Sanjiv Mulloo, président du NPCC: «On entre dans l’ère de l’industrie 4.0»

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Sanjiv Mulloo, président du National Productivity and Competitiveness Council.

Sanjiv Mulloo, président du National Productivity and Competitiveness Council.

Fraîchement renommé à la présidence du National Productivity and Competitiveness Council (NPCC), Sanjiv Mulloo a organisé une convention internationale du 1er au 3 août avec des experts étrangers. Qu’est-ce qui entrave la productivité ? Comment innover pour de vrai ? Le point.

Vous venez d’être reconduit à la tête du National Productivity and Competitiveness Council (NPCC). Quel en était l’objectif à la base ?

Le NPCC a été institué en 2000 selon un acte du Parlement. Si vous regardez l’Afrique comme un continent, très peu de pays disposent d’une National Productivity Organisation (NPO). Dans 52 pays, seule une vingtaine en sont pourvues. Maurice ne peut demeurer en reste.

Hélas, comme on est insulaire, on fait du nombrilisme. On est content, on a de grosses entreprises, on fait des profits, on se cantonne à sa zone de confort. Mais pour exporter, apporter de la croissance, générer de la richesse, augmenter le niveau de vie, il faut pouvoir rivaliser avec d’autres pays.

On a affaire à qui là ? La Chine, l’Inde, le Vietnam, la Malaisie, la Corée du Sud… Tous ces pays sont des dragons extraordinaires avec des potentiels de manufacture énorme. Donc si on n’est pas bien calé en matière de technologie, production et services, il n’y aura ni compétitivité, ni marché ou croissance.

C’est pour booster la productivité que le NPCC a été créé sous sir Anerood Jugnauth. Je suis reconnaissant d’avoir été reconduit à la présidence. Il y a des Chairmen qui ne le sont pas. Ça démontre notre bon travail. Nous devons poursuivre sur notre lancée.

Du 1er au 3 août 2018, vous avez organisé la National Productivity and Quality Convention (NPQC). Quelles en sont les retombées ?

Maurice se cantonne à «four frogs in a well». Mettons-les dans l’océan avec des dragons et tigres asiatiques à la mer. Ainsi, ils pourront être performants sur la classe mondiale. L’initiative est issue d’une contribution du ministre Sesungkur. C’est un ancien de PricewaterhouseCoopers (PwC), donc il s’y connaît. L’important, c’est d’externaliser les entreprises mauriciennes. C’est bien de réaliser des profits locaux mais c’est encore mieux de pouvoir exporter.

Maurice est déjà membre de la Pan-African Productivity Association. Maintenant, on ambitionne à intégrer l’Asian Productivity Association (APA). Et si on ne joue qu’avec les Africains, on va toujours se vanter d’être numéro un sur la productivité et la compétitivité. Mais on peut faire plus. Le NPCC veut faire un lobby avec le gouvernement. Après l’aval du cabinet ministériel, on pourra en faire partie. En plus, cela ne nous coûtera rien.

Vous semblez tenir à votre APA. Pourquoi cet intérêt si prononcé ?

C’est impératif d’intégrer l’APA. Car dans le pays des aveugles, le borgne est roi. On ne peut composer uniquement avec des Africains. Maurice doit jouer dans la cour des grands, jouer avec les plus équipés et plus forts que nous. Pensons global.

Stagnons-nous à rester sur l’Afrique ?

Oui et non. N’oublions pas : nous nous asseyons à côté de notre plus gros marché. Il faut maximiser les qualités pour être compétitifs face à l’Asie et ne pas négliger l’Afrique. Ce continent est un géant qui se réveille.

Quelles stratégies se dégagent de la convention ?

Déjà, nous avons sollicité des experts internationaux pour une compétition ouverte aux entreprises et organisations locales. Ils se sont déplacés d’Angleterre, d’Inde et de Singapour. 115 participations locales ont été reçues. Elles devaient présenter des projets liés à la qualité et la productivité. On est agréablement surpris de voir des candidats du poste de police de La Tour Koenig, le département de physiothérapie de l’hôpital de Flacq, le Mauritius Fire Service, les collèges… C’est incroyable.

Un jury local les évaluera sur plusieurs critères, soit les techniques de gestion, la qualité de l’innovation etc. Au final, les six meilleurs candidats seront sélectionnés pour se rendre à l’International Convention on Quality Control Circles à Singapour du 22 au 25 octobre.

Qu’on soit petit ou pas, Maurice est un acteur global. La qualité est primordiale. Prenez les services financiers. En termes d’investissements en Inde, nous sommes meilleurs que Singapour, pourtant un symbole de succès. Maintenant, dans la manufacture et les hubs d’ordre éducatif, médical, il faut se mesurer aux pays asiatiques dotés d’une productivité supérieure. Faisons comprendre aux entrepreneurs mauriciens qu’«excellence is on the move». On doit s’y mettre. Les autres pays ne vous attendront pas.

Qu'est-ce qui coince dans la productivité des entreprises locales ? 

Si on ne met pas cet entrain de compétitivité internationale, on va s’endormir sur ses lauriers. Que faut-il : recevoir «coups de pieds et calottes tout ça» pour se réveiller ? Justement, en 2017, nous avons procédé à un exercice de competitiveness foresight avec un spécialiste sud-africain. Nous nous demandions justement ce qui coince et empêche l’entreprise mauricienne d’avancer.

Quatre éléments à appliquer ont été identifiés. Premièrement, il manque la culture de tout rallier, par exemple en bâtissant un «country branding». Deuxièmement, quelles sont nos forces et nos faiblesses ? On ne va pas réinventer la roue et investir dans les domaines où on est faible. Faisons comme des joueurs de tennis : améliorons notre revers. On est bon dans l’hospitalité et tourisme. C’est là qu’il faut investir et former.

