Gandia: la commission drogue donne un coup aux théories fumeuses

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La commission drogue constate qu’à ce jour, aucun décès lié à la consommation de cannabis n’a été noté.

La commission drogue constate qu’à ce jour, aucun décès lié à la consommation de cannabis n’a été noté.

C’est un grand pas en avant. Pour la première fois à Maurice, un rapport – et non des moindres – préconise un débat dépassionné sur la dépénalisation du cannabis. Mais pas que.

La commission d’enquête sur la drogue, présidée par l’intraitable ex-juge Paul Lam Shang Leen, vient «réhabiliter» le fumeur de cannabis, en préconisant qu’il ne soit pas traité comme un criminel. Le rapport propose ainsi un assouplissement majeur de la politique de répression.

«Une réflexion doit être menée pour savoir si cela ne serait pas plus rentable de légitimer le commerce du cannabis afin de couper les ailes aux trafiquants.»

L’ancien juge et ses assesseurs recommandent que les individus interpellés en possession d’une certaine quantité de cannabis (qu’il reste à définir) ne soient pas traités comme des criminels mais qu’ils soient dirigés vers le Drug Offenders Administrative Panel. Lequel pourrait, en fonction des cas, décider des traitements à préconiser, d’amendes ou de travaux communautaires.

C’est une approche diamétralement opposée à ce qui est en vigueur jusqu’ici. «Il faut ouvrir la porte, en attendant que la société mauricienne soit prête à prendre une position ferme sur la question de légalisation du cannabis», souligne l’ex-juge Paul Lam Shang Leen.

L’influence culturelle, historique et religieuse de cette plante, plus connue chez nous comme le gandia et consommée sous forme de «bhang», «babzi», «siddhi», entre autres, est aussi mise en avant dans ce document, qui détruit au passage les idées fumeuses sur sa consommation.

À Maurice, les deux espèces existant sont le sativa et l’indica. Aucune étude ne permet de mesurer la teneur du compose actif le plus abondant que l’on trouve dans le cannabis, c’est-à-dire le tétrahydrocannabinol (THC). D’autre part, le gandia est largement répandu à Maurice et les fumeurs sont issus de toutes les couches sociales, reconnaît la commission drogue. Même si, à ce jour, il n’existe aucun chiffre officiel ni de sondage et encore moins d’étude sur la question. Bien que le chiffre de 200 000 consommateurs ait été avancé par une ONG locale, aucune donnée mathématique ne peut le confirmer.

En revanche, ce qui est certain, fait valoir le rapport, c’est que personne n’est jamais décédé d’une overdose de gandia, ni à Maurice, ni dans le monde… L’United Nations Ofce on Drugs and Crime (UNODC) estime pourtant à plus de 200 millions le nombre de personnes – âgées de 15 à  64 ans – qui consomment du cannabis à des fins récréatives. C’est pourquoi il faut bien faire le distongo entre le cannabis bio, le cannabis de synthèse ou encore la drogue synthétique. 

«Pour ce qui est du gandia, à ce jour, aucune perte humaine n’a été enregistrée en lien avec la consommation, note la commission Lam Shang Leen.»

Le premier est une plante qu’on retrouve dans la nature alors que les deux autres sont des produits chimiques mis au point dans les laboratoires. Mélangées à de la mort-aux-rats dans certains cas, les deux substances se sont révélées être des produits toxiques ayant entraîné des décès. Par contre, pour ce qui est du gandia, à ce jour, aucune perte humaine n’a été enregistrée en lien avec la consommation, note la commission Lam Shang Leen, qui pense qu’il s’agit là d’un argument irréfutable pour les militants en faveur de la dépénalisation.

Le rapport reprend, dans la foulée, une déclaration de l’ancien président américain, Barack Obama, qui déclarait en 2014 que «marijuana is less damaging than alcohol». Cependant, comme l’abus de toute chose est nuisible, il est nécessaire que les autorités, à travers des études, puissent déterminer les effets néfastes sur la santé mentale en cas de consommation abusive du gandia, surtout chez les jeunes.

