Exportation interdite: où le cuivre volé va-t-il ?

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De janvier à mars 2018, 381 474 kilos de cuivre raffiné et d’alliages de cuivre bruts ont été exportés pour Rs 69,5 millions.

De janvier à mars 2018, 381 474 kilos de cuivre raffiné et d’alliages de cuivre bruts ont été exportés pour Rs 69,5 millions.

Interdit d’exportation à l’état brut depuis 2013, le cuivre demeure un juteux filon. Les nombreux cas de vol de câbles en cuivre en témoignent. Où est donc acheminé ce métal tant convoité ? Le point.

Le dimanche 22 juillet, ça a chauffé à la station du Central Electricity Board (CEB) de Rivière-du-Rempart. Malmenant un vigile, trois hommes encagoulés et armés de sabres ont dérobé des câbles en cuivre. Le 15 juin, des câbles en cuivre d’une valeur de Rs 500 000 ont été emportés d’un entrepôt à Saint-Aubin. Et le dimanche 20 mai, dix hommes masqués s’en sont pris aux employés d’une fonderie avant d’y perpétrer un cambriolage. Leur butin : des barres de cuivre et autres objets estimés à Rs 218 000. D’autres entreprises, notamment Mauritius Telecom, sont souvent la cible des voleurs de cuivre. À titre d’exemple, la compagnie a subi 23 vols en 2017 et une vingtaine, de janvier à juillet 2018, déclare une source.

Pourquoi court-on tellement après ce métal ? «Les composants en cuivre en sont extraits puis vendus. Ces actes de vandalisme ont été rapportés et quelques arrestations ont été effectuées. Cependant, nous ne savons pas à qui le cuivre est destiné ou s’il est commercialisé ou exporté», soutient-on à Mauritius Telecom.

La prévalence des vols intrigue d’autant plus que depuis le 15 août 2012, des amendements aux Consumer Protection (Scrap Metal) Regulations interdisent toute exportation de cuivre et d’alliages de cuivre en version «compressée ou dans toute autre forme», précise le ministère de l’Industrie, du commerce et de la protection des consommateurs, dans une lettre adressée à un opérateur, en janvier 2013. Cette mesure visait justement à freiner les nombreux vols. Or, la réalité est tout autre.

Les pillages s’accentuent de même que les recettes d’exportations (voir encadré ci-dessous). Le responsable d’une fonderie, victime d’un tel cambriolage cette année, est formel : un gang bien organisé et rodé en serait l’auteur.

RS 145 000 la tonne

Où est donc acheminé tout ce butin… métallique et à quelles fins ? Après le forfait, le cuivre transite par deux étapes intermédiaires, explique Washin Jeeawody, secrétaire de la Scrap Metal Merchants’ Association. D’abord, des personnes collectent les métaux auprès des voleurs à raison de Rs 135 000 la tonne. Ensuite, elles les vendent aux fonderies à Rs 145 000 la tonne.

Certes, ces tarifs sont loin de ne tenir qu’à un fil… «Le cuivre provient principalement des câbles téléphoniques, électriques, des pièces de machine etc. Une fois vendu aux fonderies, le métal est fondu et transformé en lingots », note Mahen Gowressoo, directeur de Samlo, qui nous apprend qu’il y a entre trois et cinq fonderies en opération à Maurice.

Achètent-elles donc du cuivre volé ? «Non. Nous nous en procurons auprès des revendeurs agréés. Tout matériel est acquis sous appel d’offres à travers le CEB ou tout autre vendeur de scrap qui ne comprend pas des câbles», assure le responsable d’une fonderie.

Selon lui, certains individus achètent du cuivre volé et l’exportent illégalement. «Puisque l’exportation de la ferraille est proscrite, l’acquéreur doit être en possession d’un reçu de vente des manufacturiers autorisés», revendique-t-il. Au sein de son établissement, tout cuivre fondu est transformé en plats pour exportation.

Révision judiciaire

Ce procédé provoque d’ailleurs un contentieux juridique. En effet, si l’article 2A des Consumer Protection (Scrap Metal) Regulations stipule qu’il est interdit d’exporter toute ferraille, en revanche, l’alinéa 2 de l’article 3 soutient que toute personne engagée dans une manufacture générant de la ferraille comme un sous-produit peut l’exporter ou la vendre sans requérir une licence. «L’exportation des lingots de cuivre et d’aluminium à travers la fonte n’est sujette à aucune objection de la part des autorités.» Cela lui confère le statut de «nouveau cuivre».

