Trafic à la prison: comment les gardiens cèdent-ils à la tentation

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Un gardien qui débute ne touche que Rs 15 000 environ.

Un gardien qui débute ne touche que Rs 15 000 environ.

Le rapport de la commission d’enquête sur la drogue a levé le voile sur certaines transactions douteuses entre gardiens de prison et détenus, entre autres. Pourquoi ces officiers se laissent-ils tenter ? Comment peuvent-ils y résister ?

«Hey, rann mwa enn ti servis. Mo éna kas an déor, pa trakas twa. Net fer séki mo’nn dir twa…» Les arguments ne manquent pas pour attirer les gardiens de prison dans les trafics. Et, avec la remise du rapport de la commission d’enquête sur la drogue mardi au président de la République par intérim, Barlen Vyapoory, des têtes pourraient tomber au sein du milieu carcéral.

Déjà, le 12 juillet, Mukesh Mungal, un gardien de 41 ans de la prison de Beau-Bassin, a été arrêté avec 20 boulettes de drogue synthétique, 25 sachets contenant de l’héroïne ainsi que Rs 27 000, son cachet pour cette «transaction». Et le 27 juin, Pheerunggee Sheik Mauhazam, gardien à la New Wing, soupçonné d’être un passeur de drogue, a encore brillé par son absence au tribunal, affirmant être malade. Il est accusé d’avoir dissimulé du cannabis et des psychotropes dans du briani en 2013 pour livraison à un détenu. Son procès reprendra en cour intermédiaire le 2 août.

Qu’est-ce qui pousse ces gardiens à ces trafics en prison ? «Certains détenus sont de fins manipulateurs. Ils ciblent surtout les jeunes gardiens peu expérimentés et qui ne disposent pas d’une forte personnalité. Ce sont des proies plus faciles à piéger», confie un gardien, employé depuis une trentaine d’années. La technique d’approche est simple, confie un autre officier. D’abord, les prisonniers, surtout ceux purgeant de lourdes sentences, se lient d’amitié avec les gardiens. «Ils observent leur comportement. Par exemple, s’ils jouent aux courses, aux paris pour le football, ils vont tout creuser. Les prisonniers traquent les moindres détails sur leur vie. Ils iront même jusqu’à être compatissants aux problèmes sociaux, familiaux et financiers qui les affectent.»

Outre le fait d’être inexpérimentés et faibles, ces officiers croulent souvent sous les dettes, emprunts et autres difficultés. Pour nos interlocuteurs, les plus ciblés sont ceux titillés par l’appât du gain ou privilégiant luxe et divertissements. «On voit soudain un gardien qui achète une nouvelle voiture hors de prix. C’est indicateur. Et avec ces trafics, les officiers deviennent encore plus assoiffés d’argent», confirme Vinod Appadoo, commissaire des prisons.

C’est là que commence la tentation. Le lien de confiance établi, les détenus passent à l’offensive. «Au début, ils leur demandent d’apporter en douce un paquet de cigarettes. Cette transaction peut rapporter entre Rs 500 et Rs 1 000», explique un autre officier. Si le gardien est endetté, le prisonnier n’hésite pas à lui prêter de l’argent.

Selon une autre source du milieu carcéral, ces trafics permettent de s’enrichir rapidement comparé au «maigre salaire» d’un officier. Un gardien en formation touche environ Rs 14 000 et, une fois en poste, de Rs 15 000 à Rs 16 000. Le trafic s’avère plus juteux.

Les cigarettes font un tabac

«À la prison de Phœnix, par exemple, quatre à cinq barons de drogue ont demandé à un officier de leur procurer un portable contre Rs 100 000. Chaque prisonnier contribue Rs 20 000 à Rs 25 000 et le tour est joué», raconte l’un d’eux. Dans le jargon des détenus, ces passeurs portent le sobriquet de «transports» tandis que les autres gardes-chiourmes les prénomment «trafics».

D’après nos sources, la provision illégale des cigarettes fait un tabac en prison. Fixé à Rs 145 à la cantine carcérale, le paquet se vend jusqu’à cinq fois plus cher au marché noir. Outre ce produit, les gardiens-passeurs infiltrent drogues, argent, téléphones portables et nourriture. «Ces officiers interceptent même des messages de l’extérieur pour les transmettre aux prisonniers contre de l’argent.»

Une fois que le gardien cède, il s’emprisonne dans un cercle vicieux. Les prisonniers décuplent alors leurs demandes. Et tout refus d’obtempérer se solde par des menaces et des actes d’intimidations, déclare une source. «Le garde-chiourme est souvent photographié à la ‘livraison’, ce qui en fait une preuve irréfutable de sa complicité. Le prisonnier le tient dans le creux de sa main. Il le force à travailler pour lui gratuitement et menace de s’en prendre à sa famille et lui. C’est une torture. J’ai perdu des collègues comme ça. Ils se sont suicidés sous la pression.»

Comment résister à la tentation ? «C’est difficile. Le risque est omniprésent. On peut toujours céder. Les détenus savent jouer sur nos faiblesses», avoue un gardien. Pour les autres interlocuteurs, les officiers doivent imposer leur autorité et caractère dès le départ pour déjouer toute tentative de manipulation.

La prise de conscience des responsabilités et des sanctions en cas de trafic sont également évoquées. «On recrute des gardiens à 21 ans. Sont-ils assez mûrs ? Il faut les responsabiliser sur leur devoir», confie une source. Un autre intervenant mentionne une enquête approfondie avant le recrutement. Pour cet officier, il faut impérativement déterminer les antécédents et penchants des futures recrues pour éviter tout risque.

Objets prohibés derrière les barreaux : les moyens utilisés

Si tout gardien est fouillé à l’entrée et à la sortie de la prison, comment certains parviennent-ils à déjouer la sécurité ? Selon un officier, la vérification se limite souvent aux poches. Les gardiens-passeurs cachent les articles interdits dans leurs cavités corporelles. La complicité des hauts gradés est aussi décriée par un autre officier: «Souvent, ces petits gardiens sont en bons termes avec les hauts cadres. Ils vont manger et boire avec eux. Donc, ce qu’ils font entrer passe inaperçu. Ils sont protégés.» Un argument que réfute Vinod Appadoo. Parfois, le poste occupé par le gardien est utilisé à son avantage, souligne un autre officier: «Mukesh Mungal, par exemple, travaillait à la section des visites. Il a dû récupérer la drogue et l’argent avec le contact du prisonnier aux alentours de l’hôpital Brown-Séquard. Puis, il s’est rendu directement à son locker pour les cacher.»

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