Attaque terroriste: Chris Norman, l’un des héros du Thalys, raconte

Avec le soutien de

  Chris Norman et son épouse Martine.  

Plusieurs personnes, dont trois Américains, un Français, le Britannique Chris Norman, qui se trouve actuellement à Maurice dans le cadre de projets professionnels, et des employés de Thalys ont tous eu un rôle dans la maîtrise du Marocain Ayoub El Khazzani, qui était lourdement armé, à bord du train Thalys reliant Amsterdam à Paris, le 21 août 2015. Chris Norman et les Américains ont, par la suite, reçu la légion d’honneur pour bravoure, des mains du président Francois Hollande. 

Or, dans le livre «The 15 :17 to Paris, The True Story of a Terrorist, a Train and Three American Heroes», écrit par les trois Américains impliqués dans l’immobilisation du terroriste, le rôle du Britannique a été réduit et l’impasse a été faite sur la participation d’un Français, qui a tenté en premier lieu de stopper le terroriste, et sur celle des employés de Thalys. Livre adapté au grand écran par l’acteur et producteur américain à succès Clint Eastwood, sous le titre «Le 15 heures 17 pour Paris». Film sorti en salle en Europe à la fin 2017.

Quand Christopher Norman, qui a été approché par Eastwood en vue de camper son propre rôle dans le film, a lu le scénario, il a réalisé que le narratif des trois Américains ne correspondait pas tout à fait aux faits réels. Il s’en est ouvert à sa gentille épouse, la Luxembourgeoise Martine, qui lui a conseillé de mettre les choses au point s’il le désirait. Mais Chris Norman a préféré laisser passer. Cela tient sans doute à son flegme britannique, car il est d’origine anglaise, bien qu’il se considère citoyen européen et africain.

Ce père de deux fils, aujourd’hui âgés de 34 et 32 ans, et grand-père de quatre petits-enfants, est né en Ouganda de parents britanniques, à l’époque où ce pays était encore un protectorat britannique. Son père était un ingénieur. Le couple Norman a eu deux enfants, une fille et Chris. Ils ont vécu ensuite en Rhodésie et au Botswana avant d’envoyer leur fils en internat en Afrique du Sud. Sous le régime d’apartheid, les enfants sont entraînés à se défendre. Si bien qu’on commence à lui apprendre le maniement des armes à 10 ans et à s’exercer au tir à 13 ans.

Chris Norman fait des études supérieures en mathématique, en urbanisme et devient un expert de l’informatique. À partir de là, son parcours professionnel sera des plus riches. Il travaillera pour Levi Strauss comme responsable de tous les systèmes d’applications informatiques en Europe, développera ensuite des formations pour le Management Centre Europe avant d’être recruté par Deloitte Touche pour prendre en charge les services de maîtrise de risques informatiques.

Ses compétences lui vaudront d’être coopté comme associé et il gérera une équipe de 120 personnes. Il y serait sans doute encore si Deloitte Touche n’appliquait pas une charte associative stipulant que les associés doivent se retirer à 58 ans et revendre leurs actions. C’est ce qu’il fait.

Pas prêt à prendre sa retraite, Christopher Norman se dit qu’il est temps pour lui de rendre à l’Afrique tout ce que ce continent lui a donné en termes d’éducation. Il porte alors plusieurs chapeaux, notamment celui de directeur non exécutif pour la HMH Rainbow, plus grand producteur de poulets en Ouganda. C’est justement lorsqu’il est au service de cette société qu’il prend le train après une mission à Amsterdam, pour regagner Paris.

Il s’installe dans la voiture numéro 13, place 42 et sort son ordinateur pour travailler. Le train entre en gare de Bruxelles et ce qu’il ignore, c’est que le terroriste Ayoub El Khazzani vient de monter à bord. Le train repart et atteint sa vitesse de croisière, qui est de 300 km/heure. À un moment, il entend des cris d’hommes qui semblent émaner du côté du bar. Il se dit que cela doit provenir d’hommes éméchés. Sauf qu’ils sont suivis d’un bruit qui pourrait être celui d’une détonation, d’un son de verre brisé et de hurlements d’une femme.