Une mesure qui fait sourciller. «Donc, on ne peut exporter le métal à proprement dit. Mais lorsqu’il est fondu et métamorphosé en lingots, c’est autorisé. Cette politique gouvernementale est ridicule», s’insurge Shakeel Mohamed, avocat qui défend une dizaine d’opérateurs dans le cadre d’une révision judiciaire sur l’embargo. Cette mesure a été critiquée par la Competition Commission of Mauritius (CCM) en 2016.

«Après enquête, il s’avère que l’interdiction de l’exportation n’est pas en faveur de la compétition. Nous avons recommandé la levée de l’embargo pour que le marché soit laissé aux forces naturelles de l’offre et de la demande», déclare Deshmuk Kowlessur, Executive Director de la CCM. Selon lui, d’autres options permettraient de contrer les vols de cuivre.

Connivence niée

Toutefois, ce commerce continue à frayer son chemin. Face à ces cambriolages grandissants, qu’en est-il de la connivence entre victimes, voleurs et organismes de contrôle ? «À ce jour, aucune complicité entre les techniciens de Mauritius Telecom et les voleurs n’a été établie. Afin de restaurer le système après les vols de cuivre, l’entreprise a migré pour la fibre optique. De plus, nous avons renforcé la sécurité pour prévenir le vandalisme des câbles», affirme-t-on à Mauritius Telecom. Cette migration est effective depuis 2017.

Du côté des fonderies, la connivence est niée. Un opérateur, par exemple, explique avoir été lui-même dépouillé par un gang de plusieurs lots de cuivre. Pour sa part, Mahen Gowresso s’en défend. «Moi je n’achète aucun cuivre volé. Par contre, on assiste à plein de vols et des gens qui veulent en vendre

À la douane, un système de détection pour déjouer anomalies et complicités a été mis en place. «Tout envoi d’exportation de lingots et de ferraille est scanné à la Customs Export Unit. Un examen approfondi est effectué en cas d’anomalies.» En 2018, deux infractions pour exportation illégale ont été relevées.

Vers quels pays atterrit le cuivre fondu ? Le responsable de la fonderie désigne principalement l’Europe et l’Afrique du Sud. D’après les statistiques de janvier à mars 2018 de la Mauritius Chamber of Commerce and Industry, les marchés les plus demandeurs sont dans l’ordre la Chine, les Émirats arabes unis et l’Inde. En 2017, Singapour et Madagascar étaient également preneurs tandis qu’en 2016, l’Allemagne se positionnait parmi les acheteurs.

Malgré l’interdiction, des déchets en cuivre ont été exportés à Singapour durant la même période. Il va sans dire que ces transactions rapportent gros. D’emblée, le prix pratiqué auprès des importateurs étrangers était de 7 000 dollars américains par tonne pour juillet 2018. Un juteux filon en somme qui ne cesse de se tisser.

Révision judiciaire des opérateurs: le verdict attendu

Leur recours à la justice aura bientôt un épilogue. En juin 2016, huit opérateurs de ferraille avaient demandé une révision judiciaire de la décision d’interdire l’exportation de ce métal. Selon Shakeel Mohamed, leur homme de loi, l’audience finale a été entendue en Cour suprême le vendredi 20 juillet 2018 devant le juge Caunhye. «Maintenant, nous attendons le verdict final», indique-t-il. Celui-ci devrait bientôt être rendu.

En chiffres

Le cuivre est une petite mine d’or. Rien que pour les trois premiers mois, son exportation pèse Rs 69,5 millions. En effet, selon les Trade Statistics de la Mauritius Chamber of Commerce and Industry, de janvier à mars 2018, 381 474 kilos de cuivre raffiné et d’alliages de cuivre bruts ont été exportés. En 2017, les recettes découlant de ce commerce étaient évaluées à Rs 125 millions pour un volume de 875 862 kilos. Et en 2016, 224 268 kilos de cuivre ont été exportés pour Rs 30,4 millions. Durant la même année, du cuivre sous forme de débris et déchets (waste and scrap), pourtant interdit, avait été exporté à raison de 10 637 kilos pour Rs 1,13 million.

Comment distinguer le cuivre volé ?

Existe-t-il un moyen de savoir si le cuivre n’a pas été volé ? A priori non puisque le voleur a pris soin de le fondre. Mais avant que le métal ne passe dans la fonderie, quelques techniques peuvent permettre de le savoir. «Le cuivre contenu dans une pièce mécanique et dans un câble est différent. Par exemple, dans ce dernier cas, il affiche une texture plus brillante.» La taille du produit fini est tout aussi indicatrice. Seule une entreprise qui en fabrique sous cette forme pourrait permettre la détection.

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