Troisièmement, il y a la culture de travail. Les Chinois, les Asiatiques etc. en sont dotés alors que les Mauriciens ne sont pas industrious. On veut avoir tout, ici et maintenant, pour moins d’efforts. On passe notre temps à gueuler. On s’est installé dans la culture de la plainte à Maurice. Quelque chose va mal, on blâme l’autre. Il faut changer cela.

Finalement, on entre dans l’ère de l’industrie 4.0. Il faut se mettre à la page des technologies et la réalité augmentée et innover. On parle beaucoup d’innovation. Mais c’est un mot vraiment galvaudé. Ça ne veut rien dire.

L’innovation, un des axes du NPCC, semble brandie de toutes parts sans pour autant être concrétisée. Pourquoi ?

Je crois à l’innovation mais il ne faut pas juste penser mais aussi rêver, faire les deux en même temps. L’innovation n’est pas si éloignée de l’imagination. Et l’imagination c’est la pensée, la recherche, la foi, la passion, l’envie, l’enthousiasme. Tout ça fait qu’on innove.

Les grands innovateurs ne se limitent pas aux gens de la technologie. Déjà, on pense souvent que cela consiste à fabriquer quelque chose plus vite et à moindre coup. La définition va bien au-delà de cette forme basique. Innover c’est rendre obsolète ce que vous faites maintenant, détruire la façon de faire et créer quelque chose de meilleur pour tous.

Comment maximiser l’innovation ?

Cela passe par trois aspects. D’abord, songeons au capital intellectuel. Ce n’est pas un Bachelor of Science (BSc) ou un doctorat. Cela implique des gens faisant de la recherche, qui lisent, discutent, sont dans un débat perpétuel, expérimentent, trouvent des solutions etc. Il ne faut pas tuer les intellectuels de ce pays.

Écoutons aussi les dissidents. Tout le monde ne sera pas forcément d’accord avec vous. De là, germent les idées. Voyons les États-Unis. Ce pays détient 43 % des patentes mondiales. C’est une nation d’inventeurs qui apprennent, subissent des échecs et prennent plusieurs risques. Mais ils gagnent aussi.  

À cela s’ajoute le capital relationnel. Ce sont les réseaux, les opportunités, les forces invisibles d’ouvertures de marché dans le monde. On fait la synergie avec le capital culturel pour pousser vers le troisième élément – le capital financier. À ce niveau, les banques et financiers doivent jouer leur rôle pour apporter cette aide aux gens et accéder aux marchés potentiels.

Et pour booster la productivité ?

En Chine et en Inde, les petites et moyennes entreprises représentent 80 à 90 % de l’économie. Il faut les mobiliser ainsi que les secteurs manufacturier, privé et public. Le secteur public est le moteur de développement dans un pays. Il faut avoir une politique pour ouvrir les vannes d’opportunité et de croissance. Notre mandat est d’entrer dans ces zones-là.

Au NPCC, des spécialistes font des diagnostiques en entreprise. Ils observent, posent des questions et là, ils discutent entre eux pour faire des propositions dans cette logique de productivité. Ils vous arrangent un road map pour devenir plus productifs. On a fait gagner pas mal de revenus à beaucoup de compagnies. Le cœur de notre métier est de booster productivité et compétitivité.

Vos «productivity tools» sont-ils utilisés à bon escient par les compagnies ou sont-ils méconnus ?

Depuis toujours, on prône le Kaizen, soit l’amélioration continue. Ce symbole ressemble à une personne qui s’auto-flagelle. Pourquoi ? Pour inventer, découvrir, être plus performant et briser sa zone de confort. Dans le gouvernement justement, il y a des officiers, et c’est dans le monde entier, qui diront : «J’ai ma paie à la fin du mois, j’ai mon épouse, ma petite voiture etc. Pourquoi devrais-je lire le soir ? Chercher à améliorer mon travail ?» Prenez ce même gars et jetez-le à l’eau. Il se démènera pour nager.

Que ce concept entre dans le cœur et le sang des Mauriciens. Au NPCC, on fait beaucoup de formations dont celle du Kaizen tec. Toutefois, c’est méconnu. Nous faisons des efforts pour intégrer cette philosophie dans tous les aspects de vie. Actuellement, notre gros projet est la formation des leaders à tous les niveaux. Toutes les compagnies, les politiciens ont de belles idées. Mais le hic vient dans la capacité à les exécuter.

En dernier lieu vient la création de l’innovation que le chercheur fusionne en «creovation». Hélas, le NPCC a très peu de moyens. Notre budget annuel est de Rs 45 millions et 80 à 90 % va dans les salaires. Donc, là, notre priorité est le leadership et nous allons former une centaine de personnes qui le feront à leur tour au sein des communautés.

On ne veut plus de gens qui vont gueuler. C’est trop facile de dire «pa mwa sa li sa» ou «akoz bann la ki mo koumsa». C’est tributaire de la mentalité africaine. L’Africain dira que c’est parce qu’il a été colonisé, pillé etc. et accuse les autres pour ses malheurs. En revanche, l’Asiatique, un «lérat légliz maléré», deviendra millionnaire dans dix ans. Comment ? Parce qu’il va s’améliorer. C’est pour lui : «Aide toi et le ciel t’aidera

Bio express

Président du NPCC depuis octobre 2015, Sanjiv Mulloo est détenteur d’une licence en Technology et Printing Management du London College of Printing and Graphic Arts et d’une MBA de la Cranfield University. Depuis novembre 1987, il est le Chief Executive Officer de la compagnie Quad Printing et de Pop communication Ltd depuis 2012. Il a été reconduit à la présidence du NPCC depuis le 27 juillet 2018.

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