Un employé de Thalys passe en courant à côté de lui. Comme les sièges du train sont très grands, il ne voit rien. Il se met debout pour voir ce qui se passe. Et là, à dix mètres, il voit un homme de type africain du Nord, torse nu, le visage inexpressif, armé d’une Kalachnikov, qui avance avec détermination dans le couloir dans sa direction.

«Là, je me suis dit : Oh merde ! Nous allons tous mourir. J’ai eu très peur. Que peut-on faire en face d’un gars qui a une Kalachnikov en main ? Je me suis rassis et je me suis fait le plus petit possible», raconte-t-il avec franchise.

Il se met à cogiter. L’homme paraît si lourdement armé – en sus du fusil d’assaut, il a neuf chargeurs remplis, un pistolet automatique Luger 9 mm et un cutter – que Chris Norman se dit que tous les passagers du train vont mourir. «C’est là que j’ai vraiment compris le sens du mot avoir froid aux pieds.»

En quelques secondes, il pense à Martine et à la vie qu’il a eue. «J’ai pensé que j’ai eu une belle vie, qu’elle va se terminer là et j’ai espéré que Martine serait heureuse sans moi.» Mourir pour mourir, il se dit qu’il préfère ne pas mourir «comme un couillon dans un coin mais en homme debout» et qu’il va attendre que le terroriste passe à côté de lui pour lui sauter dessus et tenter de le désarmer.

C’est à ce moment-là qu’il entend une voix d’homme avec un accent américain dire : «Get him Spencer !» Et une autre voix au même accent enchaîne : «No, don’t you fucker.» «Là, je me suis dit que je n’étais pas seul et qu’à plusieurs, on avait plus de chance de l’arrêter.»

Il se lève et voit que les deux Américains ont réussi à plaquer le terroriste contre un siège à 10 mètres de lui, le blond étant derrière le terroriste et lui enserre le cou mais qu’il a un doigt presque sectionné par le cutter du Marocain. L’autre Américain est devant le terroriste et lui assène des coups de poing.

Bien qu’il soit pris en tenaille, le Marocain ne lâchait pas prise et tente de saisir son arme de poing. «Je me suis alors jeté dans le tas. J’ai saisi le bras du terroriste, qui essayait d’attraper son Luger et lui ai tordu le bras derrière le dos. L’Américain nommé Aleks a pris l’arme et l’a posée sur le front du gars. Il lui a ordonné d’arrêter de bouger car autrement, il allait lui tirer une balle dans la tête. Spencer lui disait : ‘Shoot him’ mais une troisième voix américaine disait de ne pas le faire car la balle allait traverser la tête du terroriste et pourrait atteindre la tête de Spencer. Le terroriste ne pipait mot, mais se débattait toujours. Spencer a dit : ‘Shoot him anyway.’ Aleks a effectivement appuyé sur la détente mais le chargeur était tombé dans la lutte. Aleks a pris le fusil d’assaut et a commencé à frapper le Marocain au visage. Le sang giclait. Les passagers étaient figés et regardaient la scène.»

Lorsqu’un conducteur du train au repos est venu leur prêter main-forte, le terroriste a arrêté de lutter. Il a été plaqué au sol et Chris Norman s’est assis sur lui pour l’empêcher de bouger. Le Britannique a demandé si quelqu’un avait quelque chose pour le ligoter. Un des Américains a demandé des zip-ties. L’équipe de maintenance du train en avait mais ils étaient à usage électrique et n’ont pas servi à grand-chose. On a alors présenté à Chris Norman une cravate rose et il a ligoté les mains et les pieds d’Al Khazzani dans son dos de sorte que le terroriste était incapable de bouger. Le fusil d’assaut en main, un des Américains s’est rendu dans l’autre wagon pour voir s’il y avait des terroristes embusqués.

Chris Norman a alors vu un homme se lever avec du sang giclant de son cou. Ce que le Britannique apprend par la suite c’est que ce passager ensanglanté a été le premier à tenter à stopper le terroriste et avait même réussi à lui enlever le fusil d’assaut des mains et à s’enfuir avec. Sauf qu’Al Khazzani lui a tiré dans le dos, la balle passant à travers sa carotide et allant s’encastrer dans le brise-glace, d’où le bruit de verre brisé entendu plus tôt. Heureusement que Spencer avait reçu une formation d’ambulancier et malgré ses nombreuses blessures, il a eu la présence d’esprit de mettre son doigt dans la plaie pour stopper l’hémorragie.