Considéré comme le «lesser evil», le cannabis est-il pour autant une passerelle vers les drogues dures ?  Non, estiment les auteurs du rapport, qui sont d’avis qu’il a davantage un effet dissuasif. Des campagnes de sensibilisation devraient mieux aider à faire la distinction entre le cannabis et les drogues dures. Un peu comme la cigarette, «a non smoker will remain a non smoker even if cigarettes are licit and readily available».

C’est pourquoi il faut un changement de politique par rapport à cette drogue douce. «We believe that the only way to see the wood for the trees, or the weed of the smoke, is to be objective.»

Un dialogue national sans aucune partisannerie politique, c’est ce que préconise Paul Lam Shang Leen, car jusqu’ici, il est difficile de concilier les positions extrêmes des pro et anti-légalisation et parvenir à une approche consensuelle. Une réflexion doit être entamée pour définir s’il faut légiférer sur la question ou non, sans pour autant «faire comme les autres pays» même si le rapport revient sur la tendance mondiale, qui démontre que plusieurs pays penchent vers la dépénalisation. Il faut essayer d’adopter les «best practices» qui ont cours ailleurs en attendant une solution 100 % made in Mauritius

«We believe that the only way to see the wood for the trees, or the weed of the smoke, is to be objective.»

Qui plus est, une réflexion doit être menée pour savoir si cela ne serait pas plus rentable de légitimer le commerce du cannabis afin de couper les ailes aux trafiquants. Ce sera ainsi au gouvernement de réguler le marché, émettre des permis aux planteurs et imposer des normes sur la qualité et la teneur en THC, mais aussi de décider des points de vente. En cas d’infraction, les autorités pourront éventuellement envisager des pénalités. Une telle démarche aidera non seulement à réduire la population carcérale, mais aussi les dépenses de l’État en ce qui concerne les personnes emprisonnées pour possession de gandia.

Pour la commission, la culture du chanvre pourrait, en outre, représenter une rentrée d’argent non négligeable pour le gouvernement en termes de taxes.

Réactions

Danny Philippe, président de CUT

«Je suis agréablement surpris par ces recommandations qui prônent une plus grande ouverture d’esprit. Nous accueillons positivement l’appel pour un dialogue national et l’approche de la Commission autour du gandia, qui place l’humain au centre de cette problématique de la drogue. Le vrai travail commence maintenant.»

Ali Lazer, travailleur social

«C’est déjà à la discrétion des magistrats qui ne condamnent pas les consommateurs à une peine de prison. Même si je suis contre la légalisation du cannabis, je pense que c’est une bonne chose que les fumeurs soient orientés vers une structure afin de bénéficier d’une cure. Pour l’utilisation du cannabis à des fins médicinales, il faut rester prudent car comme le rapport le dit, l’OMS n’a pas encore recommandé ni reconnu les bienfaits thérapeutiques de cette plante.»

Danielle Selvon, députée du MMM

«J’avais expliqué ma position en faveur de la légalisation du cannabis devant la commission. Ce rapport va définitivement changer la mentalité de la classe politique à Maurice, qui était jusque-là très fermée à ce sujet. Je salue positivement aussi que la Commission, qui s’est bien documentée sur le cannabis, a pris l’aspect économique d’un marché bien régulé en considération.»

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Le rapport de la commission d’enquête sur la drogue a été rendu public vendredi 27 juillet. Et les répercussions sont nombreuses. Le barreau notamment y est mis à mal ; les noms de plusieurs avocats, dont Me Raouf Gulbul, sont cités, la commission Lam Shang Leen recommandant des enquêtes approfondies. Le gouvernement n’est pas non plus sorti indemne. Cités dans le rapport, la ministre Roubina Jadoo-Jaunbocus et le Deputy Speaker Sanjeev Teeluckdharry ont dû «step down». Diverses institutions sont également montrées du doigt.

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