Vijay Ramanjooloo : «Il faut une prise en charge psychologique continuelle des gardes-chiourmes»

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 Vijay Ramanjooloo, ancien membre de la National Preventive Mechanism Division

 Vijay Ramanjooloo, ancien membre de la National Preventive Mechanism Division

Après quatre ans de service, Vijay Ramanjooloo doit tirer sa révérence. En effet, son contrat au sein de la National Preventive Mechanism Division de la Commission des droits de l’homme n’a pas été renouvelé. Comment y réagit-il ? Qu’en est-il du travail accompli et des manquements en milieu carcéral ?

Comment réagissez-vous suivant le non-renouvellement de votre contrat à la Commission des droits de l’homme ? 

Je suis animé par un sentiment de tristesse mais aussi de satisfaction. Premièrement, je suis triste car c’est un travail que j’adore. En tant que psychologue clinicien, je visite les prisons depuis 2003. J’ai développé un grand intérêt pour cette clinique de l’incarcération. J’ai développé des programmes de Treatment Literacy pour les détenus vivant avec le VIH et également fait des recherches ayant mené à des publications d’articles. Dans ce sens, je suis triste de devoir m’arrêter là car j’ai la conviction que mon travail n’est pas fini. 

Dans un deuxième temps, je suis satisfait car mes compétences ont été reconnues. Cela m’a donné l’occasion de servir mon pays à un poste très important pendant quatre ans et d’apporter mon savoir-faire et mon savoir être auprès de ceux privés de liberté.

Est-ce une décision justifiée ? Que vous reproche-t-on ? 

On ne m’a rien dit. S’il y avait quelque chose à me reprocher, on m’en aurait fait part. J’estime avoir accompli mon travail avec professionnalisme. Je n’ai jamais été sanctionné en quatre ans ni eu de réprimandes de la Commission. Mes interventions lors des différents ateliers de travail, en Afrique et en Europe, ont été très appréciées, d’autant que rares sont les psychologues cliniciens à faire partie d’une équipe visitant des lieux complexes comme la prison et l’hôpital psychiatrique. 

Depuis la fin du contrat, j’ai été approché pour un poste de consultant/ formateur international dans le milieu carcéral. Toutefois, quand je constate que les contrats de certains au sein de la Commission ont quand même été renouvelés, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y aurait peut-être des choses qu’on me reproche. Mais en tout cas, je le répète : on ne m’a rien dit. Mon contrat a pris fin. Il va falloir l’accepter professionnellement. De plus, je sais qu’il y a une bonne équipe en place qui va continuer le bon travail.

En quoi consistait votre rôle au sein de la Commission ? 

La National Preventive Mechanism Division avait pour mission de visiter les lieux de détention, y compris l’hôpital psychiatrique, à Maurice et à Rodrigues. Vous savez que Maurice s’est engagée auprès des Nations unies en signant le Protocole optionnel à la Convention contre la torture (OPCAT). Maurice, ayant ratifié à l’OPCAT, consent explicitement à ce que des experts nationaux et internationaux puissent le faire de manière inopinée dans tout type d’espaces où les individus sont privés de liberté. Ainsi, nos visites préventives nous permettaient d’identifier les facteurs de risques, d’analyser aussi bien les déficiences systémiques que les défaillances généralisées et de formuler des recommandations.

Les droits humains sont-ils suffisamment respectés à Maurice ? 

Si vous regardez au niveau des Nations unies, on note que Maurice détient le Grade A. Même si sur le terrain au vu de certaines situations, j’ai en tête les cas de brutalités policières, la manifestation anti Lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenre, laisseraient penser qu’il y a certainement un problème à ce niveau. 

En ce qui concerne les prisons, on a eu des cas d’allégations de torture, mais notre unité a enquêté et est intervenue pour ramener un juste équilibre entre le détenu et le système carcéral. Il faut souligner qu’on a toujours adopté une posture collaborative avec l’administration pénitentiaire. Parallèlement, il faut faire ressortir que les gardes-chiourmes font un bon travail malgré la complexité inhérente d’une prison. 

Pourquoi cette complexité inhérente ? 

La psychologie du détenu reste particulière de par son histoire personnelle. Par exemple, dès le début, ce dernier est malheureusement une victime de la vie, notamment d’un système social inégal. Il est incapable de comprendre la notion de différence, de l’intelligence multiple, de regarder les troubles du comportement comme un langage de souffrance, etc. Beaucoup atterrissent en prison avec divers troubles psychologiques, des problématiques de dépendance et de manque avec des difficultés relationnelles et de gros problèmes avec l’autorité en lien avec leur histoire de vie, etc. Ainsi, il ne faut pas oublier que le garde-chiourme travaille dans cet univers compliqué qui exigerait des compétences de thérapeute et une intelligence émotionnelle profonde.

Racontez-nous votre rencontre avec le prisonnier surnommé «Monstre» en 2016 et les cas les plus marquants à la Commission. 

«Monstre» était un détenu à la prison de Beau-Bassin qui m’a appris une belle leçon. Il me fait penser à cette phrase de Sophocle : «Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grandes que l’homme.» À Maurice, on a l’impression qu’un prisonnier n’est qu’un prisonnier. On ne voit pas l’humain devenu prisonnier. On est dans la répression, dans la punition. Or, c’est important de sanctionner et de faire la différence avec la punition. Mais la sanction implique obligatoirement une approche humaine comme l’exige d’ailleurs l’Optional Protocol to the Convention against Torture ! Ce sobriquet est un peu le regard de notre société sur les autres détenus perçus comme des «monstres», des inhumains qui ne respectent pas les lois, qui volent, etc. L’organisation de la vie psychique de l’homme, la construction de sa personnalité, ses sentiments, ses idées et toutes ses actions sont tout à la fois dépendants de son organisme et surtout du milieu extérieur. Certes, c’est un paramètre à considérer dans notre souci de le réhabiliter !

Concernant les violences aux Rehabilitation Youth Centre (RYC), vous aviez évoqué une refonte totale du système. Cela a-t-il été appliqué ? 

En fait, pour ces établissements pénitentiaires pour jeunes, nous avons bénéficié de l’excellent soutien de l’Ombudsperson for Children pour le travail collaboratif. Plusieurs recommandations ont été faites et les choses se sont améliorées tant aux RYC que les Correctional Youth Centre avec des nouvelles structures mises en place…

Néanmoins, la situation dans ces abris dégénère souvent ces derniers temps. Quelles sont les causes de ces malaises ?  

Les abris, je ne peux en parler car ce n’est pas ma juridiction. Quand j’évoque les recommandations, je crois qu’il est grand temps de créer les petites unités thérapeutiques. Lorsque vous allez au RYC, vous rencontrez des enfants beyond control. L’enfant est sanctionné alors qu’il s’agit d’un problème comportemental. Par exemple, pour moi, un jeune qui fugue, c’est un signe de souffrance. L’article 18 de la Juvenile Offenders Act conduit d’emblée à un traitement judiciaire et légal de ces enfants, ce qui n’est pas approprié.

En psychologie, le comportement est un symptôme, un langage d’un conflit majeur qui affecte l’équilibre familial et peut signaler un trouble sous-jacent comme la psychose ou une agression sexuelle. Nous avons eu différents ateliers de travail où nous avons réfléchi sur la problématique posée. On ne peut prendre des adolescents déjà ancrés entre l’enfance et l’âge adulte et les enfermer avec d’autres jeunes dans le même processus. Les petites unités sont nécessaires. Je suis sûr qu’avec l’intérêt et la bonne volonté des acteurs concernés, on trouvera une solution.

Quels sont les manquements dans la formation des officiers travaillant dans ces établissements pénitentiaires ?

Le but de la prison, c’est la détention et la réhabilitation. Pour se faire, il faut une grosse prise en charge des gardes-chiourmes qui accomplissent un travail difficile. Quand vous avez 2 000 détenus, ce sont des personnes avec 100 000 problèmes. Avec 100 000 façons de se comporter. Certains ont différents troubles psychologiques, d’autres des problèmes mentaux, d’addiction. Comme gardien, vous avez à composer avec tout ça. Qui dit réhabilitation dit aussi savoir-faire et savoir être. Dans ce sens, il est impératif de prôner une prise en charge psychologique continuelle des gardiens de prison. On a toujours tendance à les oublier ces derniers.

Et après la Commission ? 

J’ai déjà été contacté par une instance internationale pour un poste de consultant dans les prisons. Je vais le considérer, m’intéresser davantage à la clinique/recherche de l’incarcération et continuer mon travail de psychologue clinicien.

Bio express 

Originaire de Rose-Hill, Vijay Ramanjooloo a étudié au collège Royal de Curepipe. Il a ensuite embarqué pour Paris pour des études en psychologie et en psychopathologie, achevées en 2003. De retour à Maurice, il est employé par l’association Prévention, Information et Lutte contre le Sida (PILS) pendant dix ans. Expert dans ce domaine et en milieu carcéral, il a parallèlement travaillé avec les enfants de SOS Village et sujets à des troubles de l’apprentissage, des personnes dans des maisons de retraite. Vijay Ramanjooloo a aussi effectué plusieurs colloques et formations internationales. Il a aussi été chargé de cours à l’université de Maurice et à l’université de Technologie, où il exerce toujours

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