Le train qui s’était arrêté durant l’attaque repart lentement pour rejoindre la gare la plus proche, qui est celle d’Arras dans le Pas de Calais. Pendant tout le trajet, Chris Norman reste assis sur le terroriste. Lorsqu’ils arrivent en gare et que le Marocain est pris en charge par les policiers,

Chris Norman est soulagé, mais en même temps inquiet pour le passager blessé. Comme aucun policier ne parle l’Anglais, le Britannique est obligé de traduire la déposition des deux Américains pour les policiers et pour la moitié des passagers du wagon 13, qui étaient étrangers.

Lorsque Martine allume sa télévision et apprend l’attentat manqué du train, elle ne réalise pas immédiatement que son mari était à bord et le rôle qu’il y a joué. C’est lorsqu’elle l’appelle qu’elle l’apprend. «C’est pendant la reconstitution que j’ai pris vraiment conscience de ce qui lui était arrivé mais je n’ai pas eu peur puisque tout allait bien.»

Si Chris Norman donne l’impression d’en être sorti indemne, sa femme avoue que pendant un an, il n’a pas été dans son état normal. «Il a fait des choses qui n’étaient pas dans sa nature. Nous nous sommes retrouvés à sortir énormément comme s’il voulait croquer la vie. Bien qu’il pût me parler de l’attaque, je n’y étais pas et je ne pouvais donc pas l’aider », raconte Martine.

Chris Norman explique que «les Américains étaient trois à être intervenus dans le train et ont pu revenir sur les faits en se parlant. Le blessé avait sa femme pour parler et c’est d’ailleurs elle qui a cherché de quoi attacher les mains et les pieds du terroriste. Les employés de Thalys pouvaient aussi revenir sur le sujet. Moi je n’avais personne sur place avec qui en discuter.» Pour tenter de dédramatiser les choses, une semaine après l’attaque, Martine prend un chien, un croisé entre un Montagne des Pyrénées et un Berger Allemand, et le nomme Thalys.

Une organisation d’aide aux victimes qu’il consulte le réfère certes à une psychologue pour une régression. Mais le courant ne passe pas et il ne poursuit pas les consultations. Il reconnaît que cet épisode qui aurait pu être plus tragique, a aussi eu des répercussions sur sa vie professionnelle. «J’étais habité par une colère et je ne le réalisais pas.»

Avec recul, Chris Norman estime que le fait de  jouer son rôle dans le film de Clint Eastwood a été sa thérapie. «J’ai pu parler avec les passagers, avec le blessé et sa femme, recoller les morceaux qui manquaient dans le scénario original. Hormis le terroriste et une autre actrice, tous ceux qui ont joué dans le film étaient à bord du train.»

Il trouve dommage que les chefs religieux de foi islamique n’assument pas leurs responsabilités et ne dénoncent pas à haute voix les actes terroristes. Mais il refuse de faire l’amalgame avec l’Islam. «Des immigrés viennent en Europe en pensant trouver l’eldorado alors qu’ils se retrouvent parfois dans des situations pires que dans leur pays d’origine. Cela crée des frustrations et ils perdent espoir et deviennent enragés. C’est dans cet état de vulnérabilité qu’ils sont recrutés par les islamistes radicaux.»

Bien qu’il ait toujours été prudent de nature, depuis le 21 août 2015, il a redoublé de vigilance. «En quittant le train, j’ai dit que nous sommes maintenant en guerre.» Des scientifiques effectuant des recherches sur la réaction des gens vivant de telles situations l’ont contacté pour lui parler. Ils estiment que les personnes qui, comme lui et les Américains, n’ont pas peur d’intervenir, sont celles qui avaient déjà envisagé une attaque dans leur tête et qu’ils ont réalisé qu’il faut fuir ou se battre de façon intelligente.

«Si les membres du public sont conditionnés à reconnaître un acte terroriste et décident intelligemment de fuir ou d’agir, ils ont une chance de s’en tirer. Il faut rester sur ses gardes, être formés à reconnaître une attaque terroriste et agir de la bonne façon, que ce soit lutter ou fuir.»

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