est clos.

On ne demande pas de faveur ni de proximité. Tout ce qu’on veut c’est de travailler et jouer le rôle que devrait jouer un journaliste dans une démocratie. Toutes les affaires de corruption que vous venez de citer et les révélations du rapport Lam Shang Leen démontrent que Rodrigues a, autant que Maurice, besoin de chiens de garde de l’investigation